En
moins de quarante-huit heures, le premier ministre
libanais, Rafiq Hariri, qui a été reconduit à son
poste, a formé jeudi son nouveau gouvernement. Le
troisième sous le mandat du président Emile Lahoud
et le cinquième dirigé depuis 1992 par le milliardaire
Rafiq Hariri. C'est aussi le gouvernement le plus
pro-syrien depuis l'entrée des troupes syriennes au
Liban il y a une quinzaine d'années. Une composition
qui est influencée par les menaces américaines contre
Damas.
Si
le cabinet, conformément à la tradition politique
au Liban, comporte autant de ministres chrétiens que
de ministres musulmans, tous ses membres sont soit
des alliés de longue date de la Syrie, soit des personnalités,
notamment chrétiennes, passées dans le camp syrien.
Sur les sept nouveaux ministres chrétiens, quatre
sont d'anciens ministres proches de Damas, alors que
les trois autres ont été récemment reçus par le président
syrien Bachar Al-Assad, dont ils ont fait publiquement
l'éloge.
Les
deux tiers des nouveaux ministres sont des membres
du bloc parlementaire pro-syrien, notamment de M.
Hariri, du président du Parlement, Nabih Berri et
du chef druze, Walid Joumblatt.
Les
autres sont des personnalités directement liées au
pouvoir syrien. En revanche, trois ministres chrétiens
« indépendants » ont perdu leur portefeuille.
L'opposition chrétienne anti-syrienne, menée par le
chef de l'Eglise maronite, le cardinal Nasrallah Sfeir,
n'y est pas représentée en dépit de leur désir de
constitution d'un gouvernement d'union nationale.
Le
Hezbollah, bête noire des Israéliens et des
Américains, et bénéficiant du soutien de Damas et
de Téhéran, n'a aucun ministre. M. Hariri voit également
le nombre de ministres de sa mouvance chuter de moitié
par rapport au précédent cabinet.
Ce
changement ministériel, au lendemain de l'invasion
de l'Iraq par les forces américano-britanniques et
la chute du régime de Saddam Hussein, a été décidé
après que Washington eut proféré des menaces à l'encontre
de la Syrie, qui exerce une influence prépondérante
au Liban. Washington a dernièrement multiplié ses
mises en garde à Damas, lui enjoignant de ne pas accueillir
des responsables de l'ancien régime iraqien et allant
jusqu'à qualifier sa présence militaire au Liban « d'occupation »,
pour l'obliger à coopérer. Washington tente également
d'imposer des réformes en Syrie en passant par une
élimination de l'influence du parti Baas et
inciter à l'envoi de l'armée libanaise à la frontière
libano-israélienne pour supplanter le Hezbollah.
Ces
menaces ont provoqué un raidissement de la Syrie,
qui a finalement opté pour un remaniement gouvernemental
inattendu au Liban, où la classe politique, à l'exception
de l'opposition chrétienne, lui est acquise. Par ce
remaniement, estiment les analystes, Damas cherche
à consolider son influence au Liban par le biais d'une
équipe ministérielle soudée qui empêcherait le démantèlement
de l'alliance syro-libanaise.
Ce
faisant, beaucoup de voix se sont élevées pour contester
le nouveau cabinet. Le député chrétien Boutros Harb,
proche de Mgr Sfeir, a regretté jeudi que le nouveau
cabinet ne constituait pas un « gouvernement
d'entente nationale ». « Ils ont
raté une occasion et commis une grosse erreur. C'est
un rafistolage de l'ancien cabinet qui s'est illustré
par ses tiraillements et son échec », a déclaré
M. Harb à la presse. Il a estimé que « le
moment choisi pour la démission de M. Hariri, la précipitation
dans la conduite des consultations parlementaires
et de la formation du nouveau gouvernement sont liés
à des facteurs extérieurs et destinés à faire face
aux développements régionaux ».
Même
son de cloche dans la presse. « Le nouveau
cabinet Hariri bétonne l'ancrage à la Syrie »,
titrait vendredi le quotidien d'expression française
L'Orient-Le Jour, ajoutant que contre toute
attente « les Libanais ont eu droit hier soir
à un cabinet au sein duquel le pouvoir syrien a renforcé
son emprise » et que « la représentativité
chrétienne était sensiblement affaiblie ».
« Nous
nous attendions à un gouvernement national en raison
des circonstances exceptionnelles, mais nous n'avons
obtenu qu'un gouvernement boiteux qui éloigne l'Etat
de la majorité des maronites comme si on voulait leur
dire émigrer au Canada ou au Brésil », a
pour sa part écrit l'éditorialiste d'Ad-Diyar.
Pour Al-Anwar, proche des milieux chrétiens, « Hariri
est très déçu d'avoir été autant marginalisé mais
considère avoir marqué un point contre ceux qui voulaient
l'écarter du pouvoir ».
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