| Les
relations entre Addis-Abeba et Asmara sont de plus en plus tendues.
Sur fond de blocage politique concernant la démarcation de la
frontière commune, la Mission des Nations-Unies en Ethiopie
et en Erythrée (MINUEE) a donné le signal d'alarme en indiquant
avoir observé des mouvements de troupes érythréennes qui risquent
d'enflammer la situation.
La
situation est « plus tendue qu'elle ne l'était dans
le passé », a affirmé jeudi Gail Bindley-Taylor Sainte,
porte-parole de la Minuee, lors d'une conférence de presse.
Tout en réaffirmant que la situation demeure « militairement
stable » entre les deux Etats en guerre de 1998 à 2000,
elle a déclaré que « la Minuee a observé le déplacement
de troupes des Forces érythréennes de défense (EDF) »
à l'intérieur du pays, du secteur central et d'autres endroits,
vers le secteur ouest. La frontière érythro-éthiopienne est
découpée en trois secteurs (ouest, central et est) qui s'étendent
dans le pays sur plusieurs dizaines de kilomètres. Le village
de Badme, actuellement en territoire éthiopien et au cœur de
la mésentente entre Addis-Abeba et Asmara, se trouve dans le
secteur ouest.
« Nous
observons la situation avec beaucoup d'attention, car nous sommes
très conscients que la situation actuelle est politiquement
tendue », a ajouté la porte-parole. Selon des explications
données à la Minuee par les autorités érythréennes, « ces
troupes supplémentaires sont là pour participer à la moisson,
à des travaux agricoles et de construction », a poursuivi
Gail Bindley-Taylor Sainte. Ces « troupes supplémentaires »
évoluent à l'extérieur de la Zone de Sécurité Temporaire (ZST)
large de 25 km, établie en territoire érythréen tout le
long des 1 000 kilomètres de frontière avec l'Ethiopie.
Seuls des miliciens érythréens, qui ne portent pas d'armes lourdes,
sont autorisés à patrouiller cette zone dans laquelle quelque
4 200 Casques bleus sont également déployés.
« Tout
cela vous laisse avec un fort sentiment de pessimisme »,
a commenté samedi un diplomate en poste à Asmara sous couvert
de l'anonymat. « Si par malheur on arrivait à un constat
d'échec, c'est-à-dire à la reprise d'un conflit, on devrait
se poser la question de la capacité de la communauté internationale
à faire respecter le droit », a poursuivi la source
diplomatique.
Après
deux années de conflit frontalier particulièrement meurtrier,
entre 1998 et 2000, l'Ethiopie et l'Erythrée ont signé un accord
de paix global à Alger le 12 décembre 2000. Cet accord prévoyait
notamment la création d'une Commission frontalière Ethiopie-Erythrée
(EEBC), dont les cinq membres ont été désignés par les deux
pays, chargée d'arbitrer et de délimiter la nouvelle frontière
entre les « frères ennemis » de la Corne de
l'Afrique. L'EEBC, basée à La Haye, a rendu son verdict le 13
avril 2002, une décision « finale et obligatoire »
qu'Addis-Abeba et Asmara s'étaient engagés à respecter. Mais
après des mois de contestation, Meles Zenawi, premier ministre
éthiopien, a officiellement rejeté la décision de l'EEBC, dans
une lettre adressée le 19 septembre au Conseil de sécurité des
Nations-Unies. Depuis, la commission, qui avait prévu de démarrer
en octobre la démarcation physique de la nouvelle limite, a
annoncé le report sine die de ce processus, étape-clé
du processus de paix.
Le
19 novembre, une réunion de la Commission frontalière avec les
deux parties s'est soldée par un « échec complet »,
d'après la source diplomatique, selon qui l'EEBC avait prévu,
en vain, de fixer un nouveau calendrier des opérations. Alors
qu'Addis-Abeba appelle au dialogue, Asmara, qui perçoit le rejet
éthiopien comme une violation de l'accord de paix, est intransigeante
et avance que les relations ne seront normalisées qu'une fois
la frontière démarquée. « Les deux pays restent enfermés
dans leur logique et leurs frustrations », a déploré
un diplomate à Asmara, qualifiant la situation de « totale
impasse ».
Afin
de sensibiliser la communauté internationale à la situation
actuelle, Asmara a récemment lancé une « offensive diplomatique ».
Ali Seid Abdella, ministre érythréen des Affaires étrangères,
effectue actuellement une tournée des capitales européennes.
Un émissaire érythréen a d'autre part rencontré samedi le président
américain George W. Bush pour souligner le rôle que peuvent
jouer les Etats-Unis dans la prompte démarcation de la frontière
entre l'Ethiopie et l'Erythrée. Girmai Gebremariam, chargé du
département Amérique du Nord et Organisations internationales
au ministère érythréen des Affaires étrangères, a « souligné
le rôle que les Etats-Unis pourraient jouer dans l'application
immédiate de la décision de la Commission frontalière »,
lors de sa rencontre avec George Bush. M. Gebremariam a également
délivré une lettre du président Issaias Afeworky à l'attention
de M. Bush, ainsi qu'une lettre du ministre érythréen des Affaires
étrangères, Ali Seid Abdella, à l'attention du secrétaire d'Etat
américain, Colin Powell.
Parallèlement,
des représentants du gouvernement érythréen ont été envoyés
auprès du secrétaire général des Nations-Unies, Kofi Annan,
du président de l'Union africaine Joachim Chissano, du chef
de l'Etat algérien Abdelaziz Bouteflika, ainsi que du président
de la Ligue arabe Amr Moussa. |
|
Tous
les observateurs s'accordent à dire qu'une reprise des hostilités
entre l'Ethiopie et l'Erythrée serait, au regard de la situation
humanitaire préoccupante des deux pays, une aberration. Mais
qui pourrait devenir réalité. L'Onu en Erythrée a lancé vendredi
un appel humanitaire à la communauté internationale, soulignant
qu'en 2004, la moitié de la population du pays, qui s'élève
à 3,3 millions, dépendra de l'aide alimentaire internationale.
« Environ 1,7 million d'Erythréens affectés par la
sécheresse et la guerre (...) nécessiteront une assistance
humanitaire en 2004 », a déclaré Simon Nhongo, coordinateur
des affaires humanitaires de l'Onu en Erythrée, en présence
de représentants de l'Onu, du gouvernement érythréen et d'ONG.
Cet appel représente un montant total de 147 millions de dollars,
dont près de 98 millions pour l'aide alimentaire.
Simon
Nhongo a expliqué que malgré une amélioration des pluies cet
été, le pays ne produira que 20 % de ses besoins alimentaires
en 2004. En 2003, ce petit pays de la Corne de l'Afrique a
souffert d'une sécheresse grave due à des pluies insuffisantes,
et les Nations-Unies avaient demandé à la communauté internationale
d'assister 2,3 millions d'Erythréens, pour un montant total
d'environ 160 millions de dollars. L'appel de 2003 a été couvert
à 71 %, a expliqué Simon Nhongo, qui a encouragé les
donateurs à continuer de répondre de manière « précoce
et croissante » aux besoins humanitaires de l'Erythrée.
Certaines populations telles que des soldats n'ayant pas encore
été démobilisés par l'armée érythréenne ou des réfugiés érythréens
au Soudan qui n'ont pas encore pu retourner dans leur pays,
étaient des populations ciblées en 2003 et qui ne bénéficient
pas encore de l'aide.
Le
récent conflit frontalier avec l'Ethiopie a également causé
le déplacement de nombreux Erythréens à l'intérieur du pays,
considérés comme des personnes vulnérables et qui dépendent
de l'assistance internationale. Simon Nhongo a également souligné
que le retard de la démarcation de la frontière entre l'Ethiopie
et l'Erythrée a un impact sur la situation humanitaire du
petit Etat, notamment sur les populations déplacées qui n'ont
pas encore regagné leurs villages situés près de la limite
contestée.
|