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Habitat . A cheval entre l'espace public et la sphère privée, les balcons représentent une étendue où tout est permis. Malgré la proximité du voisinage, chacun y vit dans la plus grande liberté, sans craindre les regards. Reportage.
Fenêtre sur le monde

Trois coups frappés sur le mur qui sépare les deux balcons est une manière de se donner rendez-vous dans les minutes qui viennent. Chérine et Dalia sont deux jeunes adolescentes qui habitent deux appartements du quatrième étage d’un ancien immeuble du quartier d'Héliopolis. Un mur très fin sépare leurs deux balcons, ce qui a permis aux deux jeunes filles d'y faire quelques modifications pour faciliter la communication entre elles. Une petite planche de bois et quelques briques ont été placées sur ce qu'elles appellent « la frontière » entre les deux balcons pour faire fonction de table commune. Une table sur laquelle elles aiment prendre un thé, manger quelques gâteaux ou même partager un repas que l'une d'elles a préparé pour l'autre. « La mère de Chérine ne sait pas faire la moloukhiya. Alors il est convenu que dès que ma mère la fait, je lui prépare un plat, je frappe sur le mur et on se voit », raconte Dalia.

Dalia attend que sa mère quitte la cuisine pour apporter à son amie son plat préféré. Tout se passe dans la plus grande discrétion car leurs mères respectives n'apprécient pas trop l'amitié qui lie les deux filles qui passent plus de temps à discuter qu'à travailler. C’est pour cela que toutes les rencontres « de balcons » se déroulent après minuit.

Le rituel commence lorsque tout le monde est couché. Quand elles ont envie de jouer aux cartes, elles demandent à leurs frères de les rejoindre. « Nous avons passé la moitié de notre vie au balcon. D’ici, nous avons suivi la vie des voisins, leurs disputes et leurs célébrations. Nous y avons aussi appris beaucoup de choses. Des leçons sur l’amour et sur la vie. Dans ces deux balcons, nous avons parlé de nos rêves de jeunes filles et de nos premières histoires d’amour ». Elles ont également suivi l’histoire d’amour de leur voisine avec son fiancé. « Ils ne savaient pas que nous étions là à les surveiller. Alors que nous suivions chaque détail de leur amour, ce qu’elle portait, leurs caresses, au point où nous nous sommes promises que le jour où nous nous fiancerons, nous ne sortirons pas sur le balcon pour éviter les regards des curieux, ou des curieuses, comme nous », se rappelle Dalia.

Cela fait aujourd’hui plus de 10 ans que Dalia et Chérine ont quitté l'appartement familial, et donc ces fameux balcons. Pour les deux mariées, le balcon reste le témoin des plus belles années de leur vie, le lieu de toutes les confessions et de tous les moments sincères. Et si jamais elles se trouvent par coïncidence le même jour chez leurs parents, elles n’hésitent pas à refaire le rituel pour échanger quelques histoires et se rappeler avec nostalgie ces belles années.

Beaucoup plus qu’une simple pièce, le balcon est un univers à part pour de nombreux Egyptiens. Une ouverture sur le monde extérieur, un échange d’expériences avec le voisin, une évasion des problèmes quotidiens ou une petite détente. « La plupart de nos appartements sont très étroits. Pour ne pas suffoquer, seul le balcon nous permet de prendre l'air. Un appel au repos de l’esprit dans un lieu calme et qui ouvre nos yeux sur une scène sans limites, contrairement aux murs qui nous emprisonnent à l’intérieur de nos foyers », explique Hag Khalil, fonctionnaire à la retraite.


Lieu de sociabilité

Cet habitant du vieux quartier de la Citadelle trouve dans son balcon le moyen d'être en contact avec le monde extérieur, l'unique. Ses enfants mariés et sa femme décédée il y a deux ans, il vit seul dans son appartement. De nature sociable, il profite de son balcon pour tisser tous les jours de nouveaux liens. De son balcon situé au deuxième étage, il fait ses courses en suspendant son panier à l’épicier du coin ou à l’appel d’un vendeur ambulant de fèves, de fruits ou de pain. Et ce, tout en faisant la conversation avec lui sur la hausse des prix et la qualité des marchandises.

Toujours, de son balcon, il entame des discussions avec les passants, ou échange avec Hagga Fatma, la voisine de l’immeuble d’en face, quelques nouvelles quand celle-ci sort au balcon pour étendre le linge.

« Je lui lis le journal chaque matin et je lui explique un peu ce qui se passe dans le monde ». Des leçons de politique qui permettent aux deux vieillards de vaincre la solitude. Et quand il n’a pas sommeil tard dans la nuit, c’est sa petite radio qui lui tient compagnie. « Quand j’avais de la force, c’était au café du coin que toute ma vie sociale se faisait. Aujourd’hui, le balcon est mon seul lieu de distraction », confie Hag Khalil.


Ni sphère publique, ni sphère privée

Dans les quartiers populaires du Caire, il est très fréquent de voir des femmes, des enfants, ou des personnes âgées communiquer à travers leurs balcons. Tout est permis, même la vie intime peut faire partie des sujets de conversation, et tout le monde peut donner son avis ou offrir un conseil. En étendant leur linge, quatre ou cinq femmes peuvent organiser ce mini « colloque » quotidien. Pour la plupart des femmes au foyer, la routine est la même. Elles font leur ménage le matin, terminent vers midi, et c’est en attendant le retour des enfants de l’école et des maris du travail qu’elles font leur séance de namima (commérage) au balcon. Zeinab, qui habite Boulaq Al-Dakrour, vit cette routine au quotidien. A midi pile, elle sort au balcon même si elle n’a pas de linge à étendre, car pour elle cette rencontre est d’une importance primordiale.

Récemment mariée, elle profite des conseils de ses voisines. « Nous attendons ensuite l’arrivée de Hoda, notre voisine, enseignante dans une école publique, qui nous fait le compte rendu de sa journée. Du fait qu’elle travaille, elle a toujours quelque chose à nous raconter. C’est notre œil vers le monde extérieur », explique la jeune Zeinab. Pour elles, ces communications effectuées à travers les balcons sont meilleures que celles faites au téléphone car non seulement elles sont gratuites, mais elles offrent aussi la parole à plus de deux personnes en même temps. D’ailleurs, dans ces quartiers populaires, l'espace séparant les immeubles est tellement étroit que les frontières entre la sphère privée et publique sont quasi inexistantes. Les disputes qui ont lieu à l’intérieur d’une maison deviennent très vite le sujet de conversation de tout le quartier. Ainsi, à travers les balcons, les autres voisins sont appelés à intervenir et à jouer aux intermédiaires. Sinon, ils seraient considérés comme indifférents et individualistes, ce qui est très négatif. Des règles qui mettent en valeur la vie en communauté et le non respect de la vie privée.

Dans le quartier populaire de Kit Kat à Imbaba, un enfant a jeté de son balcon des ordures sur le linge de la voisine d’en bas. Un geste qui a provoqué en moins d’un quart d’heure une dispute « régionale » commençant par les balcons entre les deux femmes et leurs « partisans », et se terminant dans la rue entre les deux maris et leurs « partisans ». Des balcons, les insultes ont fait écho sur tout le quartier.

Abir, qui habite Choubra, se rappelle les jours où elle se servait de son balcon pour prendre une petite pause chez les voisins. Résidant au rez-de-chaussée, sa mère l’enfermait à clé, toute seule à la maison pour que la petite ne puisse pas sortir lorsqu’elle est au travail. Mais la gamine, qui n’avait que sept ans, ne manquait pas de ruse. Elle jetait une chaise du balcon pour escalader le mur du balcon de sa voisine qui habite elle aussi le rez-de-chaussée, et qui subissait le même emprisonnement. Les deux filles passaient ainsi toute la journée ensemble, profitant de leurs balcons comme échappatoire. Et avant l’arrivée des deux mères, Abir rentrait chez elle en passant par son balcon, qui représentait pour elle une voie vers la liberté.

Ces balcons ont été introduits dans le style architectural de la capitale au XIXe siècle. Selon l'historien Edward William, (Etude sur les manières et coutumes dans l'Egypte contemporaine ), les balcons sont venus remplacer lecélèbre moucharabieh qui permettait aux femmes de voir ce qui se passait dans la rue sans être vues. Et ce, selon les traditions qui voulaient que les femmes se cachent derrière leur voile, et à la maison derrière leur moucharabieh. C’est Mohamad Ali qui a introduit les balcons dans le but de moderniser Le Caire, prenant pour exemple les grandes villes et capitales européennes. Avec l'arrivée des balcons, ce n’est pas seulement un nouveau style architectural qui a été importé, mais aussi un nouveau mode de vie avec ses propres lois.

Ce petit espace joue un rôle d’intermédiaire entre la vie publique de la rue et le cercle privé de la maison. Une sorte de compromis. Dans ce petit espace, les règles sociales se font moins intransigeantes. Autant dans les discussions que dans le style vestimentaire, le balcon est un lieu où tout est toléré. Tout ce qui n’est pas permis dans la rue peut l’être sur les balcons. Il n’est donc pas choquant de voir une femme étendre son linge en chemise de nuit décolletée ou un homme lire le journal en caleçon. La tolérance est la même tolérance pour les sujets de discussion abordés. Mais aujourd'hui, les balcons sont en train de disparaître de notre architecture. Face à une crise sans précédent du logement et les appartements devenant de plus en plus petits, cet espace est souvent fermé et intégré à l’appartement afin de remplacer une pièce qui fait défaut ,ou d’augmenter l’espace intérieur du logement. On se demande d’ailleurs si la disparition du balcon n’aura pas à son tour un impact sur notre style de vie. Une disparition qui imposera sans doute plus de barrières entre les voisins, et mettra fin à tout un style de rencontre et d’échange, unique en son genre.

Amira Doss
 

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