Un air
souriant, à la fois rassurant et familier. Une sorte de
bonté maternelle — très naturelle mais aussi très
avertie — se dégage de son visage et va grandissante
à mesure qu'elle parle. Pédiatre-hématologue depuis plus
de trente ans, elle a acquis progressivement cette allure
qui n'est pas sans la rapprocher de la pureté et de la
fragilité de l'enfant. Elle doit en effet apaiser constamment
les enfants et les mères qui lui rendent visite.
Cet air affable
fait désormais partie intégrante de sa propre nature,
enracinée en elle comme un ancien sycomore.
Spécialiste
des maladies du sang, Amal Al-Bechlawi enseigne à la faculté
de médecine depuis plus de vingt ans. « Durant
les cours de dissection, j'insiste pour que les étudiants
acquièrent une connaissance concrète du corps humain.
Je leur fais toucher avec la main tous les endroits du
corps et très souvent je leur prends la main pour toucher
la rate, par exemple » … Cette familiarité
avec le corps humain a renforcé instinctivement et de
façon concrète l'air familier qu'elle dégage. L'air de
quelqu'un qui connaît les secrets les plus touchants …
Qu'y a-t-il de plus touchant et intime que le corps de
l'homme ?
Pommettes
saillantes, yeux profondément gravés dans leurs orbites,
un instinct doux et un grand savoir mettent en relief
la féminité d'une mère. Mais parfois cette même douceur
et ce savoir prennent un autre aspect plus dur et froid.
En fait, c'est l'une des conséquences de ses longues recherches
sur l'anémie de la Méditerranée, qui lui permettent de
savoir si le fœtus est déjà atteint par la maladie, et
par la suite décider de faire avorter la mère à temps
(c'est-à-dire avant l'âge de trois mois).
De nature
profondément religieuse, le Dr Amal Al-Bechlawi confirme
qu'Al-Azhar a donné son consentement quant à cette décision,
tenant compte de la souffrance subie par l'enfant et ses
parents. L'anémia de la Méditerranée est une maladie héréditaire
largement répandue en Egypte, 10 % des enfants en
sont atteints (sur un million et demi de natalités par
an, 1 000 ont l'anémie de la Méditerranée). L'enfant
malade se porte bien jusqu'à l'âge de six mois, ensuite
il commence à pâlir, à avoir le ventre gonflé et à souffrir
d'un retard de croissance le restant de sa vie.
Amal Al-Bechlawi
poursuit ses recherches dans le but de réduire au maximum
les effets de la maladie, au cas où les parents auraient
décidé de garder l'enfant.
Les gênes
qui produisent l'hémoglobine du sang deviennent perturbés
sous l'effet de la maladie et l'enfant se trouve dans
l'obligation de recourir aux transfusions sanguines de
façon permanente. « Il y a une solution à cette
maladie qui toutefois demeure peu pratiquée en Egypte.
C'est ce qu'on appelle : pre implantation diagnosis,
qui consiste à féconder l'ovule de la mère par un sperme
provenant du père, à titre d'expérience, afin de vérifier
à l'avance si le fœtus est atteint ou non par la maladie »,
explique Dr Al-Bechlawi.
« La
chose la plus importante c'est de conscientiser les Egyptiens
quant à la nécessité d'effectuer le test de dépistage
avant le mariage », précise Amal Al-Bechlawi
laquelle a reçu l'an dernier le prix de l'Etat pour la
recherche médicale pour l'ensemble de ses études, concernant
surtout l'anémie de la Méditerranée.
L'enfant
atteint coûte à l'Etat de dix à quinze mille livres par
an en moyenne, sans compter la souffrance des parents
qui passent la plupart de leur temps dans les hôpitaux.
Amal Al-Bechlawi
a contribué également à la lutte contre une autre maladie
très répandue en Egypte, à savoir l'anémie du fève qui
touche environ sept pour cent des Egyptiens (il s'agit
d'une maladie qui détruit les cellules sanguines). Les
recherches du docteur Bechlawi s'étendent en effet aux
diverses maladies héréditaires du sang. Ainsi, les différentes
sortes d'anémies constituent pour elle un terrain privilégié.
Par exemple, l'une de ses recherches importantes a porté
sur les globules rouges à la taille décroissante, dont
souffrent 28 pour cent des écoliers, à cause de la pollution
et notamment du taux élevé de plomb dans l'air et du manque
du fer. En outre, la plupart de ses recherches sont axées
sur des maladies largement répandues en Egypte et dans
les pays de l'Afrique du Nord. Des maladies qu'elle a
pu cerner de près à travers son travail avec les enfants
tout au long de sa carrière de pédiatre-hématologue. Cette
spécialité rare en quelque sorte en Egypte la rend très
souvent candidate aux multiples prix. Ainsi, le mois dernier,
l'Université du Caire a proposé le nom d'Amal Al-Bechlawi
afin de recevoir le prix de L'Unesco pour la recherche
médicale.
« Le
rapport humain avec le médecin est très important aussi
bien pour l'enfant que pour la mère. Celle-ci ne peut
confier son petit à n'importe qui et se fier à son diagnostic ».
Sur ce, Dr Bechlawi use souvent de quelques trucs afin
de se rapprocher de ses petits patients et de les débarrasser
de leur peur. Elle met un miroir sur la table d'auscultation
pour que l'enfant puisse apercevoir en permanence le visage
de sa mère. « Très souvent, il est très difficile
pour un enfant de supporter un visage inconnu et le voir
s'approcher de lui pendant un certain temps »,
dit Al-Bechlawi qui continue parfois à soigner gratuitement
ses patients. Il lui arrive aussi de leur offrir les médicaments
nécessaires. Et parmi les milliers de cas auscultés, elle
se rappelle surtout un petit garçon que les médecins disaient
atteint de la leucémie. C'était un enfant unique, se souvient
Amal qui soutenait que les médecins s'étaient trompés
de diagnostic. Son obstination l'a conduite à découvrir
que lors de l'accouchement, l'infirmière avait mal noué
le cordon ombilical, de quoi causer une infection chronique
au ventre et l'apparition de tumeurs parasitaires autour
de la bouche. « Une fois qu'on a remédié à cette
infection, l'enfant s'est bien porté, il est peut-être
marié aujourd'hui », dit-elle.
Les souvenirs
du travail affluent. Durant ses années de service à l'hôpital
du village de Ghorbet, aux alentours d'Abou-Kébir (dans
le gouvernorat de Charqiya), les paysans ont soumis une
demande au gouverneur, refusant sa mutation vers d'autres
provinces. Le gouverneur a demandé au Dr Mahmoud Gabr,
alors directeur de recherche d'Al-Bechlawi, de permettre
à la jeune médecin de continuer à travailler dans cet
hôpital, se pliant ainsi à la demande des citoyens.
Apparemment,
la vocation de médecin, elle l'a dans le sang. « Durant
mon enfance, on habitait rue Qasr Al-Aïni ; pour
aller à l'école, je passais chaque jour par la faculté
de médecine et je rêvais du jour où je serais admise en
tant qu'étudiante. A la maison, j'avais un portemanteau
en bois sur lequel était inscrit Dr Amal ! »,
raconte-t-elle, assise sur son balcon, avec un sourire
enfantin nuancé de fierté qui se dessine sur le visage.
Un balcon faisant office de jardin, regorgeant de plantes
à qui elle accorde le même soin maternel qu'à ses patients.
Aux côtés de l'enseignement, de la recherche et de ses
malades-enfants, elle a appris à jardiner ...
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