Une
délinquante tue son père, un homme frappe son épouse avec
une ceinture jusqu'à la mort, un père égorge sa fille
tombée enceinte hors mariage, ou encore cet homme d'affaires
qui en tue un autre à la suite d'une bagarre dans la boîte
la plus en vogue du Caire ... Les crimes de ce genre
ne cessent de défrayer la chronique, suscitant, au-delà
de l'émotion et de l'indignation, des interrogations sur
un phénomène qui semble toucher de plus en plus la société
égyptienne. « C'est parce que la société elle-même
a beaucoup changé. Il y a de plus en plus d'éloignement
de la religion, de fissure ou de séparation familiale,
avec des médias qui banalisent la violence en diffusant
sans cesse des scènes de meurtres, des scènes sanglantes »,
analyse Fadya Abou-Chéhba, chercheur au Centre national
des recherches sociales et criminelles.
La
jalousie, le chômage, l'ignorance, la pauvreté ou la drogue,
les motifs de ces crimes ne manquent pas. Selon un rapport
de l'Interpole, il y a environ six homicides par jour
exécutés à l'aide d'armes à feu, et souvent pour des raisons
futiles. Les ateliers clandestins de fabrication d'armes
blanches et d'armes à feu sont nombreux, y compris au
Caire. On parle d'au moins 25 000 armes blanches
et d'un demi-million d'armes à feu en circulation.
Le
sociologue et expert en criminologie Ahmad Al-Magdoub
affirme que le crime lui-même a changé de nature « parce
que l'aspect social a été négligé lors du passage du socialisme
au capitalisme ».
Il
était presque admis que ce genre de crimes soient du ressort
des classes les plus pauvres. Depuis toujours, la violence
familiale a parfois débouché sur des crimes. Al-Magdoub
explique que « dans cette catégorie se répand
une culture de la violence renforcée par la prévalence
de l'esprit tribal. Lorsqu'un problème survient, ils n'ont
recours ni à la police ni à la loi, et préfèrent régler
leurs problèmes par leurs propres moyens ». Les
faits divers répertoriés par la presse relèvent régulièrement
de crimes dans les bidonvilles qui font désormais presque
partie du quotidien, et qui ne se transforment pas en
affaires sensationnelles ou en procès d'opinion publique.
Ce
qui est nouveau, c'est que ces meurtres gagnent d'autres
classes sociales, avec l'exemple le plus flagrant de celui
de l'Arcadia Mall en 2001, qui a eu un effet de
choc sur la société égyptienne. A l'époque, les sociologues
avaient prévu que le phénomène était voué à se développer
parmi la classe la plus riche de la société. Il est vrai
que les crimes de ce genre ont gagné cette classe que
l'on croyait épargnée. Ne s'agit-il pas de l'élite de
la société ? « Pas du tout. Ce sont des gens
qui appartiennent à la classe populaire et qui avec le
libéralisme économique instauré par Sadate ont accumulé
pouvoir et fortune. Ils ont transposé dans leur nouveau
milieu leur culture de base ». Si l'ancienne
élite qui servait de modèle avait son mode de vie fait
de mondanités, de soirées à l'Opéra ou au théâtre, la
nouvelle classe, elle, est montée au sommet avec « un
étalage de luxe, et une déviation par rapport à toutes
les valeurs ». C'est ce qui fait dire à Magdoub
que cette classe affiche le slogan : « On
peut tout faire », pour prouver qu'elle existe.
Parce qu'ils étaient incapables d'assumer le rôle de leurs
prédécesseurs. Mais ils ont oublié que les feux des projecteurs
sont braqués sur ce monde de nouveaux riches, et que leur
argent, leur pouvoir ou leurs armes ne les mettront pas
à l'abri pour toujours. Il n'empêche qu'ils veulent faire
leur propre loi. Dans l'affaire Zikra, la famille de l'assassin
Aymane Al-Séwidi a brandi des armes à la sortie du corps
de la morgue pour empêcher les photographes d'en prendre
des clichés. Et ce, en pleine rue et devant les policiers.
Selon les observateurs, cette affaire devrait mettre le
ministère de l'Intérieur dans l'embarras. Il devra en
effet expliquer comment Aymane Al-Séwidi et sa famille
ont obtenu des autorisations pour détenir toutes ces armes.
Et puis, cette affaire devrait sonner le signal d'alarme
auprès de toutes les institutions politiques, sociales
et religieuses, qui ont jusqu'à présent abandonné leur
rôle pour éviter que la société dans son ensemble n'adopte
cette culture de la violence. |