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— Al-Ahram
Hebdo : Quelles sont les conséquences de la
guerre américaine contre l'Iraq sur la région ?
— Paul-Marie
de La Gorce : Cette guerre aura des conséquences dramatiques
et catastrophiques, en particulier en ce qui concerne les
destructions subies et les pertes humaines. On voit aussi
que ce choc peut en entraîner d'autres avec les menaces
qui sont déjà formulées par les Etats-Unis contre la Syrie,
sans parler de l'Iran. Et j'ajouterai que quand le président
Chirac évoquait comme troisième raison de son opposition
à la guerre, le risque de voir s'approfondir le fossé entre
cette partie du monde et les pays occidentaux, nous le voyons
tous les jours avec les réactions de très nombreuses forces
politiques et sociales et les déclarations qui mettent en
cause l'occupation américaine et ses conséquences sur la
région.
Les Etats-Unis
voudront exploiter leur présence militaire permanente en
Iraq et cela par la mainmise politique sur le pays, sur
ses ressources et par les possibilités stratégiques qui
découlent de l'occupation du pays.
— Quelles
sont selon vous les raisons qui ont incité l'administration
Bush à déclencher la guerre contre l'Iraq ?
— Aux
Etats-Unis, il y a un sentiment de puissance inégalable.
Jamais dans le passé, une puissance n'a disposé seule au
monde de toute la gamme des moyens d'action politiques et
diplomatiques, stratégiques et militaires dont disposent
aujourd'hui les Etats-Unis. Il ne faut pas oublier que nous
avons une administration américaine qui a la volonté de
se servir de cette puissance.
— Pensez-vous
que les Etats-Unis peuvent déclencher une offensive contre
la Syrie ?
— Je dois
vous avouer que je ne pense pas du tout que le problème
de la Syrie puisse être posé par les Etats-Unis dans des
délais aussi courts après l'affaire d'Iraq. Je dirais même
que je ne m'y attendais pas, je pensais que les Etats-Unis
prendraient le temps de consolider leur position en Iraq,
d'en tirer tous les avantages politiques, stratégiques et
économiques. Mais que le gouvernement américain projette
une action en Syrie, cela peut, peut-être, se justifier
par des raisons d'ordre logistique et militaire d'une part,
politique et diplomatique d'autre part. Les raisons logistiques
et militaires sont très importantes. Les Etats Unis ont
déployé dans la région environ 250 000 hommes et de
formidables forces aériennes et navales, il est clair que
s'ils devaient les rappeler aux EU, ce serait une charge
considérable et des difficultés énormes, au lieu de les
renvoyer dans la région pour de nouvelles opérations ou
même simplement pour de nouvelles menaces. Ayant l'ensemble
de ces forces sur place, ils peuvent s'en servir, non pas
nécessairement pour des opérations, mais au moins pour des
menaces, et c'est évidemment ce qu'ils font dès maintenant.
Il y a une
raison aussi d'ordre politique et diplomatique. Des adversaires
de la guerre sont en partie troublés par le résultat rapide
obtenu par les EU. Ils éprouvent une crainte de voir se
renouveler ailleurs cette opération. D'autre part, les EU
ont opéré une démonstration de force considérable, et il
peut en résulter une attitude plus flottante ou plus timide
de la part d'un certain nombre d'Etats soit dans la région,
soit ailleurs. Je ne suis pas du tout étonné que l'administration
américaine actuelle qui est très déterminée, soit tentée
d'utiliser sa puissance pour obtenir de la Syrie, du Liban
et de la Palestine des changements politiques que l'administration
américaine elle-même considère comme souhaitables.
— Comment
analysez-vous l'attitude des pays arabes qui ont accueilli
des bases militaires américaines sur leur territoire ?
— Je crois
que dans
l'ensemble de la région, il y a un problème général qui
vient du décalage entre l'importance des sentiments publics,
les positions prises par les forces politiques et sociales
dans ces pays, et les contraintes réelles qui pèsent sur
les gouvernements en place. Il
ne faut pas s'étonner de ces contraintes, un certain nombre
des Etats de la région sont économiquement et stratégiquement
très dépendants de l'extérieur, je pense par exemple aux
pays du Golfe. D'autre part, nous savons bien que l'Egypte,
après avoir retrouvé sa souveraineté sur le Sinaï, s'est
engagée dans une politique de relations étroites avec les
EU qui a comporté des aspects positifs. Quant aux aspects
négatifs, il incombe aux Egyptiens naturellement d'en juger,
mais c'est un système qui s'applique différemment à tous
les Etats de la région. Je ne citerai que l'exemple de la
Syrie, il n'y a pas de pays plus farouchement attaché à
son indépendance que la Syrie, et après le 11 septembre,
ce pays a, à juste titre probablement, choisi de coopérer
avec les EU dans la lutte contre le terrorisme. Il y a des
données dont il faut tenir compte, mais l'un des éléments
majeurs est l'établissement politique, stratégique, économique
de la mainmise américaine en Iraq. Et ça, c'est un changement
dont tous les gouvernements de la région devront tenir compte.
— Comment
expliquez-vous la position de l'Espagne qui a soutenu les
Etats-Unis malgré sa longue histoire de bonnes relations
avec le monde arabe ?
— La position
de Espagne est choquante parce que ce pays est, de tous
les pays européens, la plus attentif à la rive sud de la
Méditerranée et aux rapports avec les pays arabes. L'Espagne
a souvent été en flèche comme la France dans l'attitude
à prendre dans l'affaire palestinienne. Là, le premier ministre
espagnol José Maria Aznar a voulu être de ceux qui étaient
décidément dans les relations les plus étroites et les plus
intimes avec les Etats-Unis. Je pense qu'il a considéré
comme sa gloire d'être dans cette réunion qu'il a eue avec
le président des Etats-Unis et le premier ministre britannique.
Comme si l'Espagne avait pris la place de la France d'une
certaine manière, comme s'il était vraiment presque au niveau
du premier ministre britannique. Je
pense qu'il a oublié qu'il y avait des intérêts nationaux
de l'Espagne avec l'autre rive de la Méditerranée.
— La
France s'est opposée à la guerre. Maintenant que les Etats-Unis
ont occupé l'Iraq, que peut faire Paris ?
— La France
poursuit la manoeuvre diplomatique qui vise à contester
ce que les Américains ont entrepris et ont fait dans cette
région. C'est ainsi qu'elle réclame que ce soit les Nations-Unies
qui s'occupent de l'avenir politique et économique de Iraq.
Bien entendu, les Etats-Unis s'y opposent mais la France
continue dans cette démarche visant à contester la mainmise
américaine sur l'Iraq. De la même manière, on le verra à
propos du problème des fonds iraqiens confisqués ou de savoir
à qui ils seront versés, ou de la répartition des exportations
du pétrole iraqien. Bien entendu, les EU feront ce qu'ils
voudront. Et ce qui est possible pour la politique française,
c'est d'incarner toujours un autre choix que celui de l'alignement
sur les entreprises américaines dans cette région. Incarner
un autre choix, et c'est aux pays de la région à se prononcer
sur ce qu'ils veulent faire. Ce n'est pas la France qui
va obliger les autres pays de la région à la suivre dans
cette démarche, mais il faut qu'une autre voix soit offerte
que celle de l'alignement sur les options politiques américaines.
— Comment
voyez-vous l'après-Saddam Hussein ?
— le gouvernement
américain a décidé avant même que l'occupation de l'Iraq
ne soit achevée qu'il y aurait une administration américaine
qui gouvernerait l'Iraq. Cette décision est d'autant plus
destinée à être appliquée que le gouvernement américain
n'a pas trouvé sur place de forces politiques et sociales
capables de l'aider, de relayer son action en Iraq, ce qui
suppose le maintien d'une administration américaine directe
pendant une assez longue période.
— L'administration
américaine parle maintenant de la nécessité d'une reprise
du prde paix au Proche-Orient. Pensez-vous que sa détermination
est réelle ?
— Quand
les Etats-Unis développent dans la région une offensive
politique ou militaire, ils s'efforcent de neutraliser les
objections, l'hostilité ou les oppositions dans les pays
arabes par une ouverture politique et diplomatique à propos
de la question palestinienne.
Le président
Bush père l'avait fait en 1991 et ce fut la conférence de
Madrid et l'ouverture des discussions multilatérales à Washington.
Nous nous trouvons exactement devant la même situation.
Aujourd'hui, le président américain a prévu qu'au lendemain
de l'affaire d'Iraq, il relancerait les tentatives de règlement
politique entre Israël et la Palestine. Il y a deux remarques
à faire à ce sujet : la première, il a fait ce qu'il fallait
pour que ce qu'on appelle la Feuille de route vers des négociations
israélo-palestiniennes ou la recherche d'un règlement politique
du problème palestinien ne se développe pas et ne soit pas
concrétisée tant que l'affaire iraqienne n'est pas réglée.
Il s'est opposé à cet égard à toute décision définitive
ou prise de position publique, il a tout repoussé au lendemain
de l'invasion de l'Iraq. La deuxième chose, c'est que tous
les pays concernés, y compris les pays européens et ceux
de la région, se sont prononcés pour l'adoption immédiat
de la Feuille de la route. C'est-à-dire qu'il y a effectivement
une occasion à saisir pour le prendre au pied de la lettre,
et mettre au pied du mur le gouvernement américain qui se
prononce pour cette Feuille de route. Mais nous savons déjà
que le gouvernement israélien ne veut pas des conclusions
auxquelles sont parvenus les diplomates qui ont négocié
la Feuille de route, il a demandé des modifications majeures,
en particulier en ce qui concerne le développement des colonies,
et par conséquent nous ne pouvons pas dire qu'il y ait par
avance des possibilités d'accord à cet égard. |