| Revenir
aux œuvres théâtrales du pionnier du théâtre égyptien, Tewfiq
Al-Hakim, constitue certainement un défi pour chaque metteur
en scène, vu la particularité du théâtre d'Al-Hakim. C'est
un théâtre varié, fantaisiste, absurde, qu'on désigne par
« le théâtre d'esprit », mais qui puise
profondément dans la société égyptienne. Représenter l'œuvre
intégralement ou en faire une adaptation au niveau du texte
est un autre défi. Le jeune metteur en scène, Mohamad Métoualli
a choisi de présenter, sur les planches du théâtre Al-Ghad,
sa propre adaptation de l'œuvre d'Al-Hakim Al-Taam lekol
fam (De La nourriture pour chaque bouche) écrite en
1963. Dans cette pièce, Al-Hakim présente deux récits, à
travers le jeu du théâtre dans le théâtre. L'histoire principale
qui forme le récit-cadre introduit la vie monotone et banale
d'un fonctionnaire et sa femme. Un jour, il remarque que
le mur de la salle de réception est complètement mouillé :
c'est la faute de la voisine du dessus qui, en faisant le
ménage, a inondé son appartement d'eau. Sur ce mur humide
se dessinent les silhouettes de 3 personnes qui constituent
une famille : le frère, la sœur et leur mère. C'est
ainsi qu'on passe au récit enchâssé. Le frère vient d'arriver
de l'étranger. Savant, il parle avec fierté de son projet
De La nourriture pour chaque bouche où il sera possible
d'assouvir la faim de tout le monde. Un projet qui mettra
fin à la pauvreté et qui changera les rapports de force
économiques entre les pays. D'un autre côté, on apprend
la mauvaise relation entre la mère et sa fille. Cette dernière
trouve que la mort de son père est étrange : elle suspecte
un complot entre la mère et son bien-aimé, qu'elle épouse
rapidement après la mort de son mari.
Le metteur
en scène Mohamad Métoualli a gardé l'histoire d'Al-Hakim
telle qu'elle mais pour que la pièce soit plus accessible,
son adaptation, contrairement au texte d'Al-Hakim écrit
en arabe soutenu mais clair, est basée sur une langue dialectale
et familière. Métoualli a par ailleurs donné à son adaptation
un ton humoristique qui n'est pas présent dans le texte
d'Al-Hakim. Cela se ressent surtout dans la performance
des acteurs du récit-cadre, dans la gestuelle et les grimaces
des visages. Par exemple, la voisine est une jeune veuve
séduisante non cultivée. Sa prononciation est trop populaire,
elle en arrive parfois aux mains pendant ses conversations
banales avec le fonctionnaire, à le pousser, à lui faire
peur.
Toujours dans
le même but de toucher beaucoup plus le public, des sujets
de la vie sociale d'aujourd'hui, qui n'existaient pas dans
la version originale, sans aucun intérêt dramatique, sont
abordés dans le dialogue entre les acteurs. La veuve raconte
ainsi ses problèmes avec son mari impuissant et la femme
du fonctionnaire déplore le fait de ne pas avoir d'enfants.
Malgré ces
ajouts, Métoualli a respecté l'enchaînement des événements
de la pièce d'Al-Hakim, à l'exception de la fin. En effet,
dans l'œuvre d'Al-Hakim, la sœur, dévoilant ses soupçons
à son frère, réclame vengeance et châtiment, comme une allusion
au mythe grec d'Electre. Mais finalement elle et son frère
quittent tous les deux la maison familiale. Le fonctionnaire
et sa femme suivent cette histoire attentivement. Une couche
du mur mouillé tombe, et les silhouettes disparaissent à
jamais. Dès lors, la vie du fonctionnaire et de sa femme
est bouleversée. Le fonctionnaire adopte alors le projet
de la nourriture pour chaque bouche et se met à écrire un
livre.
Métoualli a
en outre choisi d'adapter sa fin aux circonstances politiques
actuelles. Dans une conversation entre la sœur et son frère,
l'équité sociale à laquelle aspire ce jeune savant est synonyme
de la justice à laquelle aspire la sœur. Ils parlent de
la paix. Une noble cause n'est-ce pas ? On entend la
jeune fille demandant : « la paix, et qu'est
ce qu'on fait ; si ce sont eux qui viennent chez nous
pour déclencher une guerre ». L'insinuation est
claire. On parle de la guerre que les Américains mènent
contre l'Iraq. Et dans une phrase finale qui clôture la
pièce, la sœur trouve soudainement la solution qui réalisera
la paix sur la planète. C'est l'union entre elle et son
frère — sans doute entre les pays arabes. Un bon
appel à la solidarité, mais qui apparaît malheureusement
comme un slogan éculé dépourvu de profondeur, qu'on répète
seulement pour monter un spectacle qui correspond aux circonstances
actuelles. |