Quatre générations, une école

Elles sont quatre, vivent sous le même toit, voient la vie différemment vu l'écart d’âge, pourtant, elles ont quelque chose en commun. De la grand-mère à la petite-fille, quatre générations se sont succédé et le lien qui les unit est celui d'avoir poursuivi des études à l’école du Sacré-Cœur. De la plus âgée, téta Zouzou, comme l’appellent ses filles et ses petites-filles, à la plus jeune, Zouka, qui est encore en maternelle, cette école est beaucoup plus qu’un choix, presqu’une tradition, peut-être même un rituel chez cette famille. Dans leur maison de Guiza, où elles vivent ensemble, on est convié à faire un voyage dans le temps. « Il suffit de mentionner le nom de l’école pour qu’une série de souvenirs me reviennent à l’esprit. C’est mon seul point faible », dit Zeinab Hamza, la fille de téta Zouzou. Elève dans cette école durant les années 1950, elle se rappelle de l'établissement où elle a passé toute sa scolarité, bref, les plus belles années de sa vie. « L’école comptait 500 élèves, ma classe de terminale section lettres ne regroupait que neuf filles. Nous étions la première promotion à avoir suivi le système de la sanawiya amma, le bac égyptien. Avant ça, c’était le bac français qui était appliqué. A l’époque, trois autobus seulement servaient de transport aux élèves vers leur domicile, leurs destinations étaient Guiza, Zamalek et le centre-ville », se rappelle-t-elle. De huit heures du matin jusqu’à 17 heures, la journée était chargée d’activités. « Nous prenions notre déjeuner et notre goûter ensemble. Nous avions passé une grande partie de notre vie dans cette prestigieuse bâtisse. Tous les samedis, nous devions porter nos gants blancs car la supérieure passait pour faire son inspection hebdomadaire et prenait des notes sur notre tenue », dit Zeinab.

Une certaine étiquette que n’a pas connue sa fille, Hala, élève dans la même école durant les années 1980, car cette règle commençait à s'estomper. Un tableau différent de celui décrit par Hala. « Le nombre d'élèves en classe dépassait la trentaine, les programmes scolaires étaient surchargés et le temps accordé aux activités réduit », dit Hala.

Sa mère Zeinab est toute fière de révéler qu’elle a été la première à avoir fait le salut du drapeau après la Révolution de 1952. « Vive la République arabe d’Egypte ! », ont répété les élèves après elle dans la cour. Il n’est donc pas étrange de sentir qu’elle parle de son école comme s’il s’agissait d’un être cher, même après plus de quarante ans. Et elle a tout fait pour ne pas couper le lien avec son école. Elle tient aux rencontres avec les anciennes élèves et aux visites à l’école. Et elle a insisté pour que sa fille et sa petite-fille fassent le même parcours. Et même si les temps ont changé, dans cette école, les règles sont restées grosso modo les mêmes. « Nous avons acquis les mêmes principes, le même enrichissement : la dignité, la confiance en soi, la sincérité et l'esprit espiègle. C’est une éducation spécifique à l’école du Sacré-Cœur et dans notre famille, elle nous a marquées », dit Hala, la fille de Zeinab.

Cette jeune journaliste, la trentaine, ne peut quand même pas s’empêcher de faire une comparaison entre son époque et celle de sa fille actuellement en maternelle. C’est le changement de toute une société auquel l’école n’a pas échappé. « Lorsque je fréquentais cet établissement, il nous était interdit de parler l'arabe, ni en récréation ni en classe. Ce n’est pas le cas aujourd’hui vu que le niveau des professeurs n’est pas tout à fait à la hauteur ». Pourtant, à la maison, toute la famille parle français. « Nous avons même appris à réfléchir en français, à élaborer nos idées et à exprimer nos sentiments en français. On nous a enseigné à l’école que non seulement cette langue était un outil d’expression, mais elle reflétait aussi toute une culture et un style de vie », remarque Hala.

Sa fille, Zouka, fait encore la découverte de ce monde nouveau. Elle avoue être amoureuse de son école et de ses professeurs. « Le jour de la Fête des mères, j’ai joué le rôle d'un agent de police dans une pièce de théâtre. J’adore les cours d’activités où je peux dessiner, colorier et chanter », avoue la petite fille dans un français impeccable et avec un sourire timide. Zouka a tout un avenir devant elle pour développer sa propre vision par rapport à son école. Une vision qui sera sans doute marquée par un rythme différent, celui de son époque.

Dans sa mémoire, téta Zouzou garde une image floue de l’école du Sacré-Cœur, où elle a passé cinq ans de sa vie, il y a plus d’un demi-siècle. Ses parents l’avaient inscrite à l’école du Sacré-Cœur d’Héliopolis, car elle avait des rhumatismes et il lui a été conseillé de rester dans une région non humide. Elle se rappelle quand même de quelques noms et situations. « Mlle Nelly me prenait par la main pour m’acheter des bonbons quand j’avais peur de la supérieure. Elles étaient toutes sévères, mais à la fois très douces », confie la grand-mère. Dans ses rêves, elle revoit encore son école. « La plus belle bâtisse que j’ai connue dans ma vie », dit-elle avec nostalgie.

Ecoles . Sacré-Cœur, Mère de Dieu, Jésuites, Frères, Charles Borrhomé, Victoria College ou Saint-Marc. Des noms prestigieux et anciens qui veillent encore à la tradition. Aujourd'hui, elles doivent faire face à la concurrence des établissements plus modernes classés cinq étoiles. Visite guidée.
L'impératif de la tradition

Pendant plus d'un siècle, des écoles comme le Sacré-Cœur, Mère de Dieu, les Jésuites, les Frères, Charles Borrhomé, Victoria College ou Saint-Marc ont offert aux élèves égyptiens un enseignement de qualité.

Les écoles gérées par des religieuses, des pères ou des communautés étrangères ont formé des générations, transmis des valeurs humaines et apporté un brin de créativité dans la pratique de l'enseignement. Aujourd'hui, une série d'écoles modernes ont ouvert leurs portes en Egypte, attirant ainsi un nombre important d'enfants issus de la classe huppée. Appliquant des méthodes plus attrayantes et recrutant des professeurs qualifiés, ces nouvelles écoles cinq étoiles sont parvenues à enthousiasmer une certaine tranche sociale. Cette prolifération révèle-t-elle une aspiration à un enseignement plus performant ? Et comment ont réagi ces anciennes institutions pour maintenir leur renommée ?

A l'école du Sacré-Cœur Ghamra, la quiétude règne. Cet édifice magnifique et d'une propreté remarquable accueille 954 jeunes filles dans les trois cycles. Les responsables, eux, ne semblent pas du tout angoissés par ce débat. « Chaque année, le nombre de postulants pour le jardin d'enfants dépasse le nombre de places dont nous disposons. Et nous avons une liste d'attente importante », dit non sans modestie sœur Geneviève, la coordinatrice de l'école et la supérieure de la communauté. Un indice important qui prouve que l'école maintient sa renommée par rapport aux autres écoles de langues. « Ailleurs, on peut toujours offrir le luxe, mais pour nous c'est un tout autre ensemble de qualités qui prime », remarque M. Maher Berzi, le directeur de l'école. D'ailleurs, c'est là le véritable secret de ces anciennes écoles. Et c'est cette combinaison mystérieuse entre l'enseignement et la discipline qui les classe et les maintient au top. « Apprendre aux enfants à vivre ensemble, à s'apprécier malgré leurs différences de culture, de conditions sociales et de religion tout en donnant à chaque enfant une importance privilégiée », explique sœur Geneviève. « Que chaque fille se sente aimée plutôt que rejetée, encouragée plutôt que reprise », résume une pancarte affichée au mur et qui exprime ce soin accordé à chaque élève.

Un autre point fort de cette école : l'un des parents doit être francophone pour pouvoir suivre son enfant dans ses études. Une restriction qui a réussi aussi à maintenir une certaine catégorie de familles, composée en majorité d'anciennes élèves.

En plus, la présence de religieuses étrangères accentue ce sentiment de continuité au sein des familles et impose une certain respect entre le corps enseignant et les élèves. « Nous pouvons ne pas avoir le même luxe des écoles modernes, mais par contre, nous ne demandons pas les mêmes frais de scolarité », assure sœur Geneviève.

S'agit-il donc de la célèbre formule : Choisir le meilleur enseignement au meilleur prix ? Et cela voudrait-il dire que ces écoles sont devenues le choix de la classe moyenne qui ne peut se permettre de payer les frais de scolarité exigés par ces nouvelles écoles à la mode ?

Pour plusieurs, ce n'est pas aussi simple que ça. L'avis de cette famille francophone aisée dont le fils était inscrit dans l'une des écoles modernes le prouve. Après un an de scolarité, le couple comprend qu'il n'a pas fait le bon choix. A deux, ils font le tour des anciennes écoles et finissent par inscrire leur enfant chez les Frères. « Nos aspirations quant à son avenir étaient tout à fait différentes. Il ne s'agissait pas de l'inscrire dans un club de la haute société » , confie la mère. Un avis partagé par M. Magdi Kozmane, le directeur du Collège de La Salle. « Notre objectif est de créer des générations bien intégrées dans leur société et capables de jouer un rôle positif dans leur petit univers ».

Programme de collecte de médicaments pour les nécessiteux, développement des habitants du Saïd, sans compter leur célèbre classe consacrée aux enfants handicapés. Une longue liste d'activités sociales. « Il faut préparer l'élève, lui ouvrir les yeux sur ce qu'il va devoir affronter à l'avenir. Il ne faut pas l'enfermer dans des tours d'ivoire et l'empêcher de voir la réalité », explique Kozmane.

On se réclame dans ces écoles d'une pensée qui accorde une priorité à l'attachement enseignants-élèves. L'expérience « des cours de vie » appliquée au sein de l'école de la Mère de Dieu est un exemple de réussite. Ces cours qui consistent à aborder ouvertement tout sujet qui préoccupe les jeunes filles permettent à ces dernières de critiquer leurs écoles, leur société et d'extérioriser leur vision de la vie.

Pourtant, l'on reproche à certaines de ces écoles une baisse dans le niveau des langues. Une dégradation due aux salaires modestes des professeurs. L'enseignement du français n'est plus ce qu'il était, les responsables de ces écoles en sont conscients et un effort est fait surtout dans les petites classes, des coopérants français collaborent avec les enseignants égyptiens pour améliorer le niveau.


L'exception allemande

D'autres écoles anciennes ont dû opter pour une méthode plus astucieuse afin de pallier le déficit de l'enseignement de la langue. L'école allemande Charles Borrhomé, à Bab Al-Louq, en est la preuve. « Nous avons un système de vérification efficace qui ne laisse passer aucune défaillance. Nos enseignants sont en majorité des Allemands et les Egyptiens subissent des tests pointilleux pour voir s'ils répondent au niveau exigé », explique Peter Wurzer, le directeur de l'école.

A la première impression, le bâtiment ressemble aux écoles modernes d'aujourd'hui malgré son histoire ancienne. Les salles de classes, la cour, la piscine et la salle de gym accentuent ce sentiment d'être dans une école de luxe. On a tendance à penser qu'il faut débourser des sommes pour avoir droit à ce luxe. Pourtant, ici on paye les mêmes sommes modestes exigées par les autres écoles du même type. Pourquoi donc cette école en particulier fait-elle exception ?

« Nous recevons une subvention annuelle de la part du gouvernement allemand pour pouvoir maintenir le même niveau d'enseignement sans en même temps trop exiger des parents », explique le directeur. Cette administration permet de recruter les meilleurs éléments et de lancer un programme d'activités. Autre particularité : l'école adopte sa propre idéologie et méthodes d'enseignement. « Nous n'avons pas d'examens de fin d'années. Nous évaluons les élèves par rapport à leur travail tout au long de l'année, le travail de recherches qu'ils ont entrepris et aussi leurs activités », dit Mme Magda Tantaoui, codirectrice de l'école. « Apprendre les faits, utiliser ces faits dans un contexte pratique, former une opinion et trouver des solutions adaptées », c'est l'approche utilisée dans l'enseignement au sein de cette école. Les examens insistent aussi sur cette méthode originale. Ainsi, les examens se font sur des caricatures, des poèmes, et même en mathématiques, on apprend à comparer les équations et pas seulement à les résoudre. Et contrairement au système adopté dans les vieilles écoles, ici, les parents sont priés de ne pas suivre leurs enfants dans leurs études. « Nous voulons que nos élèves comptent seulement sur l'école et si elles ont des questions à poser, elles ne doivent s'adresser qu'à leurs professeurs. Nous ne voulons pas avoir des filles peu bavardes en classe », dit Mme Tantaoui.


L'équation rigueur-affectivité

Aucune concession n'est permise en matière de discipline. Cela pousse beaucoup de parents à inscrire leurs enfants dans ce genre d'école surtout quand il s'agit de garçons. Pour père Nabil Gabriel, directeur du Collège de la Sainte Famille, les Jésuites, on appelle cela de la rigueur. « Il faut apprendre à l'enfant les attitudes à adopter au moment où il le faut. Savoir quand s'amuser et quand devenir sérieux, cela veut ditout simplement lui apprendre à organiser sa vie », dit-il. Il donne l'exemple d'un élève brillant qui a été puni parce qu'il insistait à lire en s'isolant dans un coin pendant les récréations. « Il a été puni non pas parce qu'il lisait mais parce qu'il devait aussi apprendre à se rapprocher de ses camarades, à s'amuser avec eux », explique-t-il.

Pour lui, modeler un être humain n'est pas une simple affaire. « Il faut donc le façonner avec goût ».

Pourtant, il avoue que les frais de scolarités versés dans ces écoles de prestige ne sont pas à la hauteur de cet enseignement de qualité. Selon lui, plus on paye, plus on arrive à de meilleurs résultats dans l'enseignement. Le meilleur moyen serait de payer le prix que cela mérite et puisque ce n'est pas dans les moyens de tout le monde, une autre alternative a été proposée. Père Nabil laisse aux parents le choix de verser des donations qui correspondent à leurs moyens. « Cela contribue à répondre à un souci de qualité avec de petits moyens. Avec ces dons, on peut faire mieux et évidemment pour le bien de tous », dit-il. Des écoles anciennes avec une réputation bien établie, mais qui affrontent néanmoins les vicissitudes du temps en essayant de toujours garder la tête haute. Un compromis qui sied bien à une grande tranche de la population, notamment la classe moyenne qui y trouve son compte.

Amira Doss

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