Al-Ahram
Hebdo : Vous allez entamer mercredi 3 décembre la
première visite d'un chef d'Etat brésilien en Egypte et dans
quatre autres pays arabes. Quels sont les objectifs de cette
tournée et pourquoi en ce moment précis ?
Luiz
Inacio Lula da Silva : Depuis mon élection, nous avons
décidé que le Brésil devrait avoir une politique extérieure
plus énergique que celle menée jusqu'à présent par notre pays.
Ceci veut dire adopter de nouvelles orientations. La première
d'entre elles est de renforcer nos relations avec les pays
membres du Mercosur (Marché commun sud-américain), ainsi que
tous les autres pays de l'Amérique du Sud. Le but étant d'adopter
une politique de rapprochement et d'intégration continentale
sur tous les plans. Pour mettre en œuvre cette politique,
nous avons besoin de construire un grand nombre de routes,
chemins de fer, ports et aéroports pour aider les personnes
et les produits à se déplacer plus facilement d'un pays à
l'autre. Pour cela, de nombreux ministres comme ceux des Affaires
étrangères, Celso Amorin, du Développement, du Commerce et
de l'Industrie, Luis Furlan, et de l'Agriculture ont déployé
de gros efforts. Aujourd'hui, nous avons réussi ce projet
d'intégration de l'Amérique du Sud. Pour cette raison, je
pense que nous sommes en train de vivre un moment exceptionnel.
Nous avons également
décidé d'adopter une politique de plus grande intégration
avec les pays africains, notamment ceux où on parle portugais.
Pendant très longtemps, le Brésil a concentré son attention
sur ces relations avec l'Europe et les Etats-Unis, en négligeant
celles avec ces pays africains.
Puis, il y a
six mois, nous avons décidé qu'il était temps d'avoir une
politique plus élaborée et adéquate vis-à-vis du monde arabe.
Et c'est la troisième priorité de notre politique extérieure.
Il y a plusieurs raisons à cette nouvelle politique. D'abord
parce que cette région a une grande importance culturelle
pour nous. Puis parce que le Brésil peut donner au monde un
exemple concret de cohabitation, de tolérance et de vie harmonieuse
entre populations issues des différents horizons culturels.
Nous avons ici un nombre considérable d'Arabes, originaires
de l'ensemble des pays de cette région, qui vivent au Brésil
dans la plus grande tranquillité et prospérité. Ils travaillent
ici en paix et sans les soucis rencontrés ailleurs. Nous avons
alors réalisé qu'il était nécessaire d'entamer un rapprochement
avec l'Egypte et le monde arabe. C'est dans cet esprit que
j'effectue ma tournée dans le monde arabe. Nous avons comme
objectif un raffermissement des liens politiques, culturels
et commerciaux avec ces pays que je vais visiter. Nous voulons
étudier ce qui peut être amélioré dans ces domaines. Nous
voulons savoir ce que l'Egypte et le monde arabe peuvent offrir
au Brésil, ainsi qu'identifier ce que le Brésil peut offrir
à ces pays. Et en même temps, œuvrer pour un plus grand rapprochement
entre l'Amérique du Sud et le monde arabe. C'est pour cette
raison que j'ai invité l'ex-président argentin Eduardo Duhalde,
qui est le représentant du Mercosur, pour faire ce voyage
avec moi. Il doit expliquer à nos interlocuteurs les buts
recherchés par le Mercosur dans le monde arabe.
— Vous
avez proposé il y a quelques mois la tenue d'un sommet entre
les chefs d'Etat des pays arabes et ceux de l'Amérique du
Sud. Pourquoi ?
— Nous avons l'intention
d'organiser au mois de mai un sommet entre les pays arabes
et ceux de l'Amérique du Sud. Nous allons discuter de cette
question avec tous ceux que nous rencontrerons au cours de
notre tournée. Nous espérons que de cette manière, les pays
d'Amérique du Sud se tourneront désormais non pas seulement
vers l'Europe et les Etats-Unis, mais aussi vers les pays
arabes. Nous cherchons également à convaincre les gens en
Egypte et dans le monde arabe de se tourner un peu plus vers
nous, réaliser qu'il existe un pays de poids comme le Brésil
ou un continent important comme l'Amérique du Sud, et rappeler
les relations d'amitié entre nous.
Au cours de ce
sommet, nous pourrons consolider de manière définitive la
nature privilégiée des relations entre ces deux mondes. On
pourra alors réaliser un rapprochement sur le plan politique,
discuter de la paix au Moyen-Orient, améliorer notre coopération
scientifique et technologique, ainsi que jeter les bases d'une
politique culturelle plus importante. Pour cela, j'amène avec
moi les ministres des Affaires étrangères, des Finances, du
Tourisme, du Commerce et de l'Industrie, ainsi que celui de
la Culture. Il y aura aussi des gouverneurs de nombreux Etats
brésiliens.
Je pense que
le Brésil a un rôle important à jouer dans le monde d'aujourd'hui,
où prévaut l'esprit de la mondialisation. Nous allons exercer
ce rôle avec force et responsabilité. Mais j'aimerais souligner
que notre rapprochement avec le monde arabe ne devrait pas
affecter les bonnes relations que nous avons avec l'Europe
et les Etats-Unis.
— L'Egypte
et le Brésil ont des points communs dans leur région respective.
Pourtant, ils sont restés jusqu'à présent très distants. Que
faut-il faire pour changer cette situation ?
— Je dirais que
si les relations culturelles et politiques avec l'Egypte n'ont
pas été à la hauteur des espérances, c'est parce que nous
n'étions pas au gouvernement. Nous avons désormais l'intention
d'améliorer et de raffermir ces relations sur tous les plans.
Et discuter avec les autorités égyptiennes des meilleurs moyens
pour rendre ces liens encore plus solides.
— Quelles
sont les entraves qui empêchent le monde arabe et l'Amérique
Latine — deux ensembles appartenant au Sud — d'être
en coopération plus étroite ?
— Je pense que
c'est à cause du manque de connaissance mutuelle et aussi
un peu le manque de courage ou la timidité qui ont empêché
les parties de prendre l'initiative et de faire le premier
pas vers l'autre. Nous ici, au Brésil, nous avons décidé de
ne pas attendre que les gens viennent vers nous. Avec ce voyage
historique, nous sommes déterminés à élargir nos contacts
pour pouvoir identifier toutes les possibilités de coopération
et d'échange entre nous. Nous voulons connaître les types
de coopération que nous pouvons avoir dans les domaines de
l'agriculture, du pétrole, de la culture, de l'éducation et
de la santé. Je pense qu'on peut faire beaucoup de choses.
Mais tout n'est réalisable qu'à la condition d'avoir une meilleure
connaissance de l'autre.
C'est pour cette
raison que j'ai proposé la tenue du premier sommet entre les
pays arabes et sud-américains. C'est pour qu'il y ait une
plus grande intégration. A partir de là, nous pourrons commencer
à appliquer les centaines de protocoles signés avec les pays
arabes, mais qui sont restés lettre morte.
Nous avons au
Brésil, au sein du Mercosur et en Amérique du Sud, la ferme
volonté de changer le cours de nos relations avec le monde
arabe. On espère trouver la même volonté chez les pays arabes.
Si c'est le cas, nos relations changeront complètement dans
trois ans.
Les pays pauvres
ont normalement tendance à attendre des initiatives des pays
riches comme les Etats-Unis ou l'Union européenne pour les
aider. Mais ces pays riches ont parfois d'autres priorités
internes qui risquent d'affecter leur assistance économique.
C'est le cas actuellement de l'Union européenne qui va s'élargir
à dix pays de l'Europe de l'est. L'Union européenne aura donc
moins de ressources à accorder aux pays du Sud. C'est pour
cette raison que nous devrions établir et augmenter les échanges
entre nos pays en voie de développement. Si les pays du Sud,
qui ont des similarités, se mettent ensemble et forment un
bloc ils pourront négocier une position plus forte avec les
plus puissants.
— Le
monde arabe que vous allez vifait aujourd'hui face à deux
crises majeures, en Palestine et en Iraq. Qu'en diriez-vous
à vos interlocuteurs arabes ?
— Ici, au Brésil,
nous sommes très préoccupés par la paix au Moyen-Orient. Malheureusement,
cette fois, je n'irai ni en territoires occupés ni en Israël.
Mais j'espère avoir plus tard d'autres occasions pour y aller
et discuter de la paix. Là dessus, j'aimerais simplement dire
que si dans le monde entier on s'intéresse à lutter contre
la misère et la faim, il ne resterait plus de place pour les
guerres et le terrorisme.