Hebdomadaire égyptien en langue française en ligne chaque mercredi

Livres

La Une
L'événement
Le dossier
L'enquête
Nulle part ailleurs
L'invité
L'Egypte
Affaires
Finances
Le monde en bref
Points de vue
Commentaire
d'Ibrahim Nafie

Carrefour
de Mohamed Salmawy

Portrait
Littérature
Livres
Arts
Société
Sport
Patrimoine
Loisirs
Echangez, écrivez
La vie mondaine
Histoire . Dans son dernier livre, Bonaparte et Mahomet, l'écrivain journaliste Ahmad Youssef brasse les confrontations Orient-Occident avec au centre une image de l'islam qui contraste avec les idées reçues en Occident.
Une fresque sur l'Egypte et l'islam

Par Arnaud Ramière de Fortanier*

Avec la Bibliothèque d’Alexandrie, Jean Cocteau, L’Orient de Jacques Chirac, la politique arabe de la France, maintenant Bonaparte et Mahomet, Ahmad Youssef persiste sur le chemin ouvert en 2000 avec son premier ouvrage consacré à La Fascination de l’Egypte. Egyptien, journaliste à Al Ahram, Ahmad Youssef est un écrivain parfaitement francophone et prolifique qui explore méthodiquement les bouleversements et les continuités de la confrontation de l’Orient et de l’Occident. On connaît bien en France les travaux de François Charles-Roux, Jacques Berque, Henry Laurens, André Raymond ou Robert Ilbert, mais il fallait qu’une vision purement égyptienne entre dans le concert de l’édition en langue française, aux côtés d’Anouar Louca, et dans la continuité d’Abdel-Rahmane Al-Jabarti qui rédigea le Journal d’un notable du Caire durant l’expédition française, 1789-1801.

De la confrontation, des Croisades à Suez, tout a été dit par les ouvrages d’érudition, mais du dialogue et du lent apprentissage de la reconnaissance de l’un et de l’autre, un long chemin reste à parcourir par une lecture renouvelée des grands textes d’une histoire que l’on croyait bien connaître. Il aura fallu que ce soit cet ami égyptien qui me fasse remarquer ce que dit Joinville des relations de saint Louis avec les ulémas du Caire qui lui proposèrent de devenir roi d’Egypte, et aussi que l’émir Fakhreddine bin Al-Cheikh qui attendait l’expédition française sur les rivages, portait encore sur son drapeau les armes de son ami islamophile, l’empereur Frédéric II, dont l’historien égyptien Al-Maqrizi rapporte d’époustouflants témoignages de sympathie ! Comme quoi, déjà, les puissances occidentales réglaient leurs comptes outremer.

Après deux siècles de guerres de religion contre l’islam, l’Occident opère enfin en plein Moyen-Age sa propre croisade culturelle, selon la belle expression d’Ahmad Youssef : les universités de Paris, Oxford, Bologne et d’autres à leur imitation, créent des chaires de langues arabes et sémitiques, en suivant en cela le concile de Vienne de 1312, vingt et un an seulement après la prise de Saint-Jean d’Acre. Aristote est étudié grâce à des écrits en langue arabe comme ceux d’Avicenne.

« Dans un domaine au confluent lui aussi de plusieurs courants, les Latins découvraient encore une autre image de l’islam qui contrastait violemment avec celle qu’ils s’étaient forgée dans le cadre religieux », écrivait en 1993 Maxime Rodinson dans son ouvrage La Fascination de l’islam ; encore une fascination !

Ironie de l’histoire, au moment où l’Europe commence sa Renaissance, forte de son héritage musulman, l’empire ottoman surgit à l’horizon, nouveau péril né de l’islam : Vienne est assiégé en 1529, mais Sélim était entré triomphalement au Caire dès 1517. François Ier signe les Capitulations en 1535, qui vont régir les relations entre la Porte et la monarchie française jusqu’à Bonaparte ; elles scellent l’ère des croisades et inaugurent l’ère du mercantilisme qui aura pour conséquence l’avènement de l’ère de l’expansion coloniale.

Devant la pression catholique à l’ouest et russe orthodoxe à l’est, les Ottomans maintiendront Le Caire comme base de repli éventuel au sud : Leibnitz comprit cela très vite, qui fut le premier à relever ce point dans cet étonnant Consilium Aegyptiacum qu’il présenta vainement à Louis XIV en 1672. Cela donne ici l’un des chapitres les plus originaux au titre assez journalistique : « Le fantôme de Leibnitz à Versailles ».

Après le temps des pèlerins, on voit arriver les consuls français à Alexandrie et à Damiette et, avec eux, de nouveaux projets de conquête, mais aussi de nouvelles expériences positives ; le premier consul nommé fut André du Ryer (1580-1660) : il entreprit la traduction du Coran qui parut à Paris en 1647. Régis Blachère a souligné combien elle fut accueillie immédiatement avec une faveur due à ce que le public lettré de l’époque s’intéressait au monde islamique beaucoup plus que nous ne l’imaginons aujourd’hui. En 1735, le consul Benoît de Maillet publie une première Description de l’Egypte qui décrit avec charme et précision une contrée musulmane avec ses détails architecturaux et ses mosquées, avec des scènes de la vie quotidienne au Caire et à Alexandrie : Louis XV n’en retiendra que la colonne de Pompée.

L’ambassadeur François Charles-Roux, avant de devenir le dernier président de la Compagnie universelle du canal de Suez, a rédigé un surprenant ouvrage qui décrit Le Projet français de la conquête de l’Égypte sous le règne de Louis XVI, où l’on voit « le fantôme de Leibnitz » continuer à œuvrer dans les couloirs du ministère des Affaires étrangères, à Versailles, malgré l’opposition systématique des rois de France successifs, imperturbablement fidèles à l’alliance ottomane. A la demande du comte de Sartine impressionné par le rapport du mystérieux baron de Tott, intitulé Examen ottoman et des vues qu’il détermine relativement à la France, Saint-Didier rédige un très volumineux dossier consacré pour la première fois à l’Egypte en dehors de son contexte ottoman : Observations sur l’Egypte consacrées à la conquête de ce pays stratégique en fonction cette fois-ci du commerce anglais en Inde : « Qu’on jette les yeux sur la position géographique de l’Egypte. Placée entre la Méditerranée et la mer Rouge à l’extrémité orientale de l’Afrique, où l’isthme de Suez la joint avec l’Asie, elle est également à portée de recevoir les productions de l’Afrique, de l’Europe et de l’Asie (…). Ouvrons le port de Suez aux Indiens, traitons avec leurs souverains, allons avec nos vaisseaux y chercher leurs marchandises : bientôt les Anglais ne pourront plus soutenir notre concurrence, bientôt ils abandonneront un pays dont ils ne pourront plus nous disputer le commerce … ». Quant aux Egyptiens, ils « respireraient enfin, après avoir gémi pendant des siècles sous la tyrannie la plus atroce ». Le baron de Tott est envoyé en 1777 reconnaître les côtes de ce pays : il est accompagné par un interprète, le Marseillais Venture de Paradis que l’on retrouvera auprès de Bonaparte peu de temps après, car c’est Bonaparte qui va accomplir le vœu de Leibnitz de libérer les Egyptiens du joug ottoman tout en cherchant à contrôler la route orientale des Indes. Bonaparte, qui est un homme des Lumières, pétri de littérature encyclopédique et déjà l’un des premiers romantiques.

Avec Voltaire, l’image de Mahomet avait considérablement évoluée en France : comme l’a bien développé Henri Laurens. « Il s’identifie à un spectre qui commence à hanter la conscience occidentale, le génie supérieur à toute morale, le démiurge ». Voltaire souligne que l’entreprise des « Sarrasins » de renouveler en Egypte l’ancien canal creusé par les pharaons et rétabli ensuite par Trajan, et de rejoindre le Nil à la mer Rouge, « est digne des siècles les plus éclairés ». Dans L’Essai sur les mœurs, Mahomet est gratifié du rôle de législateur et de fondateur d’empire. Les voyages sur le Nil se multiplient et avec eux les publications ; celles de Savary et de Volney sont les plus importantes : Bonaparte les aura lues attentivement et fait son profit.


Bonaparte en Egypte

Nommé général en chef de l’armée d’Angleterre, le vainqueur de Lodi, soutenu par Talleyrand, décide d’organiser une expédition en Egypte pour éloigner sa marine des côtes de la Manche et pour la contrer sur la route des Indes. Une seule force est capable de nuire à ces projets : la foi ardente des Egyptiens. Bonaparte va tenter, en homme des Lumières, d’y répondre par la science ; d’où ce titre que l’on a donné à ce « premier raid scientifique ». Contrairement à ce que l’on a dit, l’Egypte était à ce moment-là d’une prospérité étonnante : René Raymond nous l’a bien décrite. Mais la plus grande difficulté résidait dans les relations à établir avec la société musulmane et ses ulamas ; le Diwan constitua en juillet 1798 la première institutnationale véritablement égyptienne, de statut laïque, pourtant animée par des acteurs religieux, ces cheikhs, dont les portraits sont aujourd’hui conservés au château de Versailles.

Ahmad Youssef décrit longuement le choc des cultures et les efforts de Bonaparte pour s’adapter à la civilisation et à la religion du pays occupé par ses armées ; les savants et la création de l’Institut d’Egypte en sont un élément majeur et relativement bien connu ; moins peut-être l’éventualité d’une conversion du « sultan Al-Kébir », surnom donné au général en chef par les Egyptiens. Celui-ci, déjà, avait rédigé en 1789 un conte arabe intitulé Le Masque prophète. A la proclamation de Bonaparte : « Gloire à Allah. Il n’y a point d’autre Dieu que Dieu. Mahomet est son prophète et je suis de ses amis », répond la salutation de l’ouléma Ibrahim citée par l’incontournable Chateaubriand : « Que les anges de la victoire balaient la poussière sur ton chemin et te couvrent de leurs ailes ». Ce Chateaubriand, cité récemment par Philippe Sollers dans Le Monde des Livres, qui écrivait : « Comme Mahomet avec le glaive et le Coran, nous allions l’épée dans une main, les droits de l’homme dans l’autre ».

Si en définitive Bonaparte ne franchit pas le pas, son deuxième successeur, le général Menou « succomba à la tentation », lui qui proclamait : « Soldats, sachez donc être généreux envers les Egyptiens ; mais que dis-je ? Les Egyptiens aujourd’hui sont français ; ils sont vos frères ». Il fut surnommé Abdallah Jacques.

Moins de vingt ans plus tard, les armées égyptiennes constituées essentiellement, et pour la première fois, de fils de fellahs, bâtiront un empire dirigé par un chef d’état-major français : Soliman Pacha, de son vrai nom colonel Sève. Après Bonaparte, l’Egypte n’était plus ni turque ni complètement islamique, mais guidée par un islam émaillé des idéaux de la Révolution et du nationalisme. Selon Ahmad Youssef, au raid scientifique de Bonaparte, les musulmans n’avaient que deux moyens de s’opposer : la semi-imitation ou la révolte totale. Ces deux choix vont tour à tour alterner et se conjuguer à Damas, au Caire et à Alger. Mais c’est du côté du canal de Suez que musulmans et Occidentaux vont entrer dans l’ère de la paranoïa des civilisations, Suez que Bonaparte avait inspecté personnellement avec ce général Caffarelli pour lequel les Egyptiens, jusqu’à Youssef Chahine, ont gardé un souvenir affectueux. Le canal de Suez fut inauguré solennellement en présence du cheikh d’Al-Azhar et du représentant du pape ; Ferdinand de Lesseps qui parlait arabe et qui entretenait des relations d’amitié étroite avec le khédive, réalisait là le vieux rêve français. Mais c’est aussi à Ismaïliya, ville française s’il en fut, qu’apparurent les fondamentalistes musulmans qui initièrent peut-être sans le savoir la naissance de groupuscules fanatiques armés, prêts à tout pour combattre un Occident impie. La nationalisation du canal en 1956 fut avant tout une revanche contre l’histoire. Tout cela est maintenant bien loin heureusement.

« Face aux deux tours effondrées du 11 septembre 2001, la statue de la liberté, à l’origine destinée à être érigée à l’entrée du canal de Suez, fait un clin d’œil à l’histoire. Le chemin de Suez à New York n’est pas très long, mais jalonné de quelques heurts entre l’islam et l’Occident européen. Avec l’Occident américain, l’ère des grands heurts ne fait que commencer. Le choc culturel voulu par Bonaparte ne cesse de nous faire subir, en Orient et en Occident, ses terribles ondes ».

En deux cent pages, Ahmad Youssef nous fait parcourir une fresque époustouflante, avec un rythme soutenu sur plus d’un millénaire, pour arriver à nos jours en poursuivant sa réflexion sur la politique arabe de la France qu’il connaît si bien et qu’il suit de près à Paris en spectateur averti.

*Inspecteur général des Archives de France.

Conservateur général du Patrimoine à Versailles.

Vice-président de l’Association du Souvenir de Ferdinand de Lesseps et du canal de Suez.

Ancien archiviste de la ville de Marseille.

Au-delà de la vue

Les Aveugles peuvent modeler, un livre témoignage sur une très belle expérience au Japon.

« Une petite aveugle de dix ans a façonné sa propre figure ». Ainsi s'ouvre ce livre très exceptionnel sur une expérience de 30 ans dans l'éducation de jeunes non-voyants et leur initiation à la sculpture. Cette expérience a lieu, il est vrai, au Japon mais elle intéresse éducateurs et amateurs d'art un peu partout dans le monde. D'ailleurs, l'auteur Shiro Fukurai a enseigné pendant 30 ans à l'école municipale pour non-voyants à Kobe. Son livre vient d'être présenté en Egypte comme il l'a été dans 191 autres pays.

L’expérience est fascinante et émouvante. Ce qui compte et la distingue, c'est qu'elle témoigne de la vérité. Comment ces enfants envisagent-ils leur propre être et le monde tout autour ? Les enfants aveugles ont de l'imagination et ils apprennent surtout à l'exprimer. En feuilletant les pages, on est face à de la vraie poésie. Elle émane de ces enfants dont on montre les œuvres et la perception qu'ils ont d'elle et de la nature. Tout autour. On est à leur écoute. « La première fois où j'ai touché l'argile, j'ai eu peur ». « Qu'est-ce que cela veut dire d'être visible » « La lumière d'une lampe. Tu vois ? dis ma mère (Il n'y a pas eu de réponse) ». Le professeur explique avec le même procédé poétique : « Ce que vous voulez réellement créer se trouve au fond de votre cœur ».

C'est là qu’il faut chercher. L'action commune de l'affection, de l'imagination et des mains. Celles qui pétrissent la glaise. Et c'est là l'aspect le plus complexe de l'opération. Il est expliqué par l'auteur. « Au cas où il faut modeler un corps humain, les enfants commencent par réaliser une masse d’argile. Ensuite, ils retirent une partie de l'argile de la masse comme pièce unique servant à la tête et aux extrémités. Ils font la forme de jointures pour les 4 extrémités, les parties flexibles et les muscles en appliquant des pressions mesurées (...) le même endroit n'est pas touché souvent. N’y pas ajouter ou enlever de la glaise (...). A mesure que le temps passe, la glaise n'est plus maniable, il faut terminer vite sans relâche. Cela maintiendra le caractère aigu, le mouvement et la fraîcheur qui impressionnent les gens ».

Une petite recette, mais que vaut-elle sans talent ? Sinon sans imagination ? Un élève dit d'ailleurs : « Figurer par le toucher sera plus décisif que par la vision, je pense ».

Ahmed Loutfi
 

Pour les problèmes techniques contactez le webmaster

Adresse postale: Journal Al-Ahram Hebdo
Rue Al-Gaala, Le Caire - Egypte
Tél: (+202) 57 86 100
Fax: (+202) 57 82 631