Alia Mamdouh

Aliaa Mamdouh

Née en 1944 à Bagdad, elle a été rédactrice en chef du magazine iraqien Al-Rassed, puis journaliste à Beyrouth et Rabat.

Censurée et marginalisée en raison des thèmes qu'elle aborde dans ses livres (idéologie du pouvoir, la lutte pour les droits de la femme, etc.), elle entame en 1982 un long parcours d'exil : Beyrouth, Palestine, Londres, Paris ... Elle est l'auteur de recueils de nouvelles, d'une chronique de la vie littéraire arabe et de plusieurs romans dont La Naphtaline, Actes Sud, 1996 et La Passion, Actes Sud.

Alia Mamdouh l'Iraqienne, installée à Paris, a un style d'écriture vif qui agit comme de l'aimant. Voici un extrait du XIe chapitre du roman Al-Walae (La Passion) paru en 2003 aux éditions Actes Sud.
Les cailloux entre les doigts

Il surveillait mon courrier, ainsi que les revues scientifiques qui me parvenaient d’Amérique, du Canada, d’Australie et de France. Et lorsque l’Iraq fut frappé, je l’informai : « Les images transmises en direct par la télévision semblent être la réalité, tandis que celle-ci est occultée et falsifiée. Et nous, ici, en Grande-Bretagne, nous étions toujours surpris de voir les nombreuses informations dont personne n’aurait pu tirer la moindre leçon. Car tout le monde est indifférent, et la relation des faits pourrait contribuer à introduire le doute ou une espèce d’examen direct dans un magma d’idées préconçues ».

Je répétais cela à mon père, dont la fierté s’en trouvait accrue, et qui craignait plus pour moi après cela. Devant eux, j’ajoutais : l’horreur de la situation nous terrorisait et suscitait chez nous des crises d’hystérie et une profonde indignation. Je ne parvenais pas à expliquer ma condition en tant qu’être humain, et non pas en tant qu’ennemi embusqué parmi eux. Ils n’avaient pas le droit de tourner en dérision nos craintes pour notre pays. Ils éprouvaient du plaisir à nous chasser des entreprises où nous faisions notre stage, alors en troisième année d’université, et tout au long de ces mois précédant le déclenchement de la guerre, nous n’osions même pas nous regarder avec naturel, au point que lea vie elle-même me semblait superflue.

Certes, père, nous revêtions d’autres apparences à leurs yeux, et le sang qui coulait dans nos veines était une sorte d’étain rouillé qui ne connaissait pas la chaleur, ni l’échange réciproque d’amour avec les autres. Les étudiants anglais qui étaient mes amis dans l’entreprise avalaient leur rancœur à l’égard de leurs supérieurs hiérarchiques en nous offrant douceurs et tasses de thé chaud, comme si nous étions une seule et même famille, et cependant, ils n’étaient pas satisfaits de notre présence dans le même lieu qu’eux. L’atmosphère devint étouffante et même insupportable lorsque commencèrent les bombardements dans la nuit du 16 au 17 janvier. Ce bruit qui nous parvenait par la télévision, le même qui empêchait que nous soyons entendus, nous assourdissait, au cœur de ces nuits, père, et seul, je me lamentais, mais je voyais mon pays, plus même que je n’en éprouvais le besoin. Et lorsque je me présentai au directeur de la société, qui m’annonça sa décision de me licencier d’une manière anglaise plutôt parodique, il créa de toutes pièces une histoire aussi étrange que possible, comme si c’étaient nous qui attaquions la Grande-Bretagne, nous qui bombardions leurs villes avec des missiles et des lance-roquettes, et je n’avais donc qu’à m’excuser et à me soumettre à la décision prise. Il reprenait ses esprits. C’était un homme qui avait dépassé la cinquantaine, ridé, au front plissé : (Votre travail, Monsieur Mazen, durant les six derniers mois, n’a pas été probant, et vous n’aurez pas d’autre choix que de quitter la société, et avec diligence). Je le surveillais simplement. Son apparence et ses traits changèrent. On sentait qu’il ne recelait en lui que des sentiments de haine et qu’il les manifestait graduellement. Il les ruminait devant moi, et je ne sais pourquoi j’eus l’impression qu’il était naturel, maintenant, sans aucun conteste, franchement et sans ambiguïté. Même sa physionomie devant moi changea, il redevenait directeur de la Société d’électronique américano-britannique. Aucune étincelle dans ses yeux, mais quelque chose d’extrêmement simple émana de sa personne. Il avait la capacité de me démolir, de me déraciner, de me détruire … de me réduire à néant. Certes, c’étaient le mépris et l’arrogance qui régissaient nos relations. Il n’y avait là ni défaite, ni victoire. Ce sont des épithètes et des attributs qui masquent les visages en ce moment, nuit et jour. J’étais parfaitement silencieux, mais ma bouche était amère comme la coloquinte, et le sang avait déserté mes veines. J’étais entre l’état de veille et le coma. Je ne me réveillais que pour le trouver devant moi, me tendant la main comme s’il allait me gifler. Lorsque j’ai ouvert la porte, mon responsable direct était là à m’attendre, et me conduisit à son tour au portail. Non, ce n’était pas la mort, et je ne pouvais plus me tenir debout, je m’affaissai jusqu’à terre et restai là, combien de temps, je ne sais pas ; il était une partie du monde, une chimère et un spectre. L’Occident, pour moi à ce moment, ressemblait à des dessins animés, de ceux qui ne sont même pas amusants, mélange d’idiomes et de manigances. Je haïssais même ma maîtrise parfaite de l’accent anglais, pur et authentique. J’avais l’impression que la langue était truquée, perfide, comme le verre qui permet de tout voir. Sur cette route meurtrière, je poursuivis mon voyage, père, durant un an et demi, jusqu’à ce que j’obtienne le diplôme. Je voyais mon pays se détacher de l’unique arbre du monde. Les pieds en l’air et la tête en bas. Et ces paons riaient jusqu’à l’ivresse en égorgeant ma famille. Ils passaient de la mode du conférencier, du professeur à un unique message, celui des missiles et des bombes, ils étaient seuls à détenir la vérité. A ce moment, père, mon identité iraqienne était là, solitaire. Cette identité naïve à la jovialité précieuse est mon cri, mon pouvoir et l’ensemble de mes connaissances. Elle coulait, douce, durant ces instants en répétant que j’étais son enfant et qu’elle était ma mère.

Je gare la voiture sur le parking public à côté de l’un des grands centres qui proposent des repas rapides. L’horloge en face de moi indiquait cinq heures. Pas d’avion dans le ciel. L’avion de mon père et de Widad s’est envolé pour Amman et ma mère va attendre un peu avant de décoller à nouveau. Ou plutôt, elle va s’arrêter ici et s’envoler de là-bas, car elle ne vit pas selon les battements de l’horloge, et elle ne nous annonce pas l’imminence de son arrivée, lorsqu’elle revient. Seul le silence nous tient compagnie, mais elle ne tarde pas à me tapoter le genou en faisant une plaisanterie. Alors, Bagdad apparaît de nouveau avec ses vastes maisons dans lesquelles nous emménagions, aux jardins bien taillés, et avec Abou-Ahmad le jardinier, qui sifflait des airs du sud en secouant devant nous les orangers dont les fruits dégringolaient à terre et jusqu’aux paumes de nos mains, puis que nous entraînions vers ce jeune palmier de Bagdad dont les palmes ombrageaient nos deux maisons, à moi et à mon ami Gheith. Quant aux régimes dorés, il les amenait à nous de telle sorte qu’ils nous surplombent, nous, les fils des voisins et leurs filles, avec la joie de ces doigts qui projetaient vers nous les dattes, celles qui avaient été picorées par les oiseaux comme celles qui attendaient que nous les croquions. Et Abou-Ahmad était en haut, et allait monter jusqu’aux nuages. Il ressemblait à l’aigle planant dans les hauteurs, il était difficile d’oublier sa voix, alors que nous battions les tambourins et les boîtes vides en répétant d’une seule voix : (Joue avec nous, Abou-Ahmad). Dieu aimait cette terre, avec les nourritures et les fleurs dont elle nous comblait. Nous répétions : Joue, et apprends-nous comment jouer, nous aussi, avec les éléments de notre corps, mains, pieds, cœur, foie, sang et larmes. Et nous enfoncions les doigts dans tout ce que nos mains pouvaient atteindre. Nous étions les fils des classes moyennes iraqiennes, nous nous livrions à la flamme et cherchions à aller toujours plus loin, mais j’aimais beaucoup Beyrouth. Je ne sais si mon amour pour elle était plus intense que mon amour pour Bagdad, plus serein ou plus profond … Il y avait toujours un chemin vers Beyrouth, un lien, et une lune de Beyrouth qui ne se précise pas d’un seul coup d’œil, des pas irréguliers et des arbres qui me sont chers. J’imaginais Beyrouth comme une tarte aux pommes, isolée, tout le monde s’épiant pour prélever sa part avant qu’elle ne diminue ou ne pourrisse. Quel étourdissement je ressens lorsque je pense à Beyrouth ! Elle réunissait en elle é et folie, je prenais d’abord la liberté et laissais la folie pour les années à venir.

Comment devient-on Iraqien, Libanais ou Indien ? Je bois le thé chaud, découpe ma savoureuse tarte et l’avale seul : « Au moment de la grossesse, il n’y a pas de trace d’une identité nationale. Nous ne savons pas ce que signifie la formation d’un enfant ! Car le petit de l’homme se forme à partir d’un ovule et d’un spermatozoïde, et par conséquent, il est impossible que nous engendrions des Irakiens, des Libanais ou des Indiens ». Mon père répétait de temps à autre : (Ta mère t’a engendré car elle voulait prouver sa féminité). Je n’ai pas compris cela durant ces années de leurs disputes amères et incessantes. Certes, elle a sans doute fait cela pour des considérations d’énergie et de détermination féminine. Mais selon moi, cet enfant qui vécut dans des internats durant les dix premières années de son enfance, Hoda ne le comprenait pas. Peut-être que maintenant, après que nous soyons devenus des amis et que nous ayons gravi des degrés dans l’analyse de nos sentiments, cette situation est préférable au silence pesant que je pouvais jauger alors dans mon petit cœur, même si elle nous exposait à l’affliction et à la souffrance. Alors que je pérégrinais entre les Frères de Dik Al-Mahdi et les frères de Marie près de Saïda. « Les mères ou les femmes doivent procréer sincèrement pour les enfants, et non pas pour elles-mêmes ». Et mon père souriait lorsque j’affirmais cela devant lui. Quant à ma mère, elle répétait toujours : (Je n’étais pas une éducatrice digne de ce nom, ni une épouse obéissante, je le reconnais sans hésitation. Je n’aurais pas dû avoir d’enfant à partir du moment où les choses en étaient arrivées à ce degré de souffrance et de rupture). Elle reconnaissait ses fautes et ses tares avec dignité et force d’âme, le répétait et s’en trouvait élevée à nos yeux. Et lorsque tout sera consommé et parvenu à ce carrefour, il conviendra de savoir comment faire face, et sans remords excessifs ...

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