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Fils de
juriste, Tareq Al-Béchri est le petit-fils du cheikh d’Al-Azhar,
Sélim Al-Béchri. Il est entré à la faculté de droit parce
que « c’était dans l’ordre des choses »,
raconte-t-il. « A l’époque, c’était évident pour
moi d’intégrer la faculté de droit et aujourd’hui encore,
j’estime que c’est le domaine que j’ai aimé le plus. Je
me suis considéré pendant toute ma vie comme un polygame :
mes deux femmes sont l’écriture et le droit et j’ai essayé
d’être équitable envers les deux ». Puisqu’il était
juge, il lui était interdit de faire de la politique, mais
ses brillants livres d’Histoire lui ont donné la chance
de la commenter sans se mêler à l’actualité. Son père, juge,
lui a appris à aimer le métier. « Il lisait de la
politique ou de la culture, mais ne s’intéressait qu’au
droit. Je tiens de lui l’amour du métier, il a pu m’en donner
le sens pur. Il nous disait, à moi et à mes frères, d’entrer
dans n’importe quel domaine, mais de réussir dans ce que
nous avions choisi et de l’aimer. Mais son conseil — s’il
en fallait un — était de faire des études scientifiques
puisqu’il considérait que l’avenir était dans ces domaines-là.
Mais nous avons tous fait autre chose », raconte-t-il.
Son grand frère est devenu juge comme lui, le second,
économiste, a été ministre de la Planification.
Tareq
Al-Béchri est né en 1933 à Helmiyet Al-Zeitoun, près d’Héliopolis.
Il est issu d’une famille de la classe moyenne dont les
membres travaillaient pour gagner leur pain. Dans sa famille,
on discutait des histoires de la deuxième guerre mondiale,
même si l’Egypte n’était pas un belligérant officiel, mais
un champ de bataille. Les informations sur la guerre intéressaient
beaucoup le jeune Tareq, développaient sa conscience politique.
Il y avait alors un conflit politique dans le pays entre
le roi et le parti Wafd, qui représentait le peuple
et demandait le départ des Anglais. Mais en février 1942,
les Anglais contraignent le roi à porter le Wafd
au pouvoir, bien qu’il leur soit opposé, afin de garantir
un apaisement de la situation politique dans le pays et
pouvoir affronter leurs ennemis militaires allemands. C’est
à partir de là que Tareq Al-Béchri a commencé à se forger
une opinion politique. « J’ai
appris de la génération de mon père, qui était celle de
la Révolution de 1919, que chacun avait un rôle à jouer
pour améliorer la situation, que chacun pouvait contribuer
au bien-être de son pays. Le docteur ou le juriste choisissaient
leur métier pour être bénéfiques à leur pays. Cette génération
nous a transmis sa conscience ».
C'est au lycée qu'il commence à s’intéresser à la littérature
arabe. « J’ai commencé à lire les auteurs de la
génération de mes parents, Taha Hussein, Ahmad Amin, Zaki
Moubarak et d’autres écrivains comme Al-Rafai et
Chafiq Ghourbal, et parmi les anciens je lisais Al-Moutanabbi,
Aboul-Alaa Al-Maari, Al-Gahez, Abou-Tammam et son recueil
Al-Hamassa, mais je ne m’intéressais pas aux autres types
de littérature, excepté la poésie, les articles et proses
littéraires. Je ne me suis intéressé au théâtre et aux romans
qu’après avoir terminé mes études de droit »,
explique Tareq Al-Béchri. Et cela lui a permis d’acquérir
un bon style d’écriture. En 1970, il publie Le Système
politique égyptien avant la révolution, qui traite de
l’époque de 1923 à 1952, un ouvrage qui reste aujourd’hui
une référence pour ceux qui étudient le système politique
égyptien. « Il n’y a pas d’utopie dans notre vie
politique, chaque époque avait ses avantages et ses inconvénients ;
de 1923 à 1952 il y avait plus de démocratie, les gens sortaient
dans la rue pour s’exprimer sur des positions politiques.
De 1952 à 1970, l’influence extérieure était moindre, et
il y avait aussi une certaine justice économique. Mais dernièrement,
la démocratie s’est affaiblie et en même temps la souveraineté
est menacée de l’extérieur, par Israël et par la politique
de division du Soudan. L’Egypte ne s’est pas préparée à
faire face à ces menaces ».
En
1987, il publie un autre livre qui traite de l’époque de
la révolution jusqu’à 1970. Il estime que son métier de
juge lui a permis de profiter toute sa vie de la liberté,
surtout la liberté d’expression. « On pense que
les juges ont moins de liberté que les autres, mais ce n’est
pas vrai puisque dans leur métier ils n’ont pas de supérieurs
qui dictent leurs exigences. Ils ont peut-être des contraintes
dans la forme, mais ils sont plus libres que les avocats
par exemple, qui sont toujours obligés de défendre leur
client ». A l’époque de Sadate et suite à la réforme
agraire opérée par Nasser, de nombreux anciens propriétaires
poursuivaient en justice les nouveaux — qui avaient
hérité la terre suite à la réforme — et gagnaient les
procès, privant les petits paysans de terre. Président du
Comité des fatwas (amendements) à l'époque, Tareq
Al-Béchri publie une fatwa qui stipulait que la terre
devait être gardée par les petits paysans, moyennant un
dédommagement pour les anciens propriétaires à payer par
l’Etat selon le prix actuel de la terre. Al-Béchri a toujours
gardé un attachement particulier au monde rural. Lui considère
qu’il est né et a vécu sa jeunesse entre le turban et le
tarbouche, entre la ville et la campagne. Il se rendait
souvent dans le village de sa famille, Deir Markaz Toukh,
à 35 km du Caire. Il n’y a pas vécu, mais l’a beaucoup aimé.
« Jusqu’à vingt ans je vivais entre la ville et
le village, dont je me souviens encore ».
Tareq
Al-Béchri est un homme de principes. Toute sa vie, il a
œuvré pour le bien de l’ensemble des habitants de son pays.
Il n’a jamais eu peur du pouvoir et sa seule référence était
Dieu puisqu’il croit qu’il sera jugé sur l’ensemble des
jugements qu’il a rendus en tant qu’homme de loi, sans jamais
se restreindre à son domaine professionnel. Il est intervenu
dans tous les problèmes de son pays. En 1998, il s’est fermement
opposé aux festivités culturelles célébrant les 200 ans
de relations franco-égyptiennes puisqu’elles commémoraient
en fait l’expédition militaire de Bonaparte. « Ce
n’était pas contre la France puisque nous n’avons pas souffert
du colonialisme français. Nous avons souffert principalement
du colonialisme anglais et plus tard américain et israélien.
Mais c’était tout de même une expédition militaire. J’ai
proposé de faire une autre festivité pour célébrer le départ
des Français, mais personne n’a adhéré à cette idée »,
explique Tareq Al-Béchri.
A
propos de l'Iraq, il croit à ce que disait Nasser, c’est-à-dire
que ce qui a été pris par la force ne peut être repris que
par la force. « Les
Iraqiens n’auront pas leur indépendance tant qu’ils ne décideront
pas de la reprendre. J’ai vécu dix guerres dans notre région
au cours de mon existence, de la deuxième guerre mondiale
jusqu’à la guerre de l’Iraq, ce qui est énorme en cinquante-huit
ans, sans compter la guerre d’indépendance de l’Algérie
qui, comme les autres, est une guerre de légitime défense
contre le colonialisme.
Seule la guerre Iran-Iraq était une guerre entre nous, même
si l’influence des Etats-Unis y était sous-jacente. Ce n’est
donc pas difficile aujourd’hui de sortir du colonialisme
puisque nous avons encore l’esprit de résistance qui existait
il y a deux cents ans », explique Tareq
Al-Béchri. De même, « le seul chemin valable pour
que le peuple palestinien obtienne ses droits est de continuer
ce qu’il a commencé en septembre 2000 avec l’Intifada ».
Pour lui, arrêter de résister serait un crime
contre la patrie. Il voit dans la « feuille de route »
une solution américano-sioniste pour anéantir la cause palestinienne.
Gaza et la Cisjordanie doivent être entièrement palestiniennes
et il n’existe aucun accord international à l’encontre de
ce principe.
Sur
la réforme de la justice en Egypte, il a des idées très
précises. Al-Béchri pense que le ministère de la Justice
outrepasse ses prérogatives et intervient plus qu’il ne
le devrait dans la vie juridique du pays. Il propose donc
que la frontière séparant les deux pouvoirs — exécutif
et judiciaire — soit plus clairement établie et mieux
respectée dans un souci de respect de la démocratie et d’amélioration
de la justice. Pour lui, la pensée islamique pourrait améliorer
le système juridique égyptien. Il y a deux références juridiques
en Egypte, le droit islamique et le droit positif. Il considère
que la référence islamique est plus compatible avec les
problèmes de notre époque. « De tout temps, le rôle
des hommes de religion islamique a été de résoudre les problèmes
des gens. Ceux qui prétendent que l’islam est archaïque
et incompatible avec notre époque ont tort et leur lecture
et leurs recherches dans la pensée islamique sont très limitées.
Ceux qui donnent une mauvaise image de l’islam représentent
une position politique et non pas une position intellectuelle.
L’idée qu’ils se font de la société et les solutions qu’ils
proposent pour résoudre ses maux sont erronées. La conception
de Bin Laden par exemple d’un monde divisé en deux parties
est réductrice car le monde est composé en fait de plusieurs
camps. Ce qui est contre l’islam, c'est le néocolonialisme
des Etats-Unis, toutefois, seul un cercle précis aux Etats-Unis
qui est impérialiste, celui qui est au pouvoir ».
Pour
s'apaiser, loin des conflits et des débats politiques, il
lui reste la musique. Tareq Al-Béchri apprécie les classiques
du XIXe siècle, Beethoven et Wagner et la musique de Mohamad
Abdel-Wahab, Al-Assabgui, Riyad Al-Sombati, Zakariya Ahmad.
Sur les artistes d’aujourd’hui, il n’a pas d’opinion puisqu’il
ne suit plus l’actualité musicale. Réponse courtoise qui
reflète bien son tempérament diplomatique.
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