« Qui,
avant l'autre, allait presser la détente ? »
C'était cette
question qui revenait sur les langues de beaucoup d'habitants
de Bagdad quand ils voyaient les visages des gardes du consulat
se fermer chaque jour un peu plus et constataient en même
temps que l'interdiction de s'approcher de la résidence
consulaire devenait de plus en plus ferme. Mais quand Mines
rendit visite aux habitants du voisinage et leur demanda
de quitter leurs demeures avant qu'elles ne tombassent sur
leurs têtes, « car le pacha a bourré les canons
et déployé les soldats et il peut frapper à n'importe quel
moment », il devint sûr que la guerre était devenue
inévitable.
A côté du
Kark, près du jardin Zeidan, les cérémonies du canon étaient
devenues un rituel quotidien, car beaucoup trouvèrent que
la ferveur patriotique exigeait d'eux d'aller saluer le
nouvel arrivant et ses accompagnateurs, de lui apporter
nourriture, bougies et encens puis de s'attrouper, de parier
sur la portée du canon, sur ses capacités, ses caractéristiques
du point de vue de la précision de son tir. Tout cela se
déroulait dans une atmosphère fraternelle et joyeuse et
les soldats en charge du canon répondaient aux questions
et faisaient montre de patience et de sollicitude jusqu'à
ce qu'ordre fut donné d'interdire le franchissement de l'enceinte
du jardin. Ceci fut le signe que le moment décisif approchait
et que la guerre pouvait être déclenchée à n'importe quel
instant.
Al Hadj Saleh
Ilou, après que se fut terminée la fête d'accueil du canon,
demanda à son fils Naïm Wadnoun d'informer l'officier du
fort des chevaliers de bien vouloir accepter de se considérer
lui et ses soldats comme invités de Sawb Al-Kark et que
les repas leur seront envoyés trois fois par jour et qu'il
n'avait qu'à donner le nombre approximatif d'hommes à nourrir
ainsi que les heures auxquelles ses repas devaient être
servis. Et, comme pour vaincre toute velléité de refus ou
toute hésitation, Naïm ajouta :
— Les
gens de Sawb Al-Kark sont même prêts à plus que ça et il
n'y a qu'un avare pour repousser l'offre d'un généreux.
Quant à maître
Awad, il partit en personne le jour suivant et dit à l'officier
du fort des chevaliers :
— Votre
café et votre thé sont à mon compte et les gens, au café
d'Al-Chatt disent que c'est la moindrdes choses. Mais je
suis venu demander si je dois vous envoyer un garçon du
café pour assurer le service ou bien nous vous préparons
tout dans le café et vous vous débrouillez comme vous pouvez.
L'officier
qui sourit et opina lentement de la tête en signe de gratitude,
dit avec embarras :
— Nous
ne voulons nullement vous tester, gens de cette région.
Votre courage et votre hospitalité sont proverbiaux et cela
ne date ni d'aujourd'hui ni d'hier. Nous ne voulons surtout
pas être une charge pour vous et vous alourdir avec notre
boire et notre manger.
Son sourire
s'élargit tandis qu'il tapotait l'épaule de maître Awad
en ajoutant :
— Je
te promets que dès que nous aurons réglé cette affaire et
accompli notre devoir, je viendrais moi et mes hommes au
café du Chatt et, au lieu d'une seule théière, nous boirons
deux et même trois.
— Ça
c'est une autre dette que j'aurais à honorer et votre venue
dans notre café est un honneur pour nous. Mais pour celle
de maintenant, vous voulez un garçon pour faire le service
du café et du thé ou bien nous vous envoyons les boissons
préparées de là-bas ?
Maître Awad
dit à ceux qui l'entouraient :
— Cet
officier du fort m'a l'air noble et de bonne extraction
et si je ne me trompe, il est fort possible que je connaisse
son père. Quand je lui ai demandé son nom de famille, il
m'a répondu poliment et en baissant la voix :« Al-Ata »
Et quand je lui ai demandé le nom de son père, il m'a répondu :
« Fadel ». Je lui ai dit : « Nous
sommes parents alors, puisque ma mère est de Cheikh Amr ! »
(…)
Le gouvernorat
avait adopté une attitude d'attente et d'observation mais,
quand le consul obligea, par de multiples moyens, les habitants
du voisinage à évacuer leurs demeures, le pacha décida de
prendre l'initiative. Il délégua Ezra effendi, le chargé
des finances, accompagné de Natek effendi, pour aller rencontrer
le consul. Il le chargea de négocier avec ce dernier un
retour au calme et la recherche de solutions appropriées,
surtout en ce qui concerne les habitants évacués, la circulation
sur la berge du fleuve ainsi que la possibilité d'accostage
des embarcations fluviales chargées de l'approvisionnement.
Le pacha fit
ses recommandations à Ezra en lui disant :
— … Tu
lui diras : « La paix est plus sage que tout
et nous sommes des gens qui ne voulons ni guerre ni conflit.
La navigation sur le fleuve doit reprendre comme avant et
les gens doivent réintégrer leurs habitations et retourner
à leurs occupations. Et celui qui nous souhaite la bienvenue,
nous la lui souhaitons doublement … ».
Après un court
silence, il reprit d'une voix amicale et sûre :
— Toi,
Ezra effendi, tu connais le problème depuis le début ;
tu diras donc à « notre ami » : « Sois
sage et au lieu du démon, laisse Dieu guider tes pas. Je
ne peux te donner meilleur conseil ».
Quant à Natek
effendi, le pacha lui dit :
— Pour
Ezra, tu seras telle une ombre. Tu écouteras tout ce qui
se dira et tu le graves dans ta tête. Tu m'informeras du
moindre geste, du plus petit rire. Quant au clin d'œil,
il signifie beaucoup de choses et je ne pense que cela puisse
t'échapper …
Le pacha sourit
puis ajouta :
— Tu
es nos yeux et nos oreilles dans cette grande affaire et
nous comptons beaucoup sur toi. Quand cette affaire sera
terminée de grandes choses t'attendent, Natek effendi !
Bien que le
convoi qui accompagnait Ezra et Natek fût des plus officiels,
les gardes de la résidence consulaire ne lui permirent pas
le passage qu'après attente et longs conciliabules. Pourtant
le chef du groupe de gardes avait reconnu Ezra, mais il
dit apparemment désolé :
— Ce
sont les ordres de Son Excellence le consul, monsieur et
je ne peux y contrevenir.
Ezra, qui
paraissait détendu au début, considérant que la chose était
normale et qu'il ne fallait pas s'en formaliser — il
était même descendu de voiture et fit quelques mouvements
comme pour se dégourdir — s'irrita et se posa
des questions quand l'attente dura sans qu'il vît venir
la réponse de Rich. Mais quand il commença à s'entretenir
avec le chef des gardes, Natek effendi dut descendre à son
tour de voiture afin que pas un mot, pas un geste n'échappât
à son attention. |