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Naguib Mahfouz ... et la radio mensongère
Par Mohamed Salmawy

Les Etats-Unis qui ne cessent de nous rabattre les oreilles sur l'état de nos médias qu'ils jugent biaisés et non libres, mensongers et éloignés de toute sincérité, ont décidé de créer une nouvelle station de radio en langue arabe. Ceci afin de pallier le manque de liberté terrible des médias arabes. Et pourtant, cette station a démontré qu'elle était aussi mensongère, sinon plus, que nos médias taxés d'insincérité. Ainsi a-t-elle diffusé dimanche dernier une sinistre information concernant Naguib Mahfouz, conscience de notre nation arabe et l'un des hommes de lettres les plus importants de notre époque.

J'ai été profondément surpris par un coup de téléphone de notre collègue Hala Fawzi de l'Egyptian Gazette. Elle était abasourdie et voulait en savoir plus au sujet d'une malencontreuse et sinistre information diffusée par Sawa, la station américaine, à propos de Naguib Mahfouz, l'un des symboles de notre vie culturelle arabe. Je fus profondément ému en entendant cette fâcheuse information et je laissai tomber le combiné. Par ailleurs, une source informée de la sécurité avait au préalable démenti une autre information diffusée par cette même station rattachée au gouvernement américain. Selon cette information, le récent accident de Louqsor qui avait fait 3 morts de nationalité turque et 26 blessés, dont 3 Egyptiens, n'était autre qu'un acte terroriste.

L'ambassade turque a suivi l'enquête de l'accident qui a eu lieu après que l'autobus touristique qui se dirigeait vers le temple de Madinet Habou transportant 43 Turcs avait chaviré dans le lac d'Asfoun sur la rive occidentale après l'explosion du pneu avant. L'ambassade, elle, ne semblait pas méfiante quant au cours de l'enquête. Comment donc une station américaine pouvait-elle diffuser de manière aussi partiale des informations aussi mensongères ? Et ce, alors que les Américains accusent nos médias publics et privés de diffuser des nouvelles erronées et antisémites et d'attaquer à longueur de journée les forces d'occupation américaines en Iraq et en Afghanistan.

Pris de frayeur, j'appelai aussitôt Naguib Mahfouz à qui j'avais rendu visite la veille et qui me semblait en pleine forme, car il venait de terminer le centième rêve de la série des Rêves de convalescence.

Hala Fawzi me rappela aussitôt et lança inquiète : « Cette information fâcheuse est mensongère, n'est-ce pas ? ».

Et moi de lui répondre : l'information et la radio, toutes les deux véhiculent des mensonges.

Elle m'informa que Gulf Times, qui est publié en langue anglaise à Doubaï, lui avait demandé une biographie et des informations sur l'œuvre de Naguib Mahfouz à l'issue de cette malencontreuse information diffusée par Sawa. Mais voulant s'assurer de la véracité de l'information par éthique professionnelle, Salwa Fawzi m'avait contacté au préalable.

Cependant, l'appel téléphonique de Salwa n'était pas le seul, il fut suivi de plusieurs autres aussi inquiets, et furieux contre cette radio. Je ne cessais de les rassurer sur la santé de Mahfouz. Certains mêmes en vinrent à revendiquer le boycott de cette station à cause des mensonges diffusés.

Et pourtant, Naguib Mahfouz, le jour précédent, ne s'était pas départi de son sourire chaleureux. Comme à son habitude, il m'avait embrassé sur l'épaule droite et gauche. Un cheikh m'avait d'ailleurs raconté que le prophète Mohamad saluait ses proches de cette manière.

Dès que je vis Naguib Mahfouz, je m'aperçus aussitôt que son sourire rayonnant n'était pas sans raison et qu'une joie profonde l'envahissait. Une joie différente de celle avec laquelle il m'accueille d'habitude et qui était empreinte de courtoisie et de chaleur. Une joie différente aussi de celle qui vient achever un moment de désagrément et de mauvaise humeur qu'il est bien content de dépasser grâce à la venue d'une personne proche. Ce jour-là, son sourire traduisait une satisfaction intérieure et une sorte de sérénité profonde.
J'ai essayé de connaître les vrais motifs de cette joie. Je lui posai des questions sur son état de santé. Il répondait : « Dieu merci », en gardant ce sourire étrange. Puis sans préavis, je lançais : « Et qu'en est-il de vos rêves, M. Naguib ? ». Je voulais parler de ces textes courts, Les Rêves de convalescence, qu'il rédigeait régulièrement. Ces textes formés d'un ou deux paragraphes ressemblent à des haïku ne dépassant pas 4 ou 5 vers condensés, mais qui abondent en symboles et significations qui nécessiteraient de longues pages à d'autres écrivains.

Lorsque je lui demandai si les rêves réels qui servent de toiles de fond à ses petits contes lui faisaient défaut, il se contenta de dire : « J'ai encore des provisions de rêves que je n'ai pas encore publiés ». J'insistai alors : « Je vous parle des nouveaux rêves et non pas de ceux déjà écrits ». Il répondit : « Non » sur un ton définitif, en ajoutant qu'il ne pouvait pas contrôler ses rêves ni toujours bâtir un conte à partir d'un rêve.

Mais, ce jour-là, son sourire continuait à éclairer son visage. Je me dis donc que c'était parce que la revue Nisf Al-Dounia venait de publier le centième rêve des Rêves de convalescence. Mais Mahfouz me lança avec bonheur : « J'ai pu dicter aujourd'hui 14 nouveaux rêves ». Je fus alors gagné par sa joie, étant l'un des grands admirateurs de ces petits contes. Comme beaucoup de lecteurs, j'attends avec impatience leur publication, pour en parler avec Mahfouz au cours de ma visite hebdomadaire.

Sur le conseil de certaines personnes proches de lui, dont son épouse et moi-même, il avait décidé de dicter ses rêves au lieu de les rédiger à la main, ce qui nécessite un énorme effort, après l'odieux attentat manqué contre lui en novembre 1994.

Je lui demandai : « Que faites-vous quand le rêve est achevé et qu'il n'y a personne à qui le dicter ? ». Il me répondit qu'il l'apprenait par cœur après l'avoir élaboré dans son esprit sous sa forme finale. Et lorsqu'il pouvait finalement le dicter, il le faisait sans difficulté, car il était prêt dans sa tête.

Je ne pus résister au désir que je nourris depuis un moment d'enregistrer de sa voix un de ses rêves sur le magnétophone qui m'accompagne toujours lors de ma visite hebdomadaire. Le maître me récita alors un rêve que je considère comme le plus beau de ceux que j'ai lus jusqu'à aujourd'hui.

Par ailleurs, j'avais pris connaissance d'un livre anglais qui avait fait l'objet d'une thèse de doctorat, sur James Joyce. Il y était question de sa manière d'écrire. Le chercheur avait choisi comme corpus les différents brouillons de ce grand romancier en essayant de comprendre comment procédait la créativité littéraire à travers les différentes phases d'écriture jusqu'à la version finale. Le critique avait surtout étudié son chef-d'œuvre, Ulysse. Je me suis d'ailleurs toujours demandé : pourquoi un de nos étudiants post-universitaires ne s'intéresserait pas aux œuvres de Mahfouz pour voir les voies que prend l'écriture chez lui et le cheminement qu'a pris sa créativité après les séquelles de l'attentat manqué ? On pourrait se demander aussi comment son écriture évoluera après la phase actuelle où il se met à dicter ses textes pour la première fois.

Le monde littéraire de Mahfouz est un monde complexe et riche qu'on peut approcher de plusieurs manières. La station, qui se veut impartiale et libre, n'aurait-elle pas mieux fait, au lieu de diffuser ces mensonges, de puiser de manière respectueuse dans l'univers de Mahfouz où les perles rares fourmillent.

Que Dieu bénisse notre grand homme de lettres et le protège contre les méfaits de cette station américaine qui a surpris tous les Arabes par la diffusion de cette sinistre information. Information encore plus fallacieuse que tous les mensonges réunis qu'elle prétend que les médias arabes diffusent.

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