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Portrait
. Tous les jours, Mohamad,
gardien, accompagne les prisonniers attachés à sa main gauche
par les menottes du poste de police au tribunal. En trente ans
de carrière, il a entendu des milliers d'histoires, vu des vies
basculer en faisant toujours le même parcours.
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La
vie au bout des menottes |
C’est
un couple excentrique. Et leur relation commence lorsque les menottes
se resserrent sur leurs poignets. Mohamad, sergent de police,
passe souvent une grande partie de sa journée avec un accusé lié
à sa main. Ce qui veut dire pour lui écouter à chaque fois une
nouvelle histoire et vivre une nouvelle expérience. Tout au long
de ses 31 ans de service en tant que gardien dans les postes de
police, Mohamad a eu pour charge d’emmener des milliers d’accusés
vers le Parquet et le tribunal. Le décor est toujours le même,
c’est-à-dire le camion blindé de la prison. Mohamad fait toujours
le même parcours. Ce ne sont que ses compagnons de route qui changent.
Il a traîné derrière lui, accroché à ses menottes, des trafiquants
de drogue, des voleurs de linge et des grands hommes d’affaires
dont il n'entendait parler qu'à la télévision. Et à chaque voyage,
Mohamad a pu ressentir de près les maux des uns, les regrets des
autres, les rêves qui se sont réalisés et les espérances qui se
sont brisées.
Le déplacement des accusés est soumis à de
nombreuses restrictions. Durant le déplacement d’un accusé vers
un autre poste de police, le Parquet ou le tribunal, les menottes
doivent impérativement attacher l’accusé au gardien.
Quand il faut prendre le départ du poste de
police vers le Parquet, le chawich Mohamad se préoccupe
de chaque détail, un travail qu’il fait avec minutie et professionnalisme.
Il fouille les poches de l’accusé pour s’assurer qu’il ne cache
aucun article qui s’inscrive sous la liste des interdictions
comme les armes, les drogues et les cigarettes. Puis lui ouvre
la bouche pour s’assurer qu’il ne cache rien sous la langue
comme une lame de rasoir par exemple, qu’il pourrait utiliser
pour menacer son gardien ou bien se blesser. « Parfois,
les os de la main d’un accusé sont flexibles, on appelle cette
main la main de fouine. Alors, je dois serrer les menottes au
maximum », explique Mohamad, qui, lui, porte bien les
traces de menottes. Il jette un dernier coup d’œil sur le camion
qui va les transporter pour s’assurer qu’il n’existe aucun problème
dans le véhicule dans lequel il va passer environ deux heures
en tête-à-tête avec son compagnon de la journée. « Je
vérifie toujours le grillage des fenêtres, question de voir
s’il n’a pas été coupé », poursuit Mohamad. Aujourd’hui,
Mohamad doit accompagner un accusé dans un procès d’inceste.
Un procès qui a secoué l’opinion publique. Un oncle qui a violé
sa nièce dont il était le tuteur. La fille est tombée enceinte.
L’accusé a tout avoué. Pour le chawich Mohamad, il s’agit d’un
véritable défi. « C’est une affaire dégoûtante et je
méprise ce type, pourtant c’est mon travail », avoue-t-il.
Il éprouve du dédain envers ce criminel avec lequel il va devoir
partager des menottes pendant toute la journée. « De
plus, je dois supporter de rester avec lui dans cette pièce
de quelques mètres carrés pendant plus de deux heures, alors
que je ne peux supporter sa simple vision pendant plus de cinq
minutes », confie-t-il. Des milliers de questions le
préoccupent. Comment ce fou a-t-il pu commettre un tel crime
contre sa nièce, c’est-à-dire sa fille ? « Ne dit-on
pas en Egypte que l’oncle n’est autre qu’un père ? »,
explique Mohamad en père de famille qui se respecte.
Le
parcours commence. L’accusé tente de détendre l’atmosphère en
demandant une cigarette à son gardien. Ce dernier lui répond
d’un ton ferme que ce n’est pas permis. Mais l’accusé ne perd
pas espoir. Il tente de rompre un silence trop pesant en prenant
le gardien pour son confident. Il commence à lui raconter sa
vie, ses maux, ses souffrances. Son enfance misérable, sa jeunesse
de chômeur et les différentes sortes d’injustices qu’il a dû
affronter. « Je parle beaucoup avec les accusés car
à travers ces conversations, je peux connaître leurs intentions,
à savoir s’ils veulent s’évader ou pas. D’autres me font de
la peine et j’arrive à leur donner des conseils qui peuvent
leur servir, pourquoi pas ? », poursuit-il tout
en avouant que connaître les gens et les raisons pour lesquelles
ils se retrouvent sur le banc des accusés l’intéresse particulièrement.
Chawich Mohamad reste muet comme un sphinx.
Aucune grimace ne s’observe sur son visage. Il coupe court à
tout sujet de conversation que l’accusé ouvre. « Je
suis innocent », dit l’accusé à son confident du jour.
« Alors pourquoi as-tu avoué devant le tribunal ? »,
rétorque Mohamad sur un ton ferme. « Ils m’ont obligé
à confesser, tu sais très bien ce qu’ils font ces policiers
aux pauvres types comme moi ». Mohamad ne se laisse
pas impressionner et lui répond que tous les prisonniers tiennent
les mêmes propos. En tout cas, le tribunal aura le dernier mot.
Il ne compatit pas. Mohamad pense que c’est une de ses qualités
de gardien qui veut que celui-ci soit toujours prudent et surtout
pas dupe.
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Un nouveau rôle
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| Arrivé au tribunal,
Mohamad change d’attitude tout d’un coup. Il se transforme en
véritable garde corps pour l’accusé. Il se doit de le protéger
contre tout acte de violence qui pourrait être commis par les
membres de la famille de la fille, originaire de la Haute-Egypte,
qui veulent à tout prix venger l’honneur de leur fille. « Son
frère et son cousin qui effectuent actuellement leur service
militaire pourraient représenter une source de menace »,
explique Mohamad. « Mon devoir aussi est de protéger
l’accusé de son entourage. Sa vie est ma responsabilité. Je
dois l’emmener et le ramener sain et sauf ». A son
tour, l’accusé craignant les regards de sa famille, profite
du changement de caractère de son gardien pour se cacher derrière
lui. « Si je tombe dans les mains de la famille, ils
vont me couper en petits morceaux ». Pendant une heure,
le couple Mohamad et son accusé est enfermé dans la cage. Et
puis, arrive le moment de la pause du tribunal. Mohamad devient
de plus en plus courtois avec son compagnon. Il lui sert une
tasse de thé mais conformément aux mesures de sécurité, celle-ci
doit être en plastique et non pas en verre au cas où l’accusé
pense au suicide. Les accusés sont imprévisibles lorsqu’ils
sont mis devant l’épreuve du tribunal. Toujours comme son ombre,
il l’emmène aux toilettes et le suivra jusqu’aux toilettes.
« Si je le détache même pour aller aux toilettes, il
peut s’évader, il suffit d’une fenêtre et de quelques secondes
pour que je le perde. Trop de criminels ont profité de la gentillesse
de leurs gardiens », se défend Mohamad. L’audience
reprend. Tout le monde se lève. Le verdict vient après une longue
séance de délibérations. La prison à vie. Les cris de joie se
mêlent aux larmes. L’accusé tombe et éclate en sanglots. Et
le sphinx reprend son masque sérieux et conservateur. Pour lui,
le périple n’est pas terminé puisqu’il doit ramener le criminel
à la prison. Sur le chemin du retour, le silence pèse dans le
camion. Pour l’un d’entre eux, c’est la fin d’une vie. Pour
l’autre ce n’est que la fin d’une histoire parmi tant d’autres,
parfois plus grave, parfois moins. Demain, il refera exactement
la même chose, les mêmes gestes, le même trajet dans le même
camion, voire les mêmes paroles, seul le compagnon changera
et lui offrira une nouvelle histoire à écouter. |
| Dina Darwich
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