Mohamed Salmawy

  Est-ce vraiment une guerre contre l'Iraq ?

Par Mohamed Salmawy

On se tromperait grandement si l'on pensait que la guerre américaine contre l'Iraq a effectivement pris fin en trois semaines et qu'elle n'avait pour objectif que l'Iraq uniquement. Par ailleurs, on se tromperait si l'on pensait que les Etats-Unis ont dépensé plus de 100 milliards de dollars, ont exposé leurs relations avec leurs alliés à une grande tension etSi la guerre américaine contre l'Iraq a débuté avec l'offensive militaire, elle se poursuivra avec des armes aux effets plus profonds que ceux des avions B-52. ont défiguré leur image auprès de l'opinion publique mondiale uniquement pour cette guerre. La question dépasse de loin la démilitarisation de l'Iraq de toute arme de destruction massive ou le renversement du régime de Saddam Hussein. Si l'objectif ne se limitait qu'à cela, les Etats-Unis auraient déjà quitté l'Iraq, surtout que l'inexistence des armes de destruction massive a été prouvée et que le régime iraqien a été renversé. Pourtant, les forces américaines sont toujours présentes en Iraq. Il est certain aussi qu'elles ne quitteront pas l'Iraq, tout comme elles n'ont pas quitté l'Afghanistan après la chute des Talibans. Le même scénario s'est déjà déroulé au Koweït malgré les discours libérateurs tenus par les Etats-Unis. Il semble vrai que la présence militaire américaine dans la région servirait de base pour frapper ce qui dépasserait de loin l'Iraq, le Koweït et l'Afghanistan.

Une réalité inchangeable ne cesse de se confirmer en revenant à l'histoire des grands empires à différentes époques. L'obstacle majeur qui s'opposerait à tout genre d'hégémonie impérialiste sur les destinées des peuples n'est autre que la tendance nationaliste qui pousse les peuples à résister à l'occupation et aux tentatives de soumission. L'Empire romain est un exemple d'hégémonie impérialiste et d'essai de balayer tout courant nationaliste. Dans notre région, les Arabes ont expérimenté la violence des Romains face aux tentatives de libération et d'indépendance des peuples. Ainsi, Zénobie, qui avait voulu reprendre toute seule le trône du royaume de Palmyre, s'est vue détrônée de son royaume et a vécu la chute de son pays. D'autre part, avec l'apparition du christianisme dans notre région arabe, des faits semblables ont vu le jour. Rome a jugé l'apparition du christianisme comme une tentative d'affaiblir son hégémonie au détriment d'une autre partie. Même si ce concurrent n'est autre que Dieu Tout-Puissant. Les premiers convertis au christianisme ont été torturés avec une violence que l'humanité n'avait jamais connue. Les citoyens étaient jetés à des lions affamés. Leurs corps étaient goudronnés, et suspendus aux poteaux des rues, pour être ensuite brûlés. Ils éclairaient alors les rues de Rome pendant toute la nuit.

En Egypte, nous avons vécu ce genre de persécution des chrétiens sous l'Empire romain. La souffrance des martyrs, source de fierté pour les chrétiens, a débuté ici en Egypte. De même que la première église chrétienne a été construite en Egypte avant même que le monde ne connaisse le Vatican.

Notre région arabe a vécu ces terribles événements et bien d'autres. Il suffit de nous pencher sur l'époque moderne pour le comprendre. Ainsi, nous remarquerons que le mouvement national arabe dès ses débuts au XIXe siècle, sous l'Empire ottoman, a emprunté deux tendances pour se libérer. La première est une tendance nationale et la seconde est religieuse. La question qui se posait pour les peuples arabes aspirant à l'indépendance du pouvoir ottoman était la suivante : Qui sommes-nous et où allons-nous après notre libération de Constantinople ? Pour répondre à cette question, deux tendances ont prévalu. La première a opté pour une nation arabe unie. De là est née l'idée du nationalisme arabe et ce, à l'époque où le nationalisme était de mise partout dans le monde, unifiant beaucoup de peuples européens, comme pour l'Italie, l'Allemagne etc. La seconde a opté pour l'islam, à savoir que nous sommes d'abord et avant tout des musulmans, donc notre appartenance après l'indépendance serait à la nation musulmane qui s'étend à travers le monde. L'impasse qui s'est érigée contre cette tendance présidée par la suite par les Frères musulmans en Egypte est le fait que l'Empire ottoman, duquel il fallait se libérer, est lui aussi musulman. Alors une question revenait incessamment, comment, alors que nous étions musulmans appartenant exclusivement à la nation musulmane, serions-nous capables de nous libérer du pouvoir d'un Etat musulman qui constituait le centre du califat à cette époque ?

Les mouvements de libération dont le monde arabe a été témoin tout au long du pouvoir ottoman prouvent que la tendance principale était nationale plutôt que religieuse. Alors que nous sommes un peuple arabe occupé, les Turcs n'étaient autres que les envahisseurs. C'est ainsi que le mouvement nationaliste arabe a pris le dessus sur la tendance islamique. Car elle n'était pas seulement plus populaire que la tendance religieuse, mais aussi plus moderne. Elle n'était pas non plus hostile à la religion, et de ce fait elle réussit à exprimer réellement le mouvement de libération nationale dans le monde arabe.

La révolution de 1919 était très claire à cet égard. Elle a instauré une union entre musulmans et chrétiens sous l'égide du croissant et de la croix. Chrétiens et musulmans revendiquaient ensemble le départ des Anglais. Il a fallu attendre la Révolution du 23 Juillet 1952 pour affirmer la victoire du nationalisme arabe de manière décisive. Ce nationalisme ne s'est pas limité aux frontières égyptiennes, mais son impact les a dépassées pour atteindre tous les pays du monde arabe qui se sont libérés à leur tour de la colonisation britannique, française ou autre et ont épousé les principe du nationalisme arabe dont l'Egypte révolutionnaire était le promoteur.

D'autre part, en Egypte, il y a eu des périodes historiques pré-révolutionnaires où les deux tendances ont coexisté : celle de la nation musulmane et celle de la nation arabe. Ainsi le roi Farouq laissait pousser sa barbe comme pour confirmer une identité que lui avait dictée certains cheikhs pour en faire le descendant du prophète. Une manière de sa part de devenir le leader du monde musulman. Mais alors qu'il agissait de la sorte, le même roi Farouq s'est engagé dans la guerre de Palestine en 1948 contre l'avis du premier ministre pour confirmer son appartenance au monde arabe. La couronne égyptienne était-elle donc partisane du nationalisme arabe ou bien de la nation musulmane ? Il semble que cela ne relevait d'aucune des deux tendances, mais plutôt d'un stratagème du roi pour jouer toutes les cartes et rechercher la carte « gagnante », car il n'avait pas d'idée claire sur cette question.

Cette oscillation du roi démontre l'état d'esprit de beaucoup de leaders arabes et d'intellectuels de l'époque. Et ce jusqu'à la Révolution de 1952 qui a tranché définitivement cette situation incertaine au profit du nationalisme arabe. Nationalisme arabe ayant pour idéologie de base l'appartenance des peuples arabes à une seule nation. Ainsi, le musulman, qu'il soit syrien ou iraqien, s'accorde dans ses caractéristiques nationales ou civilisationnelles avec le copte égyptien bien plus qu'il n'est en harmonie avec un musulman d'Ouzbékistan, en Asie, ou du Mali, en Afrique.

Au milieu du XXe siècle, le nationalisme arabe a réalisé les principaux espoirs des peuples arabes pour la libération et même pour l'unité arabe. En effet, il y a eu une multitude de tentatives d'unité dont l'Egypte était l'épicentre. Comme pour l'Egypte et la Syrie en 1958. Puis pour l'Egypte, la Syrie et l'Iraq, et enfin pour l'Egypte, la Libye et le Soudan. Des tentatives qui n'ont pas été couronnées de succès pour plusieurs raisons que nous ne discuterons pas dans cet article. Pourtant, il faudrait souligner que ces tentatives ont été acclamées par les populations arabes.

Par ailleurs, il est à noter que, comme pour l'époque de l'Empire romain, il fallait porter un coup mortel au nationalisme et surtout son cœur battant, l'Egypte, à l'époque moderne. La guerre de 1967 n'avait d'autres objectifs. Ceux qui pensent qu'elle voulait porter un coup mortel au pouvoir de Nasser ne se trompent pas, car Nasser était l'incarnation même de l'idée du nationalisme. Ceux qpensent qu'elle avait pour but d'assurer l'existence d'Israël et de servir ses intérêts ne se trompent pas, car le nationalisme arabe qu'incarnait l'Egypte représentait l'obstacle principal à l'expansion d'Israël sur les terres arabes.

D'ailleurs, dès le moment que le nationalisme arabe a été frappé au plus vif, la tendance religieuse a émergé. Ceci prouve que cette tendance est encore plus hostile au nationalisme arabe qu'à l'occupation étrangère et à Israël. Cette tendance religieuse pour contrecarrer le nationalisme arabe a atteint un degré d'extrémisme et de violence que n'avaient jamais connu les mouvements nationaux au cours de leur histoire.

C'est pourquoi le nouvel empire de notre époque moderne se voulait porteur de deux combats. Le premier mené contre le nationalisme arabe qui s'attache à la solidarité arabe, à la libération de l'occupation et au refus du projet sioniste. Le second contre la tendance religieuse qui a commencé à s'exprimer par le biais de l'extrémisme et du terrorisme. L'existence de ces deux tendances va contrer l'hégémonie impériale des Etats-Unis qui ne pourront jamais avoir la haute main sur cette région du monde riche en sources d'énergie, privilégiée par son emplacement stratégique et la sécurité d'Israël.

En écartant pour le moment toute évaluation des régimes arabes et de leur degré de liberté et de respect des droits de l'homme, nous constaterons que les régimes les plus liés à l'idée du nationalisme arabe, hostiles à l'hégémonie américaine et à Israël, ne sont autres que l'Iran et l'Arabie saoudite. Dans ce contexte, il ne semble pas étrange que l'Empire américain ait lancé sa guerre dans la région contre l'Iraq. Et qu'elle soit suivie des menaces contre la Syrie, l'Iran et l'Arabie saoudite. D'ailleurs, ce n'est pas par hasard que les Etats-Unis font le lien entre les régimes arabes brandissant le slogan du nationalisme arabe, comme l'Iraq et la Syrie, et ceux qu'ils nomment terroristes, ce qui signifie islam politique. Pourtant, ces régimes de par leur idéologie politique sont contre l'islam politique. Tout observateur politique de la région arabe en est parfaitement conscient. Aucun allié des Etats-Unis n'a pu être convaincu d'une relation présumée entre le régime de Saddam Hussein et l'organisation d'Al-Qaëda. Dans l'esprit impérial américain, le nationalisme arabe est, tout comme l'islam politique, un obstacle au contrôle global que veulent exercer les Etats-Unis sur le Proche-Orient. De ce fait, il est impératif de mettre fin à ces deux tendances.

Telles sont les dimensions de la guerre américaine dans la région. Il semble évident que ce n'est pas une guerre dirigée contre l'Iraq uniquement dont le laps de temps n'est que de trois semaines, mais que c'est une guerre prolongée. En effet, si la guerre a débuté avec l'offensive militaire, elle se poursuivra avec des armes aux effets plus profonds que ceux des avions B-52. Nous assisterons dans la prochaine étape à une offensive atroce contre tous ceux qui seront liés à l'esprit du nationalisme. Et ceci depuis la campagne violente contre les adhérents du parti Baas qui regroupe — comme pour les autres partis arabes — tous les citoyens, pour finir avec la Ligue arabe elle-même qui est l'incarnation même de l'idée de la solidarité arabe, de la défense conjointe et du refus du projet colonialiste sioniste. A mi-chemin entre le parti Baas et la Ligue arabe, on témoignera de campagnes organisées pour l'assassinat de personnalités brandissant les slogans de l'arabité. Ils seront tantôt taxés de traîtres, et tantôt d'agents du régime de Saddam Hussein. Nous verrons également des tentatives de déraciner l'islam politique en employant soit les moyens sécuritaires, soit les tentations matérielles. Il serait malheureux que des parties arabes participent à cette campagne dangereuse. Pourtant, certains l'ont déjà fait en attaquant le régime de Saddam Hussein après sa chute et en adressant des accusations à tous ceux qui se dressent contre l'invasion américaine, en les taxant d'agents recevant des pots-de-vin de l'ancien régime iraqien. Alors que les pro-Israéliens et pro-Américains agissent en toute liberté.

L'objectif de la campagne dont nous témoignons actuellement contre l'arabité et l'islam est l'une des étapes les plus délicates de la guerre impériale contre la région. Elle vise à créer un complexe de culpabilité qui empêcherait les discours sur le nationalisme ou sur la guerre du djihad. Ceci n'est autre qu'un plan ancien qui a été auparavant appliqué après la chute du nazisme maudit. Mais le nationalisme arabe n'est pas le nazisme. Et les tentatives d'étouffer la petite flamme qui sévit encore du nationalisme arabe ne feront que l'embraser.

Mais alors ce nationalisme ne sera plus lié à la dictature comme c'était le cas pour l'Iraq. Il renaîtra de ses cendres en épousant les données de l'époque actuelle et non pas en se retournant à l'époque qui a vu sa naissance, et qui remonte à plus d'un siècle. Alors naîtra un nationalisme arabe libre, démocratique, représentant la voie du salut pour les Arabes pour se libérer de toute hégémonie extérieure et de toute arriération intérieure.

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