| Il surveillait
mon courrier, ainsi que les revues scientifiques qui me
parvenaient d’Amérique, du Canada, d’Australie et de France.
Et lorsque l’Iraq fut frappé, je l’informai : « Les
images transmises en direct par la télévision semblent être
la réalité, tandis que celle-ci est occultée et falsifiée.
Et nous, ici, en Grande-Bretagne, nous étions toujours surpris
de voir les nombreuses informations dont personne n’aurait
pu tirer la moindre leçon. Car tout le monde est indifférent,
et la relation des faits pourrait contribuer à introduire
le doute ou une espèce d’examen direct dans un magma d’idées
préconçues ».
Je répétais
cela à mon père, dont la fierté s’en trouvait accrue, et
qui craignait plus pour moi après cela. Devant eux, j’ajoutais :
l’horreur de la situation nous terrorisait et suscitait
chez nous des crises d’hystérie et une profonde indignation.
Je ne parvenais pas à expliquer ma condition en tant qu’être
humain, et non pas en tant qu’ennemi embusqué parmi eux.
Ils n’avaient pas le droit de tourner en dérision nos craintes
pour notre pays. Ils éprouvaient du plaisir à nous chasser
des entreprises où nous faisions notre stage, alors en troisième
année d’université, et tout au long de ces mois précédant
le déclenchement de la guerre, nous n’osions même pas nous
regarder avec naturel, au point que lea vie elle-même me
semblait superflue.
Certes, père,
nous revêtions d’autres apparences à leurs yeux, et le sang
qui coulait dans nos veines était une sorte d’étain rouillé
qui ne connaissait pas la chaleur, ni l’échange réciproque
d’amour avec les autres. Les étudiants anglais qui étaient
mes amis dans l’entreprise avalaient leur rancœur à l’égard
de leurs supérieurs hiérarchiques en nous offrant douceurs
et tasses de thé chaud, comme si nous étions une seule et
même famille, et cependant, ils n’étaient pas satisfaits
de notre présence dans le même lieu qu’eux. L’atmosphère
devint étouffante et même insupportable lorsque commencèrent
les bombardements dans la nuit du 16 au 17 janvier. Ce bruit
qui nous parvenait par la télévision, le même qui empêchait
que nous soyons entendus, nous assourdissait, au cœur de
ces nuits, père, et seul, je me lamentais, mais je voyais
mon pays, plus même que je n’en éprouvais le besoin. Et
lorsque je me présentai au directeur de la société, qui
m’annonça sa décision de me licencier d’une manière anglaise
plutôt parodique, il créa de toutes pièces une histoire
aussi étrange que possible, comme si c’étaient nous qui
attaquions la Grande-Bretagne, nous qui bombardions leurs
villes avec des missiles et des lance-roquettes, et je n’avais
donc qu’à m’excuser et à me soumettre à la décision prise.
Il reprenait ses esprits. C’était un homme qui avait dépassé
la cinquantaine, ridé, au front plissé : (Votre
travail, Monsieur Mazen, durant les six derniers mois, n’a
pas été probant, et vous n’aurez pas d’autre choix que de
quitter la société, et avec diligence). Je le surveillais
simplement. Son apparence et ses traits changèrent. On sentait
qu’il ne recelait en lui que des sentiments de haine et
qu’il les manifestait graduellement. Il les ruminait devant
moi, et je ne sais pourquoi j’eus l’impression qu’il était
naturel, maintenant, sans aucun conteste, franchement et
sans ambiguïté. Même sa physionomie devant moi changea,
il redevenait directeur de la Société d’électronique américano-britannique.
Aucune étincelle dans ses yeux, mais quelque chose d’extrêmement
simple émana de sa personne. Il avait la capacité de me
démolir, de me déraciner, de me détruire … de me réduire
à néant. Certes, c’étaient le mépris et l’arrogance qui
régissaient nos relations. Il n’y avait là ni défaite, ni
victoire. Ce sont des épithètes et des attributs qui masquent
les visages en ce moment, nuit et jour. J’étais parfaitement
silencieux, mais ma bouche était amère comme la coloquinte,
et le sang avait déserté mes veines. J’étais entre l’état
de veille et le coma. Je ne me réveillais que pour le trouver
devant moi, me tendant la main comme s’il allait me gifler.
Lorsque j’ai ouvert la porte, mon responsable direct était
là à m’attendre, et me conduisit à son tour au portail.
Non, ce n’était pas la mort, et je ne pouvais plus me tenir
debout, je m’affaissai jusqu’à terre et restai là, combien
de temps, je ne sais pas ; il était une partie du monde,
une chimère et un spectre. L’Occident, pour moi à ce moment,
ressemblait à des dessins animés, de ceux qui ne sont même
pas amusants, mélange d’idiomes et de manigances. Je haïssais
même ma maîtrise parfaite de l’accent anglais, pur et authentique.
J’avais l’impression que la langue était truquée, perfide,
comme le verre qui permet de tout voir. Sur cette route
meurtrière, je poursuivis mon voyage, père, durant un an
et demi, jusqu’à ce que j’obtienne le diplôme. Je voyais
mon pays se détacher de l’unique arbre du monde. Les pieds
en l’air et la tête en bas. Et ces paons riaient jusqu’à
l’ivresse en égorgeant ma famille. Ils passaient de la mode
du conférencier, du professeur à un unique message, celui
des missiles et des bombes, ils étaient seuls à détenir
la vérité. A ce moment, père, mon identité iraqienne était
là, solitaire. Cette identité naïve à la jovialité précieuse
est mon cri, mon pouvoir et l’ensemble de mes connaissances.
Elle coulait, douce, durant ces instants en répétant que
j’étais son enfant et qu’elle était ma mère.
Je gare la
voiture sur le parking public à côté de l’un des grands
centres qui proposent des repas rapides. L’horloge en face
de moi indiquait cinq heures. Pas d’avion dans le ciel.
L’avion de mon père et de Widad s’est envolé pour Amman
et ma mère va attendre un peu avant de décoller à nouveau.
Ou plutôt, elle va s’arrêter ici et s’envoler de là-bas,
car elle ne vit pas selon les battements de l’horloge, et
elle ne nous annonce pas l’imminence de son arrivée, lorsqu’elle
revient. Seul le silence nous tient compagnie, mais elle
ne tarde pas à me tapoter le genou en faisant une plaisanterie.
Alors, Bagdad apparaît de nouveau avec ses vastes maisons
dans lesquelles nous emménagions, aux jardins bien taillés,
et avec Abou-Ahmad le jardinier, qui sifflait des airs du
sud en secouant devant nous les orangers dont les fruits
dégringolaient à terre et jusqu’aux paumes de nos mains,
puis que nous entraînions vers ce jeune palmier de Bagdad
dont les palmes ombrageaient nos deux maisons, à moi et
à mon ami Gheith. Quant aux régimes dorés, il les amenait
à nous de telle sorte qu’ils nous surplombent, nous, les
fils des voisins et leurs filles, avec la joie de ces doigts
qui projetaient vers nous les dattes, celles qui avaient
été picorées par les oiseaux comme celles qui attendaient
que nous les croquions. Et Abou-Ahmad était en haut, et
allait monter jusqu’aux nuages. Il ressemblait à l’aigle
planant dans les hauteurs, il était difficile d’oublier
sa voix, alors que nous battions les tambourins et les boîtes
vides en répétant d’une seule voix : (Joue avec nous,
Abou-Ahmad). Dieu aimait cette terre, avec les nourritures
et les fleurs dont elle nous comblait. Nous répétions :
Joue, et apprends-nous comment jouer, nous aussi, avec les
éléments de notre corps, mains, pieds, cœur, foie, sang
et larmes. Et nous enfoncions les doigts dans tout ce que
nos mains pouvaient atteindre. Nous étions les fils des
classes moyennes iraqiennes, nous nous livrions à la flamme
et cherchions à aller toujours plus loin, mais j’aimais
beaucoup Beyrouth. Je ne sais si mon amour pour elle était
plus intense que mon amour pour Bagdad, plus serein ou plus
profond … Il y avait toujours un chemin vers Beyrouth,
un lien, et une lune de Beyrouth qui ne se précise pas d’un
seul coup d’œil, des pas irréguliers et des arbres qui me
sont chers. J’imaginais Beyrouth comme une tarte aux pommes,
isolée, tout le monde s’épiant pour prélever sa part avant
qu’elle ne diminue ou ne pourrisse. Quel étourdissement
je ressens lorsque je pense à Beyrouth ! Elle réunissait
en elle é et folie, je prenais d’abord la liberté et laissais
la folie pour les années à venir.
Comment devient-on
Iraqien, Libanais ou Indien ? Je bois le thé chaud,
découpe ma savoureuse tarte et l’avale seul : « Au
moment de la grossesse, il n’y a pas de trace d’une identité
nationale. Nous ne savons pas ce que signifie la formation
d’un enfant ! Car le petit de l’homme se forme à partir
d’un ovule et d’un spermatozoïde, et par conséquent, il
est impossible que nous engendrions des Irakiens, des Libanais
ou des Indiens ». Mon père répétait de temps à
autre : (Ta mère t’a engendré car elle voulait prouver
sa féminité). Je n’ai pas compris cela durant ces années
de leurs disputes amères et incessantes. Certes, elle a
sans doute fait cela pour des considérations d’énergie et
de détermination féminine. Mais selon moi, cet enfant qui
vécut dans des internats durant les dix premières années
de son enfance, Hoda ne le comprenait pas. Peut-être que
maintenant, après que nous soyons devenus des amis
et que nous ayons gravi des degrés dans l’analyse de nos
sentiments, cette situation est préférable au silence pesant
que je pouvais jauger alors dans mon petit cœur, même si
elle nous exposait à l’affliction et à la souffrance. Alors
que je pérégrinais entre les Frères de Dik Al-Mahdi et les
frères de Marie près de Saïda. « Les mères ou les
femmes doivent procréer sincèrement pour les enfants, et
non pas pour elles-mêmes ». Et mon père souriait
lorsque j’affirmais cela devant lui. Quant à ma mère, elle
répétait toujours : (Je n’étais pas une éducatrice
digne de ce nom, ni une épouse obéissante, je le reconnais
sans hésitation. Je n’aurais pas dû avoir d’enfant à partir
du moment où les choses en étaient arrivées à ce degré de
souffrance et de rupture). Elle reconnaissait ses fautes
et ses tares avec dignité et force d’âme, le répétait et
s’en trouvait élevée à nos yeux. Et lorsque tout sera consommé
et parvenu à ce carrefour, il conviendra de savoir comment
faire face, et sans remords excessifs ... |