Abdel-Rahmane Mounif

Abdel-Rahmane Mounif est né en 1933 en Jordanie de père saoudien et de mère iraqienne. Pour des raisons politiques, il a été déchu de sa nationalité saoudienne depuis plus de 35 ans. En 1955, il a été détenu dans les prisons iraqiennes. Et vit actuellement à Damas. Dans ses œuvres, il fait le procès des pays du pétrole et évoque l'histoire des villes arabes, notamment dans Villes de sel, roman en cinq volets, dont le dernier est paru en 1989. Il reçoit pour l'ensemble de son œuvre le Prix du roman en 1998, décerné par le Haut Conseil égyptien de la culture lors de la conférence du Caire sur le roman arabe. Les trois tomes d'Ard al-sawad (Terre sombre) constituent ses dernières parutions en date.

D'origine saoudienne, Abdel-Rahmane Mounif vit en exil, entre plusieurs pays arabes. A travers, Ard al-sawad (Terre sombre), il dresse une fois de plus l'épopée de l'une de ses villes d'adoption : Bagdad. Nous publions ci-dessous un extrait du troisième tome .
Terre sombre

Chapitre 112

« Bagdad est une ville trompeuse ». C'est ce que se dit Rich à son retour du diwan du pacha. Les yeux réprobateurs et les visages muets qu'il rencontrait ne disaient rien de précis et pourtant ils exprimaient beaucoup de choses. Et s'il avait admis, auparavant, qu'il était parvenu à connaître cette ville et ses habitants pour y avoir résidé pendant longtemps et à travers les informations qui lui parvenaient, il découvrait maintenant qu'il en savait peu de choses. Il découvrait que les pensées des gens ainsi que leurs sentiments étaient enrobés de couches épaisses de distance, de mutisme et d'inconnu. C'était comme s'il n'avait pas vécu là durant tout ce temps.

Les gens étaient-ils comme ça avant ou bien avaient-ils changé ? Et le changement — s'il avait eu lieu — pouvait-il se produire avec une telle rapidité et une telle ampleur ou bien était-ce Daoud qui, telle une maladie, s'était emparé d'eux de telle sorte qu'ils ne regardaient que lui et ne s'attendaient à ce que quelque chose se produise que par sa volonté ?

Il se souvenait, comme tant d'autres, à quel point le diwan du wali n'était rien à côté de celui du consul et que les hauts fonctionnaires de l'Etat, avant de se rendre à leurs bureaux, passaient par ceux du consul pour dire bonjour et discuter des affaires importantes. Il se souvenait également que c'était dans les locaux du consul que se prenaient les décisions et étaient données les orientations.

Même les aghas et les chefs de tribus, quand ils venaient en visite à Bagdad, passaient, avant ou après la visite faite au pacha, par le siège du consulaire où ils recevaient, de Rich ou de ses hommes, des présents et des cadeaux et que beaucoup de choses leur étaient demandées secrètement et en aparté.

La résidence consulaire, qui fut ainsi durant toute la période pendant laquelle les walis s'étaient succédé jusqu'à l'arrivée de Daoud, avait reçu, peu de mois après la nomination de ce dernier, un message singulier. C'était un message indirect mais clair. C'est que les exécutions des opposants, anciens partisans de Saïd dont la plupart avaient des relations avec le consul, avaient épargné deux des plus notoires : Abdallah et Darwich agha qui avaient trouvé refuge auprès du celui-ci. Il est vrai qu'ils avaient payé une rançon contre leur libération. Il est vrai que c'était une forte rançon, mais ils n'auraient pu la payer si le pacha n'avait pas signifié qu'il était prêt à l'accepter, surtout qu'elle n'avait pas été demandée à d'autres condamnés. C'était là un message adressé à Rich et exprimant le désir de voir s'établir une relation d'un genre nouveau.

Rich reçut le message, mais il était sûr qu'il avait beau essayé de paraître différent des walis précédents, Daoud allait finir par devenir comme eux ou, du moins, par leur ressembler. La chose demandait peut-être un peu de temps, ou bien quelques autres essais, mais cela devait se produire. Seulement, après les exécutions, Rich devint plus prudent. « C'est que ce wali réunit en lui des traits de caractère orientaux variés et nombreux : de l'Extrême-Orient, de la Géorgie plus précisément, il a l'âme aventureuse et combative ; du Proche-Orient il a hérité la ruse, la courtoisie et la patience. Il doit donc se heurter plus d'une fois aux réalités avant de se convaincre de la puissance britannique et de devenir une personne correcte et mûre ou bien il se brisera la tête comme une chèvre de montagne s'il continue à s'entêter ».

Et pour qu'il n'y eût pas de batailles avant le moment voulu, le consul Rich transforma la résidence consulaire en un lieu de rencontres, lors de certaines occasions. Il y invitait un nombre assez important de fonctionnaires du diwan afin qu'ils pussent voir et transmettre au pacha que le consul — par les fêtes qu'il organisait et les rencontres qu'il faisait dans la résidence consulaire — n'avait nullement de mauvaises intentions à l'endroit du wali et de son gouvernorat.

Pour plus de prudence, les relations et les contacts, jusque-là affichés, devinrent secrets et, au lieu de se faire de jour commencèrent à avoir lieu de nuit. Rich recourut à l'encouragement des ambitieux et des concurrents afin d'en faire des instruments entre ses mains pour faire pression sur Daoud en cas de besoin. Si le wali obtempérait, les choses pouvaient en rester là, mais, s'il s'entêtait et se laissait emporter par son orgueil, le consul avait d'autres options auxquelles il pouvait recourir.

Mais après l'exécution du agha, Rich découvrit qu'il avait perdu beaucoup de ses cartes d'un seul coup. Car, en plus de la perte du agha en personne — perte qu'il n'était pas facile de combler avant longtemps — le dévoilement de certains de ses éléments comme Boutros d'abord, Rojina et Aref Zanjari ensuite, n'étaient pas seulement des pertes mais des indicateurs sur l'ampleur du noyautage de son réseau de relations par le pacha. Chose qui exigeait qu'il révisât entièrement son plan.

Et comme il était revenu, après cette longue visite en Europe et les concertations qu'il avait eues à Londres, avec une conception plus claire de ce qu'il devait faire, il n'était guère pressé. Il allait laisser passer quelque temps, car le temps est un remède pour les maladies inconnues et difficiles à guérir. Seul le temps était capable de leur régler leur compte, soit par l'oubli, soit en faisant en sorte qu'elles anéantissent le mal et le malade ensemble.

(…)


Chapitre 132

« Qui, avant l'autre, allait presser la détente ? »

C'était cette question qui revenait sur les langues de beaucoup d'habitants de Bagdad quand ils voyaient les visages des gardes du consulat se fermer chaque jour un peu plus et constataient en même temps que l'interdiction de s'approcher de la résidence consulaire devenait de plus en plus ferme. Mais quand Mines rendit visite aux habitants du voisinage et leur demanda de quitter leurs demeures avant qu'elles ne tombassent sur leurs têtes, « car le pacha a bourré les canons et déployé les soldats et il peut frapper à n'importe quel moment », il devint sûr que la guerre était devenue inévitable.

A côté du Kark, près du jardin Zeidan, les cérémonies du canon étaient devenues un rituel quotidien, car beaucoup trouvèrent que la ferveur patriotique exigeait d'eux d'aller saluer le nouvel arrivant et ses accompagnateurs, de lui apporter nourriture, bougies et encens puis de s'attrouper, de parier sur la portée du canon, sur ses capacités, ses caractéristiques du point de vue de la précision de son tir. Tout cela se déroulait dans une atmosphère fraternelle et joyeuse et les soldats en charge du canon répondaient aux questions et faisaient montre de patience et de sollicitude jusqu'à ce qu'ordre fut donné d'interdire le franchissement de l'enceinte du jardin. Ceci fut le signe que le moment décisif approchait et que la guerre pouvait être déclenchée à n'importe quel instant.

Al Hadj Saleh Ilou, après que se fut terminée la fête d'accueil du canon, demanda à son fils Naïm Wadnoun d'informer l'officier du fort des chevaliers de bien vouloir accepter de se considérer lui et ses soldats comme invités de Sawb Al-Kark et que les repas leur seront envoyés trois fois par jour et qu'il n'avait qu'à donner le nombre approximatif d'hommes à nourrir ainsi que les heures auxquelles ses repas devaient être servis. Et, comme pour vaincre toute velléité de refus ou toute hésitation, Naïm ajouta :

— Les gens de Sawb Al-Kark sont même prêts à plus que ça et il n'y a qu'un avare pour repousser l'offre d'un généreux.

Quant à maître Awad, il partit en personne le jour suivant et dit à l'officier du fort des chevaliers :

— Votre café et votre thé sont à mon compte et les gens, au café d'Al-Chatt disent que c'est la moindrdes choses. Mais je suis venu demander si je dois vous envoyer un garçon du café pour assurer le service ou bien nous vous préparons tout dans le café et vous vous débrouillez comme vous pouvez.

L'officier qui sourit et opina lentement de la tête en signe de gratitude, dit avec embarras :

— Nous ne voulons nullement vous tester, gens de cette région. Votre courage et votre hospitalité sont proverbiaux et cela ne date ni d'aujourd'hui ni d'hier. Nous ne voulons surtout pas être une charge pour vous et vous alourdir avec notre boire et notre manger.

Son sourire s'élargit tandis qu'il tapotait l'épaule de maître Awad en ajoutant :

— Je te promets que dès que nous aurons réglé cette affaire et accompli notre devoir, je viendrais moi et mes hommes au café du Chatt et, au lieu d'une seule théière, nous boirons deux et même trois.

— Ça c'est une autre dette que j'aurais à honorer et votre venue dans notre café est un honneur pour nous. Mais pour celle de maintenant, vous voulez un garçon pour faire le service du café et du thé ou bien nous vous envoyons les boissons préparées de là-bas ?

Maître Awad dit à ceux qui l'entouraient :

— Cet officier du fort m'a l'air noble et de bonne extraction et si je ne me trompe, il est fort possible que je connaisse son père. Quand je lui ai demandé son nom de famille, il m'a répondu poliment et en baissant la voix :« Al-Ata » Et quand je lui ai demandé le nom de son père, il m'a répondu : « Fadel ». Je lui ai dit : « Nous sommes parents alors, puisque ma mère est de Cheikh Amr ! »

(…)

Le gouvernorat avait adopté une attitude d'attente et d'observation mais, quand le consul obligea, par de multiples moyens, les habitants du voisinage à évacuer leurs demeures, le pacha décida de prendre l'initiative. Il délégua Ezra effendi, le chargé des finances, accompagné de Natek effendi, pour aller rencontrer le consul. Il le chargea de négocier avec ce dernier un retour au calme et la recherche de solutions appropriées, surtout en ce qui concerne les habitants évacués, la circulation sur la berge du fleuve ainsi que la possibilité d'accostage des embarcations fluviales chargées de l'approvisionnement.

Le pacha fit ses recommandations à Ezra en lui disant :

— … Tu lui diras : « La paix est plus sage que tout et nous sommes des gens qui ne voulons ni guerre ni conflit. La navigation sur le fleuve doit reprendre comme avant et les gens doivent réintégrer leurs habitations et retourner à leurs occupations. Et celui qui nous souhaite la bienvenue, nous la lui souhaitons doublement … ».

Après un court silence, il reprit d'une voix amicale et sûre :

— Toi, Ezra effendi, tu connais le problème depuis le début ; tu diras donc à « notre ami » : « Sois sage et au lieu du démon, laisse Dieu guider tes pas. Je ne peux te donner meilleur conseil ».

Quant à Natek effendi, le pacha lui dit :

— Pour Ezra, tu seras telle une ombre. Tu écouteras tout ce qui se dira et tu le graves dans ta tête. Tu m'informeras du moindre geste, du plus petit rire. Quant au clin d'œil, il signifie beaucoup de choses et je ne pense que cela puisse t'échapper …

Le pacha sourit puis ajouta :

— Tu es nos yeux et nos oreilles dans cette grande affaire et nous comptons beaucoup sur toi. Quand cette affaire sera terminée de grandes choses t'attendent, Natek effendi !

Bien que le convoi qui accompagnait Ezra et Natek fût des plus officiels, les gardes de la résidence consulaire ne lui permirent pas le passage qu'après attente et longs conciliabules. Pourtant le chef du groupe de gardes avait reconnu Ezra, mais il dit apparemment désolé :

— Ce sont les ordres de Son Excellence le consul, monsieur et je ne peux y contrevenir.

Ezra, qui paraissait détendu au début, considérant que la chose était normale et qu'il ne fallait pas s'en formaliser — il était même descendu de voiture et fit quelques mouvements comme pour se dégourdir — s'irrita et se posa des questions quand l'attente dura sans qu'il vît venir la réponse de Rich. Mais quand il commença à s'entretenir avec le chef des gardes, Natek effendi dut descendre à son tour de voiture afin que pas un mot, pas un geste n'échappât à son attention.

 

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