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Elle est
comme ça, Touha. Toujours la langue bien pendue, jamais
froid aux yeux. Elle sait ce qu'elle veut. Ces derniers
temps, surtout lorsqu'on persistait à battre le pavé cairote
malgré les menaces du ministère de l'Intérieur, c'était
important de savoir regarder les officiers de la Sûreté
d'Etat sans ciller. Et l'effronterie peut aider. Après les
manifestations des 20 et 21 mars, près de mille citoyens
avaient été arrêtés, des centaines d'entre eux roués de
coups, dont des membres de l'Assemblée du peuple. Qu'importe,
les gens voulaient continuer à manifester. Rendez-vous avait
donc été pris pour le 4 avril, place Sayeda Aïcha. Malgré
le jugement en faveur de la manif, le ministère de l'Intérieur
n'a rien voulu savoir. Fathiya y était, ce jour-là :
« On s'était dit : on va marcher de Sayeda
Aïcha, aller vers Ataba, puis Tahrir, puis l'ambassade américaine.
C'était comme un rêve. J'ai été avec environ une vingtaine
de jeunes femmes. On est arrivé un peu tôt. Sur place, il
y avait énormément de soldats de la Sûreté centrale, je
n'en avais jamais vu autant. A côté de chaque soldat, il
y avait un chien. Ce n'est jamais arrivé cette histoire
de chiens. Ça faisait peur, c'est clair. On s'est dit
qu'on allait mettre des foulards, entrer prier et puis sortir
manifester. A l'entrée, un officier nous a demandé où on
allait. On lui a répondu qu'on allait prier. Il a dit que
la prière était interdite, pour les hommes et les femmes.
Dès que je suis arrivée, je me suis retrouvée en face de
pas moins de cinquante flics en civil qui ressemblaient
à des sauvages. Un officier assez âgé — j'aimerais
bien savoir comment il s'appelle pour déposer une plainte
contre lui — m'a dit : Interdit de rester
ici une seconde de plus. Il hurlait : Dégagez,
n'essayez pas, j'ai ordre de frapper et d'arrêter. Je
lui ai demandé s'il prenait ses ordres du ministère de l'Intérieur.
Oui, m'a-t-il répondu. Alors je lui ai dit que j'allais
déposer une plainte contre le ministre de l'Intérieur ».
Fathiya
Al-Assal a toujours été de tous les grands rendez-vous.
Activiste en politique, impulsive et instinctive dans la
vie, elle fait partie de ces femmes dont la vie est profondément
liée à celle de leur pays. Quand ça bouge, il faut qu'elle
descende dans la rue. Tout de suite. En 1956, elle s'engage
dans le Comité des femmes pour la résistance populaire.
« J'ai déposé les enfants chez ma mère et je me
suis précipitée au comité. On y apprenait à tirer, à donner
les premier secours, on rassemblait un grand nombre de femmes
populaires. On a monté un comité à Sayeda Zeinab. Certaines
sont parties. Moi, je n'ai pas pu partir parce que j'étais
enceinte et un jour qu'on s'entraînait, le choc du retour
du fusil m'a fait tomber et j'ai avorté ». En 1973,
elle était dans les manifs d'étudiants, avec ses enfants.
Plus tard, contre des festivités organisées dans la synagogue
en l'honneur de l'Etat d'Israël. Contre Camp David. Pour
le soutien au peuple palestinien. Et maintenant l'Iraq.
Elle a connu la prison sept fois. Celle pour femmes d'Al-Qanater,
mais aussi les postes de police. Une fois, elle passe 14
jours à celui de Matariya. « J'allais descendre
en manif, ma mère m'a dit : tu vas où ? Faire
une course. Non, tu vas à une manif, tu n'as pas mis de
rouge à lèvres et tu as attaché tes cheveux. Prends ton
fils avec toi ». Elle garde son fils au sein pendant
les quatorze jours. C'était en 1954, lors d'une manifestation
organisée devant l'Assemblée du peuple à l'occasion d'une
visite de journalistes étrangers à Nasser. « Ils
nous ont tous embarqués, par paquets de trente, quarante ».
En
1981, quand Sadate lance sa grande rafle, elle sait qu'elle
est parmi les recherchés, mais part quand même pour Moscou,
où elle avait une « mission » à remplir.
« Je suis partie le jour de l'assassinat de Sadate.
L'avion est parti avec plusieurs heures de retard. Je n'étais
au courant de rien. Pendant le transit, quelqu'un est venu
me voir : toi l'Egyptienne, Sadate est mort. J'ai
vu l'événement à la télé, j'ai vu Sadate tomber par terre.
Franchement, j'ai été méchante : j'ai poussé un youyou.
Tout l'aéroport est venu vers moi et a su que j'étais anti-Sadate ».
De retour de Moscou, elle s'investit dans le comité de défense
de la culture nationale et se refait arrêter.
C'est
un choix de vie, un équilibre qu'elle a trouvé, entre l'écriture,
la vie de famille et l'engagement. Quelque part, c'est par
son mari qu'elle est venue à la politique. Mais à ses dépens,
en même temps. Abdallah Al-Toukhi n'avait jamais dit à Fathiya
qu'il était membre d'une organisation communiste clandestine,
Hadeto. « Je savais que Abdallah et ses camarades
luttaient contre l'occupation anglaise, c'est tout ».
C'est quand il entre en prison qu'elle l'apprend, par un
autre camarade, Zaki Mourad. « C'était une figure
importante du mouvement communiste égyptien. Il me donnait
des cigarettes dans lesquelles il y avait des bouts de papier
roulés. Moi, je faisais le lien entre la prison et l'extérieur.
J'ai fini par lui demander ce qu'ils faisaient exactement ».
Il m'a demandé : « Ah bon, Abdallah ne t'a
pas dit ? ». Je lui ai répondu, non, il ne
m'a rien dit sinon qu'il était contre les Anglais. Il m'a
donné deux livres, Le Capital et L'origine de
la famille d'Engels. Je suis entrée à Hadeto. Elle s'occupe,
tout naturellement, des prisonniers. « Quand j'allais
voir Abdallah en prison, il sortait me voir par la fenêtre.
Tous les autres prisonniers sortaient aussi et me demandaient
de faire des courses pour eux. Qui d'aller voir sa mère,
qui d'aller lui acheter une nouvelle paire de lunettes ».
Cette
décision, a été, dit-elle, « la première divergence »
entre elle et Abdallah. « En prison, il avait décidé
de quitter Hadeto, de mener son combat par l'écriture ».
Entre-temps, sa femme, Fathiya Al-Assal, était devenue la
camarade Zeinab. Evoluait avec les autres camarades dans
ce monde si particulier de la clandestinité politique, d'abord
à Hadeto puis dans l'organisation dite du 8 janvier, coincée
entre les impératifs des coulisses des débats politiques
et ceux de sa vie de mère. Elle a quatre enfants, trois
fils, Ihab, Salah et Chérif, et une fille, Safa, à nourrir
et emmener à l'école, avant le départ en manif ou après
la sortie du poste de police. Elle organise des manifestations
de femmes pour la libération des prisonniers ou pour d'autres
revendications. Elle rencontre Mohamad Naguib, Nasser. Et
puis, il y a, en plus, l'écriture.
Elle,
l'autodidacte, elle que le père avait retirée à dix ans
de l'école — pour cause de puberté — décide d'écrire.
Quoi ? Raconter la femme, les femmes, se raconter.
Elle a écrit une autobiographie en trois parties, elle écrit
des pièces de théâtre et surtout des séries pour la télévision
dont la plus célèbre est sans doute Hiya wal mostahil
(Elle et l'impossible). « Je suis rentrée et j'ai
raconté à Abdallah l'histoire d'une femme qui avait reçu
une lettre de son mari, mais qui n'arrivait pas à la lire.
Il m'a dit : Fathiya, écris ces histoires. Je
l'ai écrite. A l'époque, on était ami avec Salah Jahine.
Je lui ai montré ce que j'avais écrit. Il m'a conseillé
de l'emmener immédiatement à la télévision. Je l'ai fait ».
Elle
écrit pour le théâtre. Et, quand les critiques remarquent
un style trop marqué par l'écriture pour la télévision,
elle décide d'abandonner la télévision pour le théâtre,
« même si je gagnais autant d'argent à le télé qu'un
cadre de ministère ».
Elle
est féministe dans ses écrits, mais aussi dans ses responsabilités
politiques. Elle est la présidente de l'Union des femmes
progressiste, dépendant du parti du Rassemblement et présidente
de l'Association des écrivaines égyptiennes. Activiste et
femme d'appareil à la fois ? Oui, Touha est une figure
populaire, elle aime faire des visites dans les quartiers
pendant ses campagnes électorales, mais elle manie aussi
parfaitement les coulisses des partis, connaît bien Moscou
— Kremlin oblige — et sait sortir la langue dbois
quand il le faut. Ça lui va mal. Elle est plus belle
quand elle parle de son travail de terrain, des écoles d'alphabétisation
qu'elle a ouvertes dans le quartier de Sayeda Zeinab, quand
elle raconte ses rêves, quand elle se souvient d'Abdallah,
de leur rencontre, de leurs deux rencontres, la première
au détour d'un tramway et la seconde dans un abri à Beyrouth
lors de l'invasion de Beyrouth. « Je me souviens
qu'on est retourné ensemble après une phrase qu'il m'a dite :
Fathiya, je veux te remercier parce que tu m'as appris comment
ne pas te posséder ». Du coup, je lui ai demandé :
« Tu es prêt à m'épouser ? ». Ou quand
elle reprend son ton enflammé : « Maintenant,
l'Histoire, ce n'est plus Saddam, ni l'Iraq, ni la Palestine.
A côté de tout ça, avant tout ça, il y a l'Egypte. Nous
devons aujourd'hui nous rassembler pour faire face à l'occupation
et à nos gouvernements. Il faut que nous vivions notre mouvement
national. Aujourd'hui, de deux choses l'une : soit
on se laisse gouverner par le fer et le feu, et on a vu
le résultat en Iraq, maintenant occupé, bientôt la Syrie,
et peut-être l'Egypte, soit on construit un vrai mouvement
national. On sait qu'ils vont frapper et arrêter. Mais nous,
on doit continuer quand même ». Et elle conclut :
« Le conflit est à venir ».
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