Ecrivain français, politologue et spécialiste des affaires stratégiques, Paul-Marie de La Gorce analyse les conséquences de la guerre en Iraq sur la région et les perspectives d'une relance du processus de paix au Proche-Orient.
« Il n'y aura pas de relance
israélo-palestinienne
avant que la crise iraqienne
soit réglée
 »

Propos recueillis par
Aïcha Abdel-Ghaffar

— Al-Ahram Hebdo : Quelles sont les conséquences de la guerre américaine contre l'Iraq sur la région ?

— Paul-Marie de La Gorce : Cette guerre aura des conséquences dramatiques et catastrophiques, en particulier en ce qui concerne les destructions subies et les pertes humaines. On voit aussi que ce choc peut en entraîner d'autres avec les menaces qui sont déjà formulées par les Etats-Unis contre la Syrie, sans parler de l'Iran. Et j'ajouterai que quand le président Chirac évoquait comme troisième raison de son opposition à la guerre, le risque de voir s'approfondir le fossé entre cette partie du monde et les pays occidentaux, nous le voyons tous les jours avec les réactions de très nombreuses forces politiques et sociales et les déclarations qui mettent en cause l'occupation américaine et ses conséquences sur la région.

Les Etats-Unis voudront exploiter leur présence militaire permanente en Iraq et cela par la mainmise politique sur le pays, sur ses ressources et par les possibilités stratégiques qui découlent de l'occupation du pays.

— Quelles sont selon vous les raisons qui ont incité l'administration Bush à déclencher la guerre contre l'Iraq ?

— Aux Etats-Unis, il y a un sentiment de puissance inégalable. Jamais dans le passé, une puissance n'a disposé seule au monde de toute la gamme des moyens d'action politiques et diplomatiques, stratégiques et militaires dont disposent aujourd'hui les Etats-Unis. Il ne faut pas oublier que nous avons une administration américaine qui a la volonté de se servir de cette puissance.

— Pensez-vous que les Etats-Unis peuvent déclencher une offensive contre la Syrie ?

— Je dois vous avouer que je ne pense pas du tout que le problème de la Syrie puisse être posé par les Etats-Unis dans des délais aussi courts après l'affaire d'Iraq. Je dirais même que je ne m'y attendais pas, je pensais que les Etats-Unis prendraient le temps de consolider leur position en Iraq, d'en tirer tous les avantages politiques, stratégiques et économiques. Mais que le gouvernement américain projette une action en Syrie, cela peut, peut-être, se justifier par des raisons d'ordre logistique et militaire d'une part, politique et diplomatique d'autre part. Les raisons logistiques et militaires sont très importantes. Les Etats Unis ont déployé dans la région environ 250 000 hommes et de formidables forces aériennes et navales, il est clair que s'ils devaient les rappeler aux EU, ce serait une charge considérable et des difficultés énormes, au lieu de les renvoyer dans la région pour de nouvelles opérations ou même simplement pour de nouvelles menaces. Ayant l'ensemble de ces forces sur place, ils peuvent s'en servir, non pas nécessairement pour des opérations, mais au moins pour des menaces, et c'est évidemment ce qu'ils font dès maintenant.

Il y a une raison aussi d'ordre politique et diplomatique. Des adversaires de la guerre sont en partie troublés par le résultat rapide obtenu par les EU. Ils éprouvent une crainte de voir se renouveler ailleurs cette opération. D'autre part, les EU ont opéré une démonstration de force considérable, et il peut en résulter une attitude plus flottante ou plus timide de la part d'un certain nombre d'Etats soit dans la région, soit ailleurs. Je ne suis pas du tout étonné que l'administration américaine actuelle qui est très déterminée, soit tentée d'utiliser sa puissance pour obtenir de la Syrie, du Liban et de la Palestine des changements politiques que l'administration américaine elle-même considère comme souhaitables.

— Comment analysez-vous l'attitude des pays arabes qui ont accueilli des bases militaires américaines sur leur territoire ?

— Je crois que dans l'ensemble de la région, il y a un problème général qui vient du décalage entre l'importance des sentiments publics, les positions prises par les forces politiques et sociales dans ces pays, et les contraintes réelles qui pèsent sur les gouvernements en place. Il ne faut pas s'étonner de ces contraintes, un certain nombre des Etats de la région sont économiquement et stratégiquement très dépendants de l'extérieur, je pense par exemple aux pays du Golfe. D'autre part, nous savons bien que l'Egypte, après avoir retrouvé sa souveraineté sur le Sinaï, s'est engagée dans une politique de relations étroites avec les EU qui a comporté des aspects positifs. Quant aux aspects négatifs, il incombe aux Egyptiens naturellement d'en juger, mais c'est un système qui s'applique différemment à tous les Etats de la région. Je ne citerai que l'exemple de la Syrie, il n'y a pas de pays plus farouchement attaché à son indépendance que la Syrie, et après le 11 septembre, ce pays a, à juste titre probablement, choisi de coopérer avec les EU dans la lutte contre le terrorisme. Il y a des données dont il faut tenir compte, mais l'un des éléments majeurs est l'établissement politique, stratégique, économique de la mainmise américaine en Iraq. Et ça, c'est un changement dont tous les gouvernements de la région devront tenir compte.

— Comment expliquez-vous la position de l'Espagne qui a soutenu les Etats-Unis malgré sa longue histoire de bonnes relations avec le monde arabe ?

— La position de Espagne est choquante parce que ce pays est, de tous les pays européens, la plus attentif à la rive sud de la Méditerranée et aux rapports avec les pays arabes. L'Espagne a souvent été en flèche comme la France dans l'attitude à prendre dans l'affaire palestinienne. Là, le premier ministre espagnol José Maria Aznar a voulu être de ceux qui étaient décidément dans les relations les plus étroites et les plus intimes avec les Etats-Unis. Je pense qu'il a considéré comme sa gloire d'être dans cette réunion qu'il a eue avec le président des Etats-Unis et le premier ministre britannique. Comme si l'Espagne avait pris la place de la France d'une certaine manière, comme s'il était vraiment presque au niveau du premier ministre britannique. Je pense qu'il a oublié qu'il y avait des intérêts nationaux de l'Espagne avec l'autre rive de la Méditerranée.

— La France s'est opposée à la guerre. Maintenant que les Etats-Unis ont occupé l'Iraq, que peut faire Paris ?

— La France poursuit la manoeuvre diplomatique qui vise à contester ce que les Américains ont entrepris et ont fait dans cette région. C'est ainsi qu'elle réclame que ce soit les Nations-Unies qui s'occupent de l'avenir politique et économique de Iraq. Bien entendu, les Etats-Unis s'y opposent mais la France continue dans cette démarche visant à contester la mainmise américaine sur l'Iraq. De la même manière, on le verra à propos du problème des fonds iraqiens confisqués ou de savoir à qui ils seront versés, ou de la répartition des exportations du pétrole iraqien. Bien entendu, les EU feront ce qu'ils voudront. Et ce qui est possible pour la politique française, c'est d'incarner toujours un autre choix que celui de l'alignement sur les entreprises américaines dans cette région. Incarner un autre choix, et c'est aux pays de la région à se prononcer sur ce qu'ils veulent faire. Ce n'est pas la France qui va obliger les autres pays de la région à la suivre dans cette démarche, mais il faut qu'une autre voix soit offerte que celle de l'alignement sur les options politiques américaines.

— Comment voyez-vous l'après-Saddam Hussein ?

— le gouvernement américain a décidé avant même que l'occupation de l'Iraq ne soit achevée qu'il y aurait une administration américaine qui gouvernerait l'Iraq. Cette décision est d'autant plus destinée à être appliquée que le gouvernement américain n'a pas trouvé sur place de forces politiques et sociales capables de l'aider, de relayer son action en Iraq, ce qui suppose le maintien d'une administration américaine directe pendant une assez longue période.

— L'administration américaine parle maintenant de la nécessité d'une reprise du prde paix au Proche-Orient. Pensez-vous que sa détermination est réelle ?

— Quand les Etats-Unis développent dans la région une offensive politique ou militaire, ils s'efforcent de neutraliser les objections, l'hostilité ou les oppositions dans les pays arabes par une ouverture politique et diplomatique à propos de la question palestinienne.

Le président Bush père l'avait fait en 1991 et ce fut la conférence de Madrid et l'ouverture des discussions multilatérales à Washington. Nous nous trouvons exactement devant la même situation. Aujourd'hui, le président américain a prévu qu'au lendemain de l'affaire d'Iraq, il relancerait les tentatives de règlement politique entre Israël et la Palestine. Il y a deux remarques à faire à ce sujet : la première, il a fait ce qu'il fallait pour que ce qu'on appelle la Feuille de route vers des négociations israélo-palestiniennes ou la recherche d'un règlement politique du problème palestinien ne se développe pas et ne soit pas concrétisée tant que l'affaire iraqienne n'est pas réglée. Il s'est opposé à cet égard à toute décision définitive ou prise de position publique, il a tout repoussé au lendemain de l'invasion de l'Iraq. La deuxième chose, c'est que tous les pays concernés, y compris les pays européens et ceux de la région, se sont prononcés pour l'adoption immédiat de la Feuille de la route. C'est-à-dire qu'il y a effectivement une occasion à saisir pour le prendre au pied de la lettre, et mettre au pied du mur le gouvernement américain qui se prononce pour cette Feuille de route. Mais nous savons déjà que le gouvernement israélien ne veut pas des conclusions auxquelles sont parvenus les diplomates qui ont négocié la Feuille de route, il a demandé des modifications majeures, en particulier en ce qui concerne le développement des colonies, et par conséquent nous ne pouvons pas dire qu'il y ait par avance des possibilités d'accord à cet égard.

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