| Al-Ahram
Hebdo : Lors de votre intervention au Centre d'Etudes Politiques
et Stratégiques (CEPS) d'Al-Ahram, vous avez expliqué que
la mondialisation n'est pas seulement économique. Comment définiriez-vous
ce phénomène ?
Olivier Mongin :
La mondialisation n'est pas seulement économique. Je crois qu'il
faut s'efforcer de l'appréhender comme un phénomène historique,
c'est-à-dire comprendre que « nous sommes dedans ».
C'est une manière de m'opposer à toute forme de discours qui dit
« nous pouvons en finir avec la mondialisation ».
Nous pouvons certainement la transformer en profondeur, mais en
finir voudrait qu'on aille contre la réalité de l'histoire. Il faut
essayer de comprendre ce qui distingue cette mondialisation des
précédentes. La mondialisation de la fin du dix-neuvième, début
du vingtième siècle était portée par une révolution infrastructurelle,
technique. Elle accompagnait la révolution industrielle, qui a touché
surtout les sociétés européennes, voire extra-européennes, comme
l'Amérique du Sud, qui ont souvent rendu possible la présence d'Etats
intégrateurs, qu'on a appelés Etat providence. Aujourd'hui, ces
sociétés sont mises à mal par la mondialisation actuelle, qui est
économique, mais est essentiellement portée par les nouvelles technologies,
par Internet, les technologies de l'information, tous les écrans
qui organisent aujourd'hui la mise en réseau des individus. Elle
accompagne aussi une réorganisation des rapports sociaux. La société
en réseau n'est pas nécessairement une société plus égalitaire.
C'est une société qui réorganise aussi la manière dont chacun veut
privilégier les contacts. Elle favorise énormément les stratifications,
c'est-à-dire qu'il y a de moins en moins de mixité sociale — je
parle en européen. La révolution technologique est à l'origine d'un
changement de cap économique : le nouveau régime de croissance
mis en place aux Etats-Unis il y a déjà plus d'une trentaine d'années.
Il y a eu un certain nombre de phénomènes concomitants, le problème
du pétrole, mais aussi ce que l'on a appelé les investissements
directs à l'étranger, les crises de la dette, etc. On s'est trouvé
devant un nouveau système qui n'est pas réductible à la simple ouverture
du marché. La mondialisation financière est la plus critiquée aujourd'hui,
mais ce n'est qu'un élément par rapport à d'autres. Ce qui définit
ce nouveau régime de croissance, c'est l'extension du salariat — ce
qu'en France on appelle les délocalisations — la révolution
informatique et la mondialisation financière, que l'on peut critiquer
aujourd'hui — le rôle des banques, après les crises en Amérique
du Sud essentiellement, en Russie, en Asie. Ce qui est porté par
les révolutions technologiques, et qui est indissociable du système
boursier, est quelque chose qu'on ne va pas remettre en cause comme
cela. Nouveau régime de croissance et révolution technologique sont
les éléments fondamentaux qui ont laissé croire un temps que le
capitalisme allait pouvoir, via le marché, fonctionner comme ça.
La question est de savoir si les Etats pouvaient organiser les marchés.
Le débat qu'on doit avoir aujourd'hui porte sur les conditions d'un
marché concurrentiel qui fonctionne. Or, on s'aperçoit que dans
la plupart des cas, ces conditions n'ont pas existé. Personnellement,
j'insiste sur trois autres points : la question culturelle,
qui m'intéresse beaucoup parce que je pense qu'on ne peut pas l'analyser
de manière aussi critique que la mondialisation économique. Aujourd'hui,
il y a beaucoup de théoriciens indiens, sud-africains qui parlent
de post-colonialisme. L'idée que le monde n'est plus organisé selon
un centre et une périphérie, que beaucoup de cultures sont elles-mêmes
émergentes, est très importante. Sur le plan de l'identité et de
la culture, le problème ne se pose peut-être pas en termes de théorie
de la dépendance. J'insiste aussi sur la facette politique de la
mondialisation. L'idéologie néolibérale a énormément mis en avant
la réduction du rôle de l'Etat, or il y a une demande de sécurité
de plus en plus forte dans l'espace national, accrue par le contexte
international depuis le 11 septembre. La question de la sécurité
n'est donc pas au centre des débats sur la mondialisation par hasard,
même si on met de côté le 11 septembre. Le problème de l'Etat est
à reprendre. Ce n'est pas parce que l'Etat, dans le contexte de
la mondialisation, perd une partie de son rôle et de sa fonction
économique, qu'il a disparu. Je pense que réfléchir en ces termes-là
est une totale contradiction, puisque le problème aujourd'hui des
non Occidentaux, c'est la constitution d'Etats. Par ailleurs, on
présente souvent la mondialisation comme « l'accès au monde
virtuel », la « fin des territoires » :
c'est la thèse d'un politologue français qui vient souvent au Caire,
Bertrand Badie. Je pense au contraire que la mondialisation consiste
à re-territorialiser, à réorganiser les espaces. C'est un phénomène
qui travaille l'ensemble des sociétés, différemment selon leur niveau
de croissance. Il y a des évolutions parallèles au niveau de la
fragmentation et de l'exclusion entre Buenos Aires et Le Caire,
par exemple.
— Quel
est pour vous le sens de « l'exception française » ?
Est-elle seulement culturelle ?
— Le problème
de la France, comme celui de beaucoup de pays, c'est d'essayer d'imaginer
un type d'action politique qui s'accorde à un contexte qui n'est
plus celui de la société industrielle, ou sur le plan du travail
en entreprise qui n'est plus celui du fordisme. Or la France subit
un certain nombre de contrecoups, comme toutes les sociétés. Comme
c'est un pays à tradition étatique forte, elle y répond sur un mode
étatique. Très souvent, il y a un double discours français :
vouloir à la fois contrer le cours de la mondialisation et accompagner
le mouvement de libéralisation et de privatisation. Ce qui rend
le débat en France très difficile, c'est le discours critique qui
fait comme si la mondialisation n'avait pas cours. Ce qui ne veut
pas dire que la France n'a pas de capacité de répliques. La mondialisation,
c'est aussi le problème des identités, des communautés d'origine,
qui ne sont pas uniquement religieuses. Comme le remarquent beaucoup
d'historiens aujourd'hui, peut-être que le modèle d'intégration
communautaire américain est plus à l'aise, paradoxalement, dans
le contexte historique qui est le nôtre. Je ne dis pas ça sous forme
axiologique, c'est-à-dire sous forme de jugement de valeur, c'est
un constat. La pression américaine vient aussi de la capacité des
Etats-Unis de se mouvoir dans un monde où les identités ont pris
le dessus sur ce qu'il faut appeler le modèle laïque français — ce
n'est pas pour mettre en cause le modèle laïque.
— Un profond
mouvement de contestation de la mondialisation a vu le jour depuis
Seattle, en 1999, maintenant appelé mouvement alter-mondialiste.
Quelles capacités de résistance a-t-il pour vous ?
— Je pense que
le tort de ce mouvement, dont on ne peut que soutenir l'action,
c'est d'avoir été un mouvement d'opposition à l'idée même de mondialisation
qui reprenait la critique traditionnelle du capitalisme. A travers
la mondialisation, on critiquait le capitalisme. C'est un mouvement
qui a été porté par certaines extrêmes gauches, pas uniquement,
aussi par des ONG. On ne parle « d'alter-mondialisation »
que depuis environ un an. Maintenant alternatif, ce mouvement a
peut-être le tort de ne pas saisir les autres piliers de la mondialisation.
Est-ce qu'il ne serait pas intéressant de prendre la question des
luttes urbaines comme terrain central ? Personnellement, c'est
ce que je pense parce qu'il est plus facile d'inscrire une action
dans un espace. Le contexte des fragmentations urbaines est plus
intéressant que la lutte contre des institutions auxquelles on n'a
pas accès ou l'idée qu'il y a un complot organisé par les capitalistes
américains. Les acteurs ont du mal à avoir prise sur des objets
politvéritables. A ne rester que sur le terrain économique, le mouvement
est dans une situation difficile. Cancun a été un échec pour tout
le monde. Par ailleurs, le mouvement intervient dans un contexte
où on observe un double échec. Premièrement, celui de la social-démocratie
classique, l'échec d'une manière de regarder nos sociétés qui correspond
à la société industrielle. On ne peut pas continuer à réfléchir
dans le cadre classique de l'entreprise à partir du moment où la
mondialisation a complètement déstructuré l'organisation pyramidale
de l'entreprise autour de laquelle fonctionnait le conflit capital/travail.
Le mouvement alter-mondialiste est à la bordure et a profité de
l'échec de la social-démocratie. Je ne pense pas que lui, avec des
relais principalement d'extrême gauche et anarchiste — tout
cela étant respectable — ait plus la capacité de répondre dans
des cadres nationaux, voire internationaux. Deuxième échec, le mouvement
dès lors qu'il n'était pas uniquement réactif et nationaliste, doit
prendre acte de l'échec de toutes les tentatives de réformes des
institutions internationales. Le thème central était la régulation.
Aujourd'hui, les institutions de la régulation n'ont jamais été
aussi fragiles. Personnellement, je pense qu'il faut continuer à
imaginer d'autres formes de régulation, d'autant plus qu'au sein
des institutions il y a enfin une prise de conscience d'un certain
nombre d'échec des politiques d'ajustement structurel. Le plus important,
c'est d'essayer de comprendre le décalage entre le mouvement, qui
peut avoir une vision extrêmement critique de certains Etats et
la politique de quelqu'un comme Lula. A Paris, au Forum social européen,
il a été très durement critiqué. Est-ce que Lula aujourd'hui a le
choix ? Est-ce qu'il mène cette politique pour suivre les ordres
du FMI ? Je n'en suis pas si sûr. Il a compris que dans un
contexte où le système de redistribution est très inégalitaire,
il ne peut pas répondre uniquement sur ce plan. Son action consiste
à essayer de faire accéder les plus pauvres à la propriété, à l'outil
entrepreneurial. Il faut se poser la question de savoir pourquoi
en Argentine ou en Brésil, où la crise financière a été énorme,
le problème n'est pas de prendre simplement à contre-pied les mesures
du FMI, surtout parce que le FMI met de l'eau dans son vin, par
rapport au problème de la dette. On a besoin de l'émergence de politiques
responsables.
— Pensez-vous
que le dernier Forum social européen à Paris peut constituer un
pas en avant pour l'enracinement des mouvements sociaux européens ?
— Il y a le risque
d'un mouvement qui concerne toujours un peu les mêmes personnes,
composé de facettes très différentes. Il présente le même défaut
que celui des ONG, il est auto-référenciaire, ce qui lui manque,
c'est au-delà des mots d'ordre, d'avoir des interrogations sur des
objets qui résistent.
— En invitant
Tariq Ramadan au FSE, le débat sur le modèle laïque français a été
relancé. Quelle est votre position dans ce débat ?
— Le débat sur
le problème communautaire est indissociable du débat institutionnel
en France. Faut-il ou non réformer la loi de 1905, qui régit les
rapports entre l'Etat et l'Eglise catholique ? L'autre débat
qui touche l'Education nationale, c'est la question du voile. Il
y a 5 millions d'immigrés d'origine musulmane et arabe. Tout cela
est très compliqué parce que le problème de l'islam n'avait jamais
été pris en compte dans la réflexion. Ces débats accompagnent les
difficultés que rencontre la France vis-à-vis de son propre système
d'intégration. La grande question que pose l'Amérique, bien sûr,
c'est la question de la puissance militaire, de la guerre, d'une
certaine volonté hégémonique. Mais c'est aussi la question de savoir
si son modèle d'intégration n'est pas plus en prise aujourd'hui
avec la réalité. Moi, je reste Français et je pense que la distinction
entre le religieux et le politique est très importante. Mais la
part que les Etats-Unis font à la dynamique communautaire paraît
essentielle dans les capacités d'accueil. Et là, la France est prise
au dépourvu. |