|
|
|
|
Pâques
. Le monastère Samaan Al-Kharraz,
situé au sommet de la colline du Moqattam, a changé la vie
de milliers de chiffonniers vivant sur les lieux. Majoritairement
copte, ce lieu de culte est devenu pour l'ensemble de la
communauté synonyme de découverte de la religion et d'attachement
à l’église. Visite. |
A
la recherche d'âmes à sauver |
Tout a commencé
par une simple prière adressée par un chiffonnier à un habitant
de Choubra, il y a plus de trente ans. Qeddis Aguib ramassait,
comme tous les jours, les rebuts du quartier de Choubra,
connu pour sa grande communauté copte.
Cet
éboueur aimait s’attarder devant la porte d’un homme du
quartier qui avait l’habitude de lui parler de Dieu et de
la grandeur de son amour. « M. Samaan, venez visiter
notre ville, la cité des chiffonniers, au Moqattam. Des
milliers de coptes vivent dans des conditions lamentables.
Ils n’ont pas d’église pour prier et ne connaissent rien
sur leur religion. Vos paroles pourront changer leur vie ».
Un appel lancé par Qeddis en 1972, mais qui n’a pas eu d’écho
chez cet homme, pourtant très pieux. « Je n'étais
pas prêt à assumer une telle responsabilité. J’ai tout fait
pour me dérober, allant même jusqu'à refuser les rendez-vous
qu’il m’avait fixés », se rappelle-t-il. Pendant
deux ans, il a hésité, puis poussé par la curiosité, il
est allé à la découverte de cet endroit qui se trouve à
l'autre bout de la ville. Il ignorait alors qu'une telle
visite allait non seulement changer le destin de nombreuses
familles livrées à elles-mêmes, mais aussi le sien. « Lorsque
je suis arrivé sur les lieux, j'ai été pris par un sentiment
étrange. Dieu voulait évidemment faire quelque chose dans
cet endroit, mais quoi exactement, je ne le savais pas »,
dit-il.
Après avoir
passé trois semaines à prier au Moqattam, Samaan s’attarde
sur des versets de la Bible qui disent : « Continue
à parler, ne te tais pas parce que nombreux sont ceux qui
m’appartiennent dans cette ville ». C'est à partir
de ce moment qu’il a eu le déclic et a commencé à prêcher
dans les maisons, les cafés et les kiosques du quartier
avant qu’il ne se décide à fonder, en 1974, la première
et la seule église du Moqattam, devenue aujourd’hui le monastère
Samaan Al-Kharraz. Baptisé aussi l’église des « zabbalines »
(des chiffonniers).
Située au point
culminant de la colline, c'était au départ une simple chaumière
dotée d'un toit en forme de huttes ressemblant aux autres
habitations de la région. Un lieu d'apparence modeste, mais
qui jouit d'un grand dynamisme.
De projet en
projet, Abouna Samaan, devenu le pasteur de l’église, commence
à organiser des cours de catéchisme pour les enfants, des
réunions pour les familles, d’autres pour les jeunes. « Au
départ, ce n’était pas très encourageant, la première réunion
n'a rassemblé que neuf personnes », se rappelle
Abouna. Encourager des personnes à aller prier alors qu'ils
n’avaient jamais entendu parler de religion n’était pas
une mission facile. Cela signifiait que ces habitants devaient
changer leur style de vie.
Installées
au sommet de la montagne, ces personnes agissaient en toute
impunité et se permettaient tout. « L’endroit enregistrait
des chiffres records de viol, vols et de consommation de
drogue, sans compter les crimes, et l'usage des armes à
feu était courant, comme les pétards à la veille des fêtes »,
se rappelle le père. Un lieu où la loi du plus fort dominait
et où les clans imposaient leur propre dictature. « Il
nous arrivait souvent de marier des petites filles de 12
ans à des vieillards de 80 ans, et ce pour que la fortune
des deux familles se fructifie », dit Boutros,
un chiffonnier âgé de 50 ans. Ce genre de mariage était
souvent conclu après une soirée bien arrosée. « Ivres
ou drogués, nous étions prêts à exécuter les idées les plus
folles. Aucune autorité religieuse n'était présente pour
conclure nos contrats de mariage ; nous assumions en
même temps les rôles du prêtre et du témoin, et n'importe
quel homme pouvait épouser plusieurs femmes »,
continue Boutros. Une polygamie bien qu'interdite dans le
christianisme était très répandue dans cette région exceptionnelle
dans ses rites. |
Inspection dans les cafés |
| C’est donc
contre cet héritage de culture et de mœurs que le père Samaan
devait lutter. Tout dans ce quartier accentuait son sentiment
d'avoir à relever un grand défi. Car dans ce ghetto de familles
coptes qui œuvrent toutes dans le ramassage et le recyclage
des ordures, règne un mélange de coutumes et de pratiques
propres à eux, doublé d'un contraste entre richesse des
grands moallem (les chefs) et pauvreté des journaliers.
C'est une communauté qui exige une approche assez particulière.
Tous
les jours, c’est la même routine. Des milliers de charrettes
quittent la colline à l’aube pour se diriger vers les rues
et ruelles de la capitale pour collecter les rebuts. Après
leur tournée quotidienne et à leur retour au Moqattam, tous
les membres de la famille entament la deuxième étape, celle
du triage des rebuts, les classant par catégories. Tout
d'abord, récupérer tout ce qui peut servir pour nourrir
les bêtes, puis séparer les objets en verre, cartons, plastique,
et les vêtements qu'ils revendent à des commerçants spécialisés.
« Nous vivons de ce que nous gagnons de ces ventes.
La zebala (les ordures), c’est notre vie »,
dit Sabah, une jeune de 22 ans.
Installés au
Moqattam depuis 1969 suite à la décision du gouverneur du
Caire qui voulait éloigner tous les chiffonniers du centre,
ils ont construit leurs chaumières, les zarayebs.
Des espaces servant de demeure, mais aussi de lieu de travail.
Dans les rez-de-chaussée, ils élèvent des porcs, des ânes
et d'autres bêtes. En effet, c’est l'élevage de porc qui
se nourrit de déchets, qui a fait de la profession des chiffonniers
un monopole copte. Etrange, mais vrai, 95 % des 40 000
personnes qui habitent actuellement cette colline sont des
coptes. Et le décor le prouve. Les croix, les photos de
saints, les versets de la Bible ornent tous les murs, les
rentrées des maisons, des magasins et des terrasses.
Pour mieux
les connaître, Abouna a dû faire le premier pas. « Il
a fallu se rendre chez eux et à leur lieu de travail pour
les sensibiliser. Je savais que je ne devais pas m'attendre
à ce qu’ils viennent vers moi », dit-il. Il a dû
quitter sa maison à Choubra pour habiter définitivement
dans la région. Ayant constaté que leur métier constituait
toute leur source de survie, « j’ai dû donc leur
faire sentir que je respectais énormément leur travail »,
dit-il.
Ses tournées,
les soirs dans les cafés, n’ont fait que surprendre les
habitants. « Tard la nuit, il circulait à dos d’âne
dans les ruelles, s’arrêtait devant les cafés pour divulguer
la parole de Dieu et demandait au garçon de ne plus servir
de narguilé. Face à ce personnage humble et obstiné, nous
ne pouvions que réagir positivement », dit Chénouda.
Ce chiffonnier, qui avait l’habitude de passer son temps
libre à se droguer, ne rate actuellement aucune réunion
à l’église. Ce prêtre très proche d’eux et qui partage leurs
soucis ne pouvait que gagner leur estime, leur admiration
et leur amour.
Etape par étape,
les choses commencèrent à changer. « L’église est
un paradis sur terre, elle sera ton lieu de rencontre avec
Dieu. Parle-lui de tes soucis et laisse-le intervenir, et
tu verras le changement qu’il apportera dans ta vie »,
tels sont ses conseils. Ses prêches pendant les réunions
du jeudi se faisaient dans un langage simple, facile à assimiler
pour une population en majorité illettrée. |
Une diversité fructueuse |
| Avec le
temps, la communauté qui se rendait à l’église a doublé
et le lieu ne pouvait plus contenir tout le monde. Aujourd’hui,
un monastère splendide est perché sur la montagne. Il s'étend
sur une superficie de 1 000 m2 et est capable d'accueillir
durant les grandes messes environ 30 000 personnes.
Des nuits entières de prière dans l’église rassemblent des
fidèles de tout âge et de toute classe sociale. Et l’église
a réussi à jouer un rôle de plus en plus efficace dans la
vie des habitants.
Parler des
problèmes de leur vie de tous les jours et aborder des choses
pratiques qui peuvent servir dans leur quotidien était le
mot-clé pour atces habitants vers l’église. « Quand
le père a appris que des entreprises privées allaient s’occuper
du ramassage et du recyclage des ordures, il a commencé
à nous réunir pour chercher des solutions », dit
Hanna, un jeune chiffonnier.
Des cours d’alphabétisation
ont lieu dans ce monastère pour permettre aux habitants
de lire la Bible et suivre la prière, et d'avoir des opportunités
de trouver d’autres boulots en cas de nécessité. Et ce n’est
pas tout. Le succès réalisé dans cette église a aussi attiré
d'autres fidèles de classes sociales différentes. Il n’est
donc pas étrange aujourd’hui de voir des habitants de Madinet
Nasr, de Mohandessine et des quartiers les plus chics du
Caire s'y rendre pour prier côte à côte avec les chiffonniers.
Une diversité qui a eu son impact sur les deux côtés. Le
Dr Nadia est un médecin à la retraite. Elle a volontairement
dessiné toutes les icônes de l’église. De la librairie de
l’église aux ateliers de couture, le monastère occupe tout
son temps. Elle traduit les livres publiés par l’église
dans des langues étrangères. Une femme très active et très
fidèle à l’endroit. Elle n’est pas la seule à être tombée
amoureuse du lieu et à sentir la ferveur de la prière dans
ses recoins. Ici, les fidèles appartenant à des classes
huppées trouvent eux aussi une certaine sérénité dans cette
ambiance de culte très particulière. « J’ai bien
profité de ma jeunesse et j’ai terminé ma mission après
avoir marié mes deux filles. Il est temps de consacrer les
années qui me restent au service de Dieu et des personnes
qui sont dans le besoin », dit-elle.
N’est-ce pas
ce même dévouement qui a poussé le jeune prêtre à venir
prêcher au Moqattam depuis plus de trente ans. Un homme
qui a conquis le cœur de milliers de fidèles, lesquels se
sont attachés à leur église comme les perles d'un chapelet. |
|
Amira Doss
Magda Barsoum
|
|
|
|