Jalons

1933 : Naissance au Caire, dans le quartier de la Citadelle.

1950 : Abdallah Al-Toukhi, son mari, en prison pour la première fois.

1953 : Première arrestation.

1957 : Commence à écrire pour la télévision.

1969 : Première pièce de théâtre.

1995 : Se présente aux élections législatives.

 

 

 

Elle est l'auteur de feuilletons télévisés et de pièces de théâtre. Mais, à soixante-dix ans, Fathiya Al-Assal reste avant tout une militante, récemment encore dans la rue contre la guerre en Iraq.
L'effronterie au bout de la lance

Elle est comme ça, Touha. Toujours la langue bien pendue, jamais froid aux yeux. Elle sait ce qu'elle veut. Ces derniers temps, surtout lorsqu'on persistait à battre le pavé cairote malgré les menaces du ministère de l'Intérieur, c'était important de savoir regarder les officiers de la Sûreté d'Etat sans ciller. Et l'effronterie peut aider. Après les manifestations des 20 et 21 mars, près de mille citoyens avaient été arrêtés, des centaines d'entre eux roués de coups, dont des membres de l'Assemblée du peuple. Qu'importe, les gens voulaient continuer à manifester. Rendez-vous avait donc été pris pour le 4 avril, place Sayeda Aïcha. Malgré le jugement en faveur de la manif, le ministère de l'Intérieur n'a rien voulu savoir. Fathiya y était, ce jour-là : « On s'était dit : on va marcher de Sayeda Aïcha, aller vers Ataba, puis Tahrir, puis l'ambassade américaine. C'était comme un rêve. J'ai été avec environ une vingtaine de jeunes femmes. On est arrivé un peu tôt. Sur place, il y avait énormément de soldats de la Sûreté centrale, je n'en avais jamais vu autant. A côté de chaque soldat, il y avait un chien. Ce n'est jamais arrivé cette histoire de chiens. Ça faisait peur, c'est clair. On s'est dit qu'on allait mettre des foulards, entrer prier et puis sortir manifester. A l'entrée, un officier nous a demandé où on allait. On lui a répondu qu'on allait prier. Il a dit que la prière était interdite, pour les hommes et les femmes. Dès que je suis arrivée, je me suis retrouvée en face de pas moins de cinquante flics en civil qui ressemblaient à des sauvages. Un officier assez âgé — j'aimerais bien savoir comment il s'appelle pour déposer une plainte contre lui — m'a dit : Interdit de rester ici une seconde de plus. Il hurlait : Dégagez, n'essayez pas, j'ai ordre de frapper et d'arrêter. Je lui ai demandé s'il prenait ses ordres du ministère de l'Intérieur. Oui, m'a-t-il répondu. Alors je lui ai dit que j'allais déposer une plainte contre le ministre de l'Intérieur ».

Fathiya Al-Assal a toujours été de tous les grands rendez-vous. Activiste en politique, impulsive et instinctive dans la vie, elle fait partie de ces femmes dont la vie est profondément liée à celle de leur pays. Quand ça bouge, il faut qu'elle descende dans la rue. Tout de suite. En 1956, elle s'engage dans le Comité des femmes pour la résistance populaire. « J'ai déposé les enfants chez ma mère et je me suis précipitée au comité. On y apprenait à tirer, à donner les premier secours, on rassemblait un grand nombre de femmes populaires. On a monté un comité à Sayeda Zeinab. Certaines sont parties. Moi, je n'ai pas pu partir parce que j'étais enceinte et un jour qu'on s'entraînait, le choc du retour du fusil m'a fait tomber et j'ai avorté ». En 1973, elle était dans les manifs d'étudiants, avec ses enfants. Plus tard, contre des festivités organisées dans la synagogue en l'honneur de l'Etat d'Israël. Contre Camp David. Pour le soutien au peuple palestinien. Et maintenant l'Iraq. Elle a connu la prison sept fois. Celle pour femmes d'Al-Qanater, mais aussi les postes de police. Une fois, elle passe 14 jours à celui de Matariya. « J'allais descendre en manif, ma mère m'a dit : tu vas où ? Faire une course. Non, tu vas à une manif, tu n'as pas mis de rouge à lèvres et tu as attaché tes cheveux. Prends ton fils avec toi ». Elle garde son fils au sein pendant les quatorze jours. C'était en 1954, lors d'une manifestation organisée devant l'Assemblée du peuple à l'occasion d'une visite de journalistes étrangers à Nasser. « Ils nous ont tous embarqués, par paquets de trente, quarante ».

En 1981, quand Sadate lance sa grande rafle, elle sait qu'elle est parmi les recherchés, mais part quand même pour Moscou, où elle avait une « mission » à remplir. « Je suis partie le jour de l'assassinat de Sadate. L'avion est parti avec plusieurs heures de retard. Je n'étais au courant de rien. Pendant le transit, quelqu'un est venu me voir : toi l'Egyptienne, Sadate est mort. J'ai vu l'événement à la télé, j'ai vu Sadate tomber par terre. Franchement, j'ai été méchante : j'ai poussé un youyou. Tout l'aéroport est venu vers moi et a su que j'étais anti-Sadate ». De retour de Moscou, elle s'investit dans le comité de défense de la culture nationale et se refait arrêter.

C'est un choix de vie, un équilibre qu'elle a trouvé, entre l'écriture, la vie de famille et l'engagement. Quelque part, c'est par son mari qu'elle est venue à la politique. Mais à ses dépens, en même temps. Abdallah Al-Toukhi n'avait jamais dit à Fathiya qu'il était membre d'une organisation communiste clandestine, Hadeto. « Je savais que Abdallah et ses camarades luttaient contre l'occupation anglaise, c'est tout ». C'est quand il entre en prison qu'elle l'apprend, par un autre camarade, Zaki Mourad. « C'était une figure importante du mouvement communiste égyptien. Il me donnait des cigarettes dans lesquelles il y avait des bouts de papier roulés. Moi, je faisais le lien entre la prison et l'extérieur. J'ai fini par lui demander ce qu'ils faisaient exactement ». Il m'a demandé : « Ah bon, Abdallah ne t'a pas dit ? ». Je lui ai répondu, non, il ne m'a rien dit sinon qu'il était contre les Anglais. Il m'a donné deux livres, Le Capital et L'origine de la famille d'Engels. Je suis entrée à Hadeto. Elle s'occupe, tout naturellement, des prisonniers. « Quand j'allais voir Abdallah en prison, il sortait me voir par la fenêtre. Tous les autres prisonniers sortaient aussi et me demandaient de faire des courses pour eux. Qui d'aller voir sa mère, qui d'aller lui acheter une nouvelle paire de lunettes ».

Cette décision, a été, dit-elle, « la première divergence » entre elle et Abdallah. « En prison, il avait décidé de quitter Hadeto, de mener son combat par l'écriture ». Entre-temps, sa femme, Fathiya Al-Assal, était devenue la camarade Zeinab. Evoluait avec les autres camarades dans ce monde si particulier de la clandestinité politique, d'abord à Hadeto puis dans l'organisation dite du 8 janvier, coincée entre les impératifs des coulisses des débats politiques et ceux de sa vie de mère. Elle a quatre enfants, trois fils, Ihab, Salah et Chérif, et une fille, Safa, à nourrir et emmener à l'école, avant le départ en manif ou après la sortie du poste de police. Elle organise des manifestations de femmes pour la libération des prisonniers ou pour d'autres revendications. Elle rencontre Mohamad Naguib, Nasser. Et puis, il y a, en plus, l'écriture.

Elle, l'autodidacte, elle que le père avait retirée à dix ans de l'école — pour cause de puberté — décide d'écrire. Quoi ? Raconter la femme, les femmes, se raconter. Elle a écrit une autobiographie en trois parties, elle écrit des pièces de théâtre et surtout des séries pour la télévision dont la plus célèbre est sans doute Hiya wal mostahil (Elle et l'impossible). « Je suis rentrée et j'ai raconté à Abdallah l'histoire d'une femme qui avait reçu une lettre de son mari, mais qui n'arrivait pas à la lire. Il m'a dit : Fathiya, écris ces histoires. Je l'ai écrite. A l'époque, on était ami avec Salah Jahine. Je lui ai montré ce que j'avais écrit. Il m'a conseillé de l'emmener immédiatement à la télévision. Je l'ai fait ».

Elle écrit pour le théâtre. Et, quand les critiques remarquent un style trop marqué par l'écriture pour la télévision, elle décide d'abandonner la télévision pour le théâtre, « même si je gagnais autant d'argent à le télé qu'un cadre de ministère ».

Elle est féministe dans ses écrits, mais aussi dans ses responsabilités politiques. Elle est la présidente de l'Union des femmes progressiste, dépendant du parti du Rassemblement et présidente de l'Association des écrivaines égyptiennes. Activiste et femme d'appareil à la fois ? Oui, Touha est une figure populaire, elle aime faire des visites dans les quartiers pendant ses campagnes électorales, mais elle manie aussi parfaitement les coulisses des partis, connaît bien Moscou — Kremlin oblige — et sait sortir la langue dbois quand il le faut. Ça lui va mal. Elle est plus belle quand elle parle de son travail de terrain, des écoles d'alphabétisation qu'elle a ouvertes dans le quartier de Sayeda Zeinab, quand elle raconte ses rêves, quand elle se souvient d'Abdallah, de leur rencontre, de leurs deux rencontres, la première au détour d'un tramway et la seconde dans un abri à Beyrouth lors de l'invasion de Beyrouth. « Je me souviens qu'on est retourné ensemble après une phrase qu'il m'a dite : Fathiya, je veux te remercier parce que tu m'as appris comment ne pas te posséder ». Du coup, je lui ai demandé : « Tu es prêt à m'épouser ? ». Ou quand elle reprend son ton enflammé : « Maintenant, l'Histoire, ce n'est plus Saddam, ni l'Iraq, ni la Palestine. A côté de tout ça, avant tout ça, il y a l'Egypte. Nous devons aujourd'hui nous rassembler pour faire face à l'occupation et à nos gouvernements. Il faut que nous vivions notre mouvement national. Aujourd'hui, de deux choses l'une : soit on se laisse gouverner par le fer et le feu, et on a vu le résultat en Iraq, maintenant occupé, bientôt la Syrie, et peut-être l'Egypte, soit on construit un vrai mouvement national. On sait qu'ils vont frapper et arrêter. Mais nous, on doit continuer quand même ». Et elle conclut : « Le conflit est à venir ».

Dina Heshmat

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