Jalons

Al-Béchri

1933 : Naissance à Helmiyet Al-Zeitoun, Le Caire.
1953 :
Diplômé de la faculté de droit.
1954 :
Rejoint le Conseil d'Etat.
1970 :
Publication du Système politique égyptien de 1923 à 1952.
1998 :
Termine sa carrière judiciaire par le poste de vice-président du Conseil d'Etat.

 

 

 

Ex vice-président du Conseil d’Etat, écrivain et juriste redoutable, connu pour ses écrits d'historien, Tareq Al-Béchri est un penseur islamique dont le nom fait autorité.
La force tranquille

Fils de juriste, Tareq Al-Béchri est le petit-fils du cheikh d’Al-Azhar, Sélim Al-Béchri. Il est entré à la faculté de droit parce que « c’était dans l’ordre des choses », raconte-t-il. « A l’époque, c’était évident pour moi d’intégrer la faculté de droit et aujourd’hui encore, j’estime que c’est le domaine que j’ai aimé le plus. Je me suis considéré pendant toute ma vie comme un polygame : mes deux femmes sont l’écriture et le droit et j’ai essayé d’être équitable envers les deux ». Puisqu’il était juge, il lui était interdit de faire de la politique, mais ses brillants livres d’Histoire lui ont donné la chance de la commenter sans se mêler à l’actualité. Son père, juge, lui a appris à aimer le métier. « Il lisait de la politique ou de la culture, mais ne s’intéressait qu’au droit. Je tiens de lui l’amour du métier, il a pu m’en donner le sens pur. Il nous disait, à moi et à mes frères, d’entrer dans n’importe quel domaine, mais de réussir dans ce que nous avions choisi et de l’aimer. Mais son conseil — s’il en fallait un — était de faire des études scientifiques puisqu’il considérait que l’avenir était dans ces domaines-là. Mais nous avons tous fait autre chose », raconte-t-il. Son grand frère est devenu juge comme lui, le second, économiste, a été ministre de la Planification.

Tareq Al-Béchri est né en 1933 à Helmiyet Al-Zeitoun, près d’Héliopolis. Il est issu d’une famille de la classe moyenne dont les membres travaillaient pour gagner leur pain. Dans sa famille, on discutait des histoires de la deuxième guerre mondiale, même si l’Egypte n’était pas un belligérant officiel, mais un champ de bataille. Les informations sur la guerre intéressaient beaucoup le jeune Tareq, développaient sa conscience politique. Il y avait alors un conflit politique dans le pays entre le roi et le parti Wafd, qui représentait le peuple et demandait le départ des Anglais. Mais en février 1942, les Anglais contraignent le roi à porter le Wafd au pouvoir, bien qu’il leur soit opposé, afin de garantir un apaisement de la situation politique dans le pays et pouvoir affronter leurs ennemis militaires allemands. C’est à partir de là que Tareq Al-Béchri a commencé à se forger une opinion politique. « J’ai appris de la génération de mon père, qui était celle de la Révolution de 1919, que chacun avait un rôle à jouer pour améliorer la situation, que chacun pouvait contribuer au bien-être de son pays. Le docteur ou le juriste choisissaient leur métier pour être bénéfiques à leur pays. Cette génération nous a transmis sa conscience ». C'est au lycée qu'il commence à s’intéresser à la littérature arabe. « J’ai commencé à lire les auteurs de la génération de mes parents, Taha Hussein, Ahmad Amin, Zaki Moubarak et d’autres écrivains comme Al-Rafai et Chafiq Ghourbal, et parmi les anciens je lisais Al-Moutanabbi, Aboul-Alaa Al-Maari, Al-Gahez, Abou-Tammam et son recueil Al-Hamassa, mais je ne m’intéressais pas aux autres types de littérature, excepté la poésie, les articles et proses littéraires. Je ne me suis intéressé au théâtre et aux romans qu’après avoir terminé mes études de droit », explique Tareq Al-Béchri. Et cela lui a permis d’acquérir un bon style d’écriture. En 1970, il publie Le Système politique égyptien avant la révolution, qui traite de l’époque de 1923 à 1952, un ouvrage qui reste aujourd’hui une référence pour ceux qui étudient le système politique égyptien. « Il n’y a pas d’utopie dans notre vie politique, chaque époque avait ses avantages et ses inconvénients ; de 1923 à 1952 il y avait plus de démocratie, les gens sortaient dans la rue pour s’exprimer sur des positions politiques. De 1952 à 1970, l’influence extérieure était moindre, et il y avait aussi une certaine justice économique. Mais dernièrement, la démocratie s’est affaiblie et en même temps la souveraineté est menacée de l’extérieur, par Israël et par la politique de division du Soudan. L’Egypte ne s’est pas préparée à faire face à ces menaces ».

En 1987, il publie un autre livre qui traite de l’époque de la révolution jusqu’à 1970. Il estime que son métier de juge lui a permis de profiter toute sa vie de la liberté, surtout la liberté d’expression. « On pense que les juges ont moins de liberté que les autres, mais ce n’est pas vrai puisque dans leur métier ils n’ont pas de supérieurs qui dictent leurs exigences. Ils ont peut-être des contraintes dans la forme, mais ils sont plus libres que les avocats par exemple, qui sont toujours obligés de défendre leur client ». A l’époque de Sadate et suite à la réforme agraire opérée par Nasser, de nombreux anciens propriétaires poursuivaient en justice les nouveaux — qui avaient hérité la terre suite à la réforme — et gagnaient les procès, privant les petits paysans de terre. Président du Comité des fatwas (amendements) à l'époque, Tareq Al-Béchri publie une fatwa qui stipulait que la terre devait être gardée par les petits paysans, moyennant un dédommagement pour les anciens propriétaires à payer par l’Etat selon le prix actuel de la terre. Al-Béchri a toujours gardé un attachement particulier au monde rural. Lui considère qu’il est né et a vécu sa jeunesse entre le turban et le tarbouche, entre la ville et la campagne. Il se rendait souvent dans le village de sa famille, Deir Markaz Toukh, à 35 km du Caire. Il n’y a pas vécu, mais l’a beaucoup aimé. « Jusqu’à vingt ans je vivais entre la ville et le village, dont je me souviens encore ».

Tareq Al-Béchri est un homme de principes. Toute sa vie, il a œuvré pour le bien de l’ensemble des habitants de son pays. Il n’a jamais eu peur du pouvoir et sa seule référence était Dieu puisqu’il croit qu’il sera jugé sur l’ensemble des jugements qu’il a rendus en tant qu’homme de loi, sans jamais se restreindre à son domaine professionnel. Il est intervenu dans tous les problèmes de son pays. En 1998, il s’est fermement opposé aux festivités culturelles célébrant les 200 ans de relations franco-égyptiennes puisqu’elles commémoraient en fait l’expédition militaire de Bonaparte. « Ce n’était pas contre la France puisque nous n’avons pas souffert du colonialisme français. Nous avons souffert principalement du colonialisme anglais et plus tard américain et israélien. Mais c’était tout de même une expédition militaire. J’ai proposé de faire une autre festivité pour célébrer le départ des Français, mais personne n’a adhéré à cette idée », explique Tareq Al-Béchri.

A propos de l'Iraq, il croit à ce que disait Nasser, c’est-à-dire que ce qui a été pris par la force ne peut être repris que par la force. « Les Iraqiens n’auront pas leur indépendance tant qu’ils ne décideront pas de la reprendre. J’ai vécu dix guerres dans notre région au cours de mon existence, de la deuxième guerre mondiale jusqu’à la guerre de l’Iraq, ce qui est énorme en cinquante-huit ans, sans compter la guerre d’indépendance de l’Algérie qui, comme les autres, est une guerre de légitime défense contre le colonialisme. Seule la guerre Iran-Iraq était une guerre entre nous, même si l’influence des Etats-Unis y était sous-jacente. Ce n’est donc pas difficile aujourd’hui de sortir du colonialisme puisque nous avons encore l’esprit de résistance qui existait il y a deux cents ans », explique Tareq Al-Béchri. De même, « le seul chemin valable pour que le peuple palestinien obtienne ses droits est de continuer ce qu’il a commencé en septembre 2000 avec l’Intifada ». Pour lui, arrêter de résister serait un crime contre la patrie. Il voit dans la « feuille de route » une solution américano-sioniste pour anéantir la cause palestinienne. Gaza et la Cisjordanie doivent être entièrement palestiniennes et il n’existe aucun accord international à l’encontre de ce principe.

Sur la réforme de la justice en Egypte, il a des idées très précises. Al-Béchri pense que le ministère de la Justice outrepasse ses prérogatives et intervient plus qu’il ne le devrait dans la vie juridique du pays. Il propose donc que la frontière séparant les deux pouvoirs — exécutif et judiciaire — soit plus clairement établie et mieux respectée dans un souci de respect de la démocratie et d’amélioration de la justice. Pour lui, la pensée islamique pourrait améliorer le système juridique égyptien. Il y a deux références juridiques en Egypte, le droit islamique et le droit positif. Il considère que la référence islamique est plus compatible avec les problèmes de notre époque. « De tout temps, le rôle des hommes de religion islamique a été de résoudre les problèmes des gens. Ceux qui prétendent que l’islam est archaïque et incompatible avec notre époque ont tort et leur lecture et leurs recherches dans la pensée islamique sont très limitées. Ceux qui donnent une mauvaise image de l’islam représentent une position politique et non pas une position intellectuelle. L’idée qu’ils se font de la société et les solutions qu’ils proposent pour résoudre ses maux sont erronées. La conception de Bin Laden par exemple d’un monde divisé en deux parties est réductrice car le monde est composé en fait de plusieurs camps. Ce qui est contre l’islam, c'est le néocolonialisme des Etats-Unis, toutefois, seul un cercle précis aux Etats-Unis qui est impérialiste, celui qui est au pouvoir ».

Pour s'apaiser, loin des conflits et des débats politiques, il lui reste la musique. Tareq Al-Béchri apprécie les classiques du XIXe siècle, Beethoven et Wagner et la musique de Mohamad Abdel-Wahab, Al-Assabgui, Riyad Al-Sombati, Zakariya Ahmad. Sur les artistes d’aujourd’hui, il n’a pas d’opinion puisqu’il ne suit plus l’actualité musicale. Réponse courtoise qui reflète bien son tempérament diplomatique.

Amr Zoheiri

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