Hebdomadaire égyptien en langue française en ligne chaque mercredi

Nulle part ailleurs

La Une
L'événement
Le dossier
L'enquête
Nulle part ailleurs
L'invité
L'Egypte
Affaires
Finances
Le monde en bref
Points de vue
Commentaire
d'Ibrahim Nafie

Carrefour
de Mohamed Salmawy

Portrait
Littérature
Livres
Arts
Société
Sport
Patrimoine
Loisirs
Echangez, écrivez
La vie mondaine
Noël . Les 1 000 habitants de Nazlet Ghattas, un village au fin fond de la Haute-Egypte, vivent malgré eux en autarcie loin de tout. C'est autour de leur prêtre et de leur église catholique que tout s'organise. Reportage.
Les catholiques de Nazlet Ghattas

Nazlet Ghattas, Ezbet Al-Nassara (le hameau des chrétiens), le Vatican de Minya ou la petite Rome, telles sont les appellations de ce petit village au fin fond de la Haute-Egypte. Vous l'avez compris, c'est un village où vivent des chrétiens. Mais, l'histoire va beaucoup plus loin. Nazlet Ghattas est non seulement une localité qui abrite des chrétiens, mais tous se rattachent à l'église catholique. Le récit rapporte que deux frères, les Ghattas, se sont établis dans ce bourg depuis plus de deux siècles et ont fondé deux petites familles. Avec le temps, la population de Nazlet Ghattas a augmenté pour atteindre le chiffre actuel de 1 000 habitants tous ayant la même généalogie et fréquentent la même église.

Minya, qui fait partie du Saïd, a toujours été taxée avec bien d'autres localités de cette région d'Egypte comme étant une ville à majorité copte orthodoxe. Or, selon le rapport émis tous les deux ans par l'église catholique d'Egypte sur la situation de la communauté catholique en Egypte, on apprend que celle-ci compte environ 250 000 fidèles dont plus de 90 000 en Haute-Egypte. Les églises de Minya et d'Assiout viennent en tête de liste avec plus de la moitié de ce chiffre. Ainsi, il n'est donc pas étonnant de constater que les quelques familles aisées, de grande notoriété et de confession chrétienne à l'exemple de Yassa, Al-Masri, Kozmane et Khozam appartiennent à l'Eglise catholique et sont natives de cette ville.

A Minya, les empreintes de cette population catholique importante sont nombreuses : Les écoles des Jésuites et des Bon Pasteur côtoient les églises et les associations de développement social catholiques. Selon, Ibrahim Ishaq, l'archevêque de Minya, cette présence catholique est due en premier lieu au travail très actif des missionnaires qui se sont installés dans cette région depuis plus de deux siècles. Les Franciscains, les Jésuites, les Sacré- Cœur et d'autres communautés ont fondé des églises et des écoles dans la région et ont ainsi attiré beaucoup de fidèles. « En parallèle, la fondation des écoles du clergé (qui forment les futurs prêtres catholiques) dans plusieurs villes du Saïd telles que Tahta et Minya a à son tour encouragé les jeunes saïdis à choisir cette vocation », explique-t-il.

Nazlet Ghattas ne fait donc pas exception à la règle, mais tire sa singularité par le fait que toutes les familles qui l'habitent sont catholiques. C'est d'ailleurs un bourg très connu dans l'histoire de l'église catholique d'Egypte. Il a donné naissance à un nombre important de prêtres, d'évêques et de religieuses, dispersés aujourd'hui dans différents couvents, églises et écoles d'Egypte selon la mission et la vocation de chacun. Une source de fierté pour ses quelque 1 000 habitants qui connaissent par cœur les noms des « émissaires de Nazlet Ghattas ». « Les évêques Iskandar Ghattas et Ishaq Ghattas sont issus de notre village, ainsi que les centaines de sœurs et de prêtres installés au Caire, à Suez ou dans les villes voisines », se vante Hanna, un habitant du village.


La voix du père Thomas

Ici, à 350 kilomètres du Caire, la modestie du décor saute au yeux. Des ruelles boueuses, de petites maisons construites en béton ou en brique, et sur les façades sont gravés le signe de la croix suivi du nom du propriétaire et d'une phrase de la Bible. Tout le hameau est encerclé de vastes terrains agricoles. L'agriculture est en fait l'activité principale de la plupart des habitants. Le visiteur ne peut pas éviter les quatre bâtisses qui se dressent à l'entrée : l'église catholique, le siège de l'association de développement, l'école primaire catholique et le foyer des sœurs du Bon Pasteur. C'est autour de ces établissements que se déroule tout le quotidien de ses habitants. « Chaque après-midi, nous organisons une réunion à l'église. Des cours de catéchisme, des rencontres pour femmes, des assemblées de jeunes, sans oublier les messes. C'est un moyen pour occuper les habitants du village tout le long de la semaine », explique père Thomas, le seul prêtre de l'église et du village. Pour ce jeune prêtre (à peine la trentaine), de telles activités lui permettent de tuer le temps. Enfermé seul dans son église, il avoue que sa mission est difficile. Ayant servi pendant quatre ans à Abou-Qorqas, un village plus animé et plus moderne dans la région de Minya, le père Thomas ne peut s'empêcher de manifester son étonnement face à la situation de précarité qui règne dans ce petit village. « Je suis arrivé ici il y a trois semaines seulement. C'est l'appel de Dieu auquel je dois toute obéissance », confie-t-il.

A Nazlet Ghattas, les organismes de services fondamentaux sont inexistants. Pas de dispensaires, pas d'écoles, pas de commissariat de police, ni de boulangerie. Même les moyens de transport évitent de rentrer dans le village après le coucher du soleil. Ce qui isole Nazlet Ghattas du reste du monde. Une situation qui a poussé les habitants à investir tous leurs efforts dans l'église. « Cela a facilité notre tâche, car il s'agit d'une population très liée à son église. Il suffit que la cloche de la paroisse retentisse pour que toutes les familles du village se rassemblent et assistent à la prière », dit père Thomas. De plus, les conditions de vie modeste et la mentalité des gens ont fait du clergé un exemple à suivre. « La parole du prêtre est ici très respectée et surtout très influente », dit père Thomas.

Juste à côté, dans le foyer des sœurs du Bon Pasteur, trois religieuses ont pour mission d'aider le père Thomas à soutenir cette petite population. « Nous leur rendons visite, faisons l'impossible pour trouver des médecins prêts à venir consulter les grands malades, nous suivons les élèves dans leurs études. Notre objectif : faire sentir aux habitants que nous sommes proches d'eux et toujours présents en cas de difficultés », dit sœur Madeleine.


Petits moyens, grands rêves

De Choubra, au Liban en passant par Mouski, Suez, Port-Saïd, Belgique, sœur Madeleine a choisi après ce long itinéraire de venir à Nazlet Ghattas. De nature active, cette originaire de Sohag a toujours été fascinée par le travail social et caritatif. Un choix qu'elle ne regrette pas.

Se servant de leur véhicule privé, les sœurs font des déplacements incessants entre les villages voisins pour aider le plus de gens, font leurs courses hebdomadaires à Minya et jouent d'intermédiaires entre les habitants de Nazlet Ghattas et le monde extérieur. « Pour rendre une visite à une famille, je dois prendre les sœurs avec moi, elles connaissent tout le village et leur présence est très sollicitée et rassure les familles », confie père Thomas. Ensemble, ils ont des rêves à réaliser : celui de transformer Nazlet Ghattas en un bourg agréable et plus commode avec une boulangerie, un réseau de transport plus efficace et des projets d'emploi pour les jeunes.

Originaire de ce village, sœur Mariam connaît tous ses habitants, leurs besoins et même la mentalité de chacun. « J'ai eu quelques craintes au départ lorsque j'ai appris que j'allais servir au sein de ma famille et mes proches. Ces gens m'ont toujours connue en tant que personne ordinaire. Mais, avec le temps, j'ai constaté que cela avait enrayé toutes les barrières psychologiques qui pouvaient entraver ma mission. Ils m'appellent même Mariam comme ils étaient habitués avant, sans le titre de sœur comme c'est le cas avec les autres religieuses du foyer », dit-elle.

Aujourd'hui, la jeune sœur sert de guide pour le père Thomas qui ne connaît encore pas très bien la culture de ses fidèles ni leurs habitudes. « J'ai été offusqué de voir des femmes venir en chemises de nuit à l'église pour faire leurs prières. Pour elles, c'est tout à fait normal car il n'y pas d'étrangers et tous les habitants ont des liens familiaux. De plus, elles considèrent l'église comme leur propre demeure vu qu'elles y passent la plus grande partie de leur temps ». Et ce n'est pas le seul choc. En faissa balade quotidienne dans le village, le père Thomas a constaté que les portes des maisons restent grandes ouvertes et ne sont verrouillées qu'à 8h du soir, heure à laquelle les familles se mettent au lit.

Un style de vie nouveau pour le père Thomas et auquel il doit s'habituer. Cette semaine, il passera son premier Noël dans sa nouvelle église et avec ses fidèles. Une messe qui réunira tous les habitants du village et même ceux qui l'ont quitté pour habiter d'autres villes. Les coutumes du village exigent que le prêtre reçoive chez lui tous les enfants du village avec des bonbons avant d'aller rendre visite à toutes les familles pour leur souhaiter un joyeux Noël. Une nouvelle expérience pour ce jeune prêtre qui commence avec cette fête toute une nouvelle vie.

Amira Doss
 

Pour les problèmes techniques contactez le webmaster

Adresse postale: Journal Al-Ahram Hebdo
Rue Al-Gaala, Le Caire - Egypte
Tél: (+202) 57 86 100
Fax: (+202) 57 82 631