|
|
|
|
Cham Al-Nessim
. Depuis 80 ans, la famille
Chahine impose son savoir traditionnel et son label sur
le marché du poisson salé. A chaque fête du printemps, leur
chaîne de magasins devient La Mecque des gourmets. Reportage.
|
Le
roi du fessikh |
| Il saisit
délicatement deux grappes de batarekh comme s'il
manipulait un bijou précieux, les emballe dans du papier
cellophane puis les range dans
le réfrigérateur. « Ce sont des œufs de bouri
arichi (mulet) de haute qualité. Les œufs de bolti
(carpe) sont de moindre qualité. Cependant, chaque espèce
a ses clients », explique Hag Abdou Chahine, 55
ans, illustre fassakhani (commerçant de fessikh,
poisson salé) à Bab Al-Louq, au centre-ville. Sa notoriété
se confirme dès que l'on pénètre dans son magasin.
A l'entrée
de l'échoppe, une odeur de poisson fumé embaume l'air, alors
que des portraits de son père et son grand-père, tous deux
fassakhani, sont accrochés aux murs. Sur un comptoir,
à l'angle d'un mur, une balance de couleur ambre apparemment
très sensible sert spécialement à peser le « caviar »,
tandis qu'une deuxième est réservée au fessikh.
Alors
que de nombreux pots remplis de divers poissons en conserve
ornent les étagères. Tous les produits Chahine sont
étiquetés d'un logo représentant deux poissons qui s'enchevêtrent
autour d'un bateau sur lequel flotte le drapeau égyptien.
« Ce logo confirme que ce mets s'inscrit dans
une longue tradition égyptienne ; il était très apprécié
par les pharaons », poursuit-il.
A quelques
jours de la fête de Cham Al-Nessim, le 28 avril, les préparatifs
vont bon train chez Chahine, et tout le personnel
est à pied d'œuvre. Jour et nuit, les camions chargés de
caisses d'anchois, de fessikh et de harengs fumés
ne cessent d'affluer. Ils déchargent leurs produits provenant
de Kafr Al-Cheikh, Nabaro (Mansoura), Arich, Port-Saïd,
villes réputées pour la fabrication du fessikh.
A l'intérieur
de l'établissement, les mesures d'hygiène sont aussi très
respectées. D'immenses frigos aux portes hermétiques servent
à conserver le poisson au frais. Alors que des chasse-mouches
sont suspendus à chaque coin de l'établissement. Les vendeurs,
membres de la famille Chahine, s'attellent à embellir la
vitrine. |
Réputation hors frontières |
| « L'étiquette
Chahine » est synonyme de luxe, leur célébrité
remonte au début du siècle dernier, précisément vers les
années 1920, quand le grand-père, originaire d'Alexandrie,
est venu au Caire ouvrir son premier local, dans le quartier
de Sayeda Zeinab.
Ainsi, durant
80 ans, la famille Chahine a œuvré pour forger sa réputation.
Aujourd'hui, cinq magasins répartis dans des quartiers populaires
et huppés du Caire portent son nom. Sa renommée a même dépassé
les frontières égyptiennes. Koweïtiens, Saoudiens et Libanais
viennent en Egypte acheter son fessikh. « Un
repas composé de fessikh et de batarekh est
le régal des princes arabes », affirme Mohamad
Chahine, fils de Hag Abdou, diplômé de la faculté de commerce,
qui s'est lancé dans le métier de ses ancêtres.
Tous les jours,
le magasin de Bab Al-Louq regorge de clients : des
membres de l'Assemblée du peuple, le personnel du ministère
de l'Intérieur, des stars de cinéma ou de football. Mais
le client le plus illustre demeure le chanteur Abdel-Halim
Hafez (décédé en 1977). « Bien que le fessikh
soit le mets des couches populaires, les gens riches l'apprécient
énormément. Les sportifs font partie de notre clientèle ;
ils raffolent de batarekh, qui est très énergétique.
Hogguin, un boxeur libanais, se gave de sandwichs de batarekh.
C'est grâce à nous qu'il a formé sa musculature »,
dit un des vendeurs avec fierté. Au fil des ans, Chahine
a pu tisser des relations amicales avec sa clientèle au
point de lui refiler ses recettes de poissons. Il est devenu,
avec le temps, un symbole de fête, celui de Cham Al-Nessim.
|
Rien n'est laissé au hasard
|
« Nous
produisons et contrôlons minutieusement le fessikh
que nous mettons en vente », confie Hag Abdou.
En effet, chez les Chahine, rien n'est laissé au hasard,
aussi bien la qualité du poisson que le choix des lacs où
ils doivent être pêchés, ou encore les villes desquelles
ils se fournissent du bon fessikh. « La grosseur
du poisson pêché dans le lac Bardawil, le moins pollué,
convient parfaitement à la préparation du fessikh.
Ce qui n'est pas le cas du lac Manzala, qui est pollué.
Certains fassakhani pêchent des poissons dans des
canaux où coule le drainage sanitaire ; ils mettent
en danger la santé des consommateurs », poursuit
Chahine, qui ne laisse rien sans y apporter sa touche, notamment
le processus de salaison du poisson.
Un réseau formé
de pêcheurs, de fabricants et de fournisseurs avec qui la
famille travaille depuis de longues années. « Nous
travaillons toujours avec le même réseau, celui qui a été
choisi par nos grands-parents. Ce qui nous distingue des
autres, c'est notre produit, un fessikh garanti ».
|
Tonneaux de bois
|
Une équipe
est chargée de se rendre dans les villages où l'on prépare
le fessikh, pour vérifier si le poisson a été conservé
dans des tonneaux en bois.
Selon un fassakhani,
c'est la famille Chahine qui a introduit ce type de conservation.
Autrefois, les poissons étaient rangés dans des récipients
en métal qui s'oxydaient par le sel, ce qui pouvait causer
des intoxications graves ou mortelles. « La durée
idéale de la salaison est de 45 jours, mais on peut la réduire
à 10 jours, selon le goût des clients. Mais durant les saisons
chaudes, on respecte la norme pour éviter les problèmes »,
poursuit Hag Abdou.
Lorsque l'Egypte
a connu une vague d'intoxication dans les années 1990, Chahine
n'a eu aucun problème de ce genre. Ce qui explique pourquoi
son fessikh est le plus cher sur le marché. Un kilo
de fessikh de mulet, le plus prisé, se vend chez
lui à 36 L.E., ailleurs il coûte 22 L.E. Le kilo de sardines
est à 12 L.E., ailleurs à 10 L.E. Quant au hareng fumé,
il est classé chez lui en trois catégories : vert,
bleu et jaune. Le vert, le meilleur, est à 20 L.E., son
prix dans les supermarchés est de 12 L.E.
Au fil des
ans, il est donc devenu une référence, non seulement pour
la qualité de ses produits, surtout son fessikh,
mais aussi un repère pour ses concurrents concernant les
prix. « Les commandes ne cessent de pleuvoir. Je
reçois même des coups de fil de concurrents pour connaître
mes prix, afin de fixer les leurs. Personne n'osera afficher
un prix supérieur au mien », dit-il avec fierté.
Et dans cette
Bourse où Chahine s'accapare les plus grosses actions, il
est normal que les concurrents justifient le prix excessif
du fessikh cette année : « Allez voir
les prix chez Chahine ! », crie son voisin
fassakhani. |
|
Dina Darwich
Hanaa Al-Mekkawi
|
|
|
|