|
|
Amal
Donqol |
| Mohamad
Amal Donqol est né en 1940 dans le village de Qalaa, dans
le gouvernorat de Qéna (Haute-Egypte). Il est mort à l'âge
de 43 ans le 21 mai 1983 après 3 ans de lutte contre le cancer.
Son
premier recueil de poèmes, édité en 1969, était Al-Bokaa
bayna yaday Zarqaa Al-Yamama (Pleurs entre les mains de
Zarqa Al-Yamama). D'ailleurs, la parution de ce recueil a
placé Amal Donqol au premier plan des poètes égyptiens et
arabes. Ses écrits sont emplis de révolte et s'axent autour
de thèmes artistiques, stylistiques et imaginaires auxquels
la poésie alors n'était pas habituée, ainsi que des personnages
traditionnels inspirés du patrimoine arabe ou non.
Par
la suite, au cours de sa carrière, d'autres recueils furent
édités : Taaliq ala ma hadas (Commentaire sur
ce qui s'est passé), Maqtal al-qamar (Le Meurtre de
la lune), Al-Ahd al-atii (Le Temps à venir), Aqwal
min harb al-bassous (A propos de la guerre de Bassous).
Awraq
al-ghorfa 8 (Feuillets de la chambre 8) est le dernier
recueil qu'il a écrit alors qu'il était souffrant. |
|
|
Amal
Donqol,
poète marginal par excellence, s'impose 20 ans après sa
mort, dans une reconnaissance quasi officielle, à travers
le colloque organisé par le Haut Conseil de la culture.
Vivant et actuel, Donqol est encore omniprésent.
|
|
Poèmes
choisis |
Commentaire
sur ce qui s'est passé
|
|
Que
de fois vous ai-je dit
Que les
colonnes qui passent
Dans
les défilés de l'Aïd
Et de
la fête de l'indépendance
(Sous
les acclamations des femmes subjuguées, à leurs fenêtres)
Ne font
pas les victoires
Les canons
qui s'alignent
Sur les
frontières
Dans
les déserts
Ne tirent …
Que lorsqu'ils
pointent vers les arrières
La balle
pour laquelle nous payons
Le prix
du pain et du médicament
Ne tue
pas l'ennemi
Mais
elle nous tue si nous élevons
Notre
voix au grand jour
Elle
nous tue et tue les enfants.
|
Le
testament à venir
|
Le
livre de l'exode
(verset
1)
Eh, vous
qui vous tenez au bord du carnage
Brandissez
les armes !
La mort
s'est abattue, le cœur s'est rompu comme un chapelet
Et le sang
s'est répandu sur l'écharpe !
Les maisons
sont des tombes
Les geôles
sont des tombes
Les étendues
sont des tombes
Brandissez donc les armes
Et suivez-moi !
Je suis la désolation de demain et d'hier
Mon drapeau : deux os et une tête de mort
Et mon slogan : le matin !
(Verset
2)
L'horloge
fatiguée sonna
Sa douce
mère leva les yeux
(Les crosses
des fusils le poussèrent dans la voiture !)
… …
…
L'horloge
fatiguée sonna
Elle se
leva, lui agença son bureau
(Une main
le gifla …
— La
main de Dieu le précipita dans l'épreuve —)
… … …
L'horloge
fatiguée sonna
Sa mère
s'assit ; elle ravauda une chaussette
(Les yeux
de l'enquêteur le transpercèrent …
Et de sa
peau jaillirent le sang et les réponses !)
… … …
L'horloge
fatiguée sonna !
L'horloge
fatiguée sonna !
(Verset
3)
Femme,
quand tu descendras sur la place des maîtres,
ne sois
pas la première à saluer l'assistance
Car, en
ce moment, ils se partagent tes
petits
dans leurs assiettes.
Après avoir
bouté le feu dans le nid
la
paille
et
l'épis
Et demain,
ils t'égorgeront, à la recherche du trésor
dans la
tirelire !
Et demain,
les villes millénaires deviendront
Des campements
de tentes
Des villes
qui graviront les marches de l'échafaud !
|
Feuillets de la chambre « 8 »
Visage
|
Pourvu
qu'Asma comprenne que son père est monté au ciel
Et n'est
point mort
Peut-il
mourir celui-là qui vivait
Comme si
la vie était éternelle ?
C'est comme
si tout le vin a été bu
Comme si
les jolies filles marchaient sur les écumes
Il vécut
debout, alors que
Le cœur
se baisse cherchant ce qu'il a perdu.
Pourvu
qu'Asma sache que son père qui …
L'amour
et les amis ont en gardé des photos
où on
le voit riant
où on
le voit pensif
Où on le
voit cherchant de quoi subsister
Pourvu
qu'Asma sache que les jolies filles
L'ont caché
entre leurs papiers
Et lui
ont appris à marcher …
Sans croiser
personne !
|
Contre
qui ?
|
Dans
la salle d'opération
Le masque des médecins était blanc
La couleur des blouses était blanche
Le couvre-chef des infirmières était blanc,
les frocs des religieuses
Les draps
La couleur des lits, les pansements et le coton,
Le comprimé de somnifère, le tube du sérum
Le verre de lait.
Tout ceci me fatigue le cœur.
Toute cette blancheur me rappelle le linceul !
Pourquoi alors, si je meurs
Viendra-t-on à mes obsèques
Avec la couleur du deuil ?
La couleur noire serait-elle
La couleur permettant d'échapper à la mort
Couleur du talisman contre … le temps ?
Contre
qui … ?
Et le cœur,
quand a-t-il — dans ses battements — trouvé
la quiétude ? !
Entre deux
couleurs, j'accueille les amis
Ceux qui
voient en mon lit un tombeau
Et en ma
vie une éternité
Et je vois
dans les yeux profonds
la couleur
de la vérité
la couleur
de la terre de la patrie ! |
Le
lit
|
On
me fit croire que le lit était mon lit !
Que la
barque de Rê
M'emmènerait
à travers le fleuve aux serpents
Afin que
je renaisse de nouveau au matin s'il vient
(Sur
le papier glacé, ils ont
inscrit
mon numéro sans nom
mon
groupe sanguin
et
le nom de la maladie inconnue)
On me fit
croire et j'y ai cru …
(ce lit
me crut — comme lui — sans âme
et ses
côtes se collèrent à moi
et l'inanimé
embrasse l'inanimé pour le protéger face aux humains !)
Le lit
et moi, nous ne faisons plus
Qu'un seul
et même corps en attendant le destin !
(Durant
les mille nuits
les
bras métalliques
s'enroulaient
fermement
dans
mon corps jusqu'à l'hémorragie)
Je suis
devenu capable de me retourner dans mon sommeil
D'allonger
mon bras vers la nourriture …
Le lit
éventa mon stratagème
Et en frissonna !
Et il rentra — tel
un hérisson de pierre — dans son silence et se
recroquevilla
Je dis :
Pourquoi m'as-tu boudé ?
Il dit :
Voilà que tu me parles
Et moi
je ne réponds, à ceux qui me passent dessus,
que par
le gémissement
C'est que
les lits n'ont pas de préférence pour tel ou tel corps
Les lits
sont pérennes
Et ceux
qui se couchent ne tardent pas à descendre
Vers le
fleuve de la vie pour nager
Ou bien
ils s'enfoncent dans le fleuve de la tranquillité ! |
| Traduction
de Djamel Si-Larbi |
|
|