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La vie mondaine
Ibrahim Abdel-Méguid. Dans son roman Borg al-azraa (Le Signe de la vierge), dont nous publions ici un extrait, Ibrahim Abdel-Méguid trace l'itinéraire d'un écrivain, entrecoupé de dialogues avec un ami agonisant, teinté de nostalgie de rapports éthérés avec les femmes, ainsi que d'un monologue empreint de crainte et d'introspection.
Le signe de la vierge
(Extrait de roman)
Tu sais que j'ai divorcé de ma femme, hier ?

C'était Saïd qui avait parlé, pendant qu'ils prenaient du thé, dans un petit café. Rached répondit :

— Je ne savais pas que tu étais marié.

En général, les gens se marient. Tout homme finit par trouver la femme qui lui convient.

— Je suis vraiment désolé. Tu as l'air de traverser des moments beaucoup plus difficiles qu'on ne peut l'imaginer. Mais ?

Il s'arrêta. Il voulait lui demander comment il avait pu faire une chose pareille, alors qu'il ne lui restait plus longtemps à vivre. Il se tut et c'est Assaad Saïd qui continua :

— Elle m'a beaucoup aidé dans ma vie littéraire et artistique, mais c'est moi qui l'ai déçue. Je n'ai rien réalisé, comme tu vois.

Rached se dit : « Il a eu donc pitié d'elle et peut-être s'en est-il séparé pour lui éviter le veuvage ». Mais il pensa qu'après tout, pour la société, la situation de la veuve est plus enviable que celle de la divorcée. Il sourit.

— Ces derniers temps, j'ai remarqué que chaque fois que je lui faisais l'amour, elle s'endormait pendant que j'étais sur elle. Je te le jure. Elle se mettait même à ronfler très fort !

Rached résista au rire qui le secouait tout entier et dit :

— Bizarre !

— Pas du tout. Mon voisin aussi a divorcé de sa femme la semaine dernière, pour la même raison. Et celui qui habite au-dessus de moi et le voisin du dessous. Cela arrive dans presque tous les foyers et depuis longtemps. La rue où j'habite et toute la ville, c'est soit des divorcés soit des gens sur la voie du divorce. Toutes les femmes s'endorment et se mettent à ronfler pendant qu'on leur fait l'amour. La ville est frappée par un étrange virus.

Saïd partit ensuite d'un rire à gorge déployée qui ne correspondait pas à sa santé délabrée, avant de dire :

— Ce matin, je suis parti à mon travail en retard, comme d'habitude. Ils considèrent que je suis un peu dérangé par l'art et ne me demandent jamais de rendre compte. En arrivant, j'ai appris que le président du conseil de direction était mort dans son bureau. Tout le monde pleurait. Les femmes le pleuraient et se murmuraient des choses à propos des circonstances dans lesquelles il était passé de vie à trépas. Il était mort pendant qu'il forniquait avec sa secrétaire. Plus d'une d'entre elles juraient qu'elles avaient remarqué les signes de la fornication sur le visage de la secrétaire. J'ai même entendu une des fonctionnaires dire à sa collègue, tout en pleurant : « Tu as vu, ma chère comme sa culotte était de travers, sous son pantalon ? Elle l'a remise avec précipitation ». Elle parlait de la secrétaire, bien sûr. L'autre lui rétorqua, tout en pleurant à chaudes larmes : « Que Dieu lui vienne en aide. Etre sous un homme qui vous meurt dessus ensuite, ce n'est pas facile. C'est une chose effrayante et qui ne peut s'oublier ».

Il se tut un moment et secoua la tête, comme étonné de ce qu'il disait.

Puis il rit et dit :

— De moi à toi, cette secrétaire était comme un compteur ; un homme toutes les cinq minutes.

Cet homme est au bord de la folie et non pas sur le point de mourir. C'est ce que pensa Rached alors que Assaad Saïd continuait :

— Six millions de cas de divorce, jusqu'à maintenant. Imagine-toi six millions d'hommes et six millions de femmes qui se pénétraient les uns les autres, se sont détestés et séparés. Le peuple a des capacités étranges qui se révèlent ces temps-ci. La catastrophe est que ce problème du sommeil et du ronflement va toucher dix millions de personnes et même plus.

— Que Dieu nous en préserve, dit Rached Rachad, pris de pitié pour Assaad Saïd, qui continuait à parler :

— L'enfer est plus supportable qu'une femme qui s'endort et ronfle pendant que tu es sur elle. Il est préférable de faire l'amour à un oreiller.

— Par Dieu, c'est préférable en effet, commenta Rached Rachad, au lieu de dire : « Cela suffit pour aujourd'hui ».

Assaad Saïd dit alors :

— Remarque que moi aussi, je ne couchais pas beaucoup avec elle, à cause de mon état de santé. Mais même les rares fois où je la baisais, elle s'endormait et se mettait à ronfler. C'est une salope de fille de chien !

Rached Rachad, voulant changer de sujet, se demanda à voix haute :

— Le garçon, pourquoi est-il tout le temps en érection.

Il ne sut ni comment ni pourquoi il avait dit ça. Assaad Saïd partit d'un très grand rire. Comment pouvait-il rire ainsi, malgré la faiblesse et la maladie.

— Tu l'as remarqué.

— Bien sûr, c'est pour ça que je te pose la question.

— Mon cher ami et grand écrivain, Salem Solimane, il semble que tes connaissances sur le pays sont très faibles. Cet homme fait de la publicité pour sa marchandise. Il a fait passer un encart publicitaire payant dans un journal, vantant cette marchandise. Mais il t'a interpellé et il a failli aller en prison à cause de ça. L'Etat a fait fermer le journal. Le directeur de ce journal est maintenant patron de ce restaurant. Toi, tu ne me crois pas. C'est sûr. Mais la prochaine fois que nous viendrons ici, je te le présenterai pour que tu puisses t'en assurer par toi-même. Ça, bien sûr, si je vis jusque-là.

Ses lèvres frémirent et son corps se mit à trembler. Ils sombrèrent dans le silence. Comment avaient-ils, effectivement, parcouru toute cette longue distance en parlant ? Il était évident qu'ils allaient se séparer.

***

Alors qu'il n'était plus très loin de la station d'autobus, un beau soleil d'hiver a soudain fait son apparition. Le monde, autour de lui, lui a paru alors moins étroit et, changeant d'avis, il s'est laissé déambuler le long de la berge du fleuve. Il voit beaucoup de jeunes s'amuser sur la grève et, sur le fleuve, sont apparues des petites felouques à voiles, à bord desquelles des jeunes garçons et des jeunes filles dansent sur les voix des chanteurs qui s'élèvent des magnétophones. Cette vraie vie lui a manqué depuis qu'il était rentré de l'étranger. Son désir de vengeance avait noirci sa vision du monde. Ses rencontres dans les bars l'avait noircie davantage. Les jeunes filles qui venaient chez lui l'avaient totalement noircie. Il avait vraiment commis beaucoup de méfaits. Il faisait réellement partie d'un groupe de personnes au tempérament sombre ; des êtres mélancoliques qui se disent écrivains et artistes. Un petit fourgon de police a freiné à sa hauteur et deux agents en ont jailli. Ils ont arrêté deux enfants qui vendaient des mouchoirs de papier et les ont jetés dans le fourgon qui a démarré en trombe. Oliver Twist, un grand roman écrit par Dickens sur les orphelins de l'Angleterre d'il y a longtemps. On a fait de moi un criminel est un film égyptien réalisé par Atef Salem, sur les orphelins d'Egypte d'il y a longtemps aussi. On a fait de moi un criminel est, dans une certaine mesure, une égyptianisation du roman anglais. Le roman anglais et le film égyptien, le film égyptien et le roman anglais. Le deuxième fourgon de police ne lui a pas donné l'occasion de terminer la phrase qu'il voulait formuler. Des policiers en civil en sont descendus et se sont mis à courir après les enfants. Il s'est mis à courir avec les enfants et les jeunes gens. Des filles et des garçons. Doit-il également courir ? Pourquoi n'avait-il donc pas pris l'autobus ? Pourquoi, jusqu'à maintenant, a-t-il peur de prendre sa voiture ? Mais il a continué à marcher calmement. Il a longtemps marché sous le doux soleil qui continue à dispenser sa bienfaisante blancheur. Si c'était Salem Solimane qui écrivait à cet instant, il aurait dit que les nuages noirs se seraient bousculés au-dessus de la ville misérable et il aurait rempli le ciel de roulements de tonnerre et fait tomber une pluie torrentielle. Il ne sait pas qui est en train d'écrire son histoire en ce moment, ni qui est en train d'écrire l'histoire de cette ville. « Toi, l'écrivain, comme je te l'ai dit, je t'ai vu en compagnie de Salem. J'ai vu comment voavez fait l'amour à une fille, en même temps ; l'un par devant, l'autre par derrière. Je marche entre la lumière éclatante malgré toi et l'air vivifiant qui vient du fleuve malgré toi ».

Le pauvre, il ne savait pas qu'il marchait dans un livre et qu'il en avait déjà parcouru plusieurs pages. S'il avait su que la fin était proche, il se serait peut-être suicidé. Il serait peut-être parti en voyage. De toute façon, il ne peut m'échapper. Les écrivains pervers peuvent poursuivre les gens même quand ceux-ci fuient leurs patries. Rached Rachad ou Salem Solimane, aucune différence. L'un comme l'autre peuvent rendre fou n'importe quel écrivain.

De loin, il a vu des vendeurs de soupe de pois chiches, avec leurs charrettes bigarrées surmontées sur les côtés d'étagères, portant des verres bigarrés eux aussi, et tout en haut, flottaient quatre petits drapeaux de couleurs différentes. Sur le trottoir, des chaises en plastique sont occupées par des amoureux de condition modeste. Le crépuscule commence à s'insinuer dans le monde, réellement et non pas parce que l'auteur veut baisser le rideau sur les événements.

Traduction de Djamel Si-Larbi

Originaire d'Alexandrie, Ibrahim Abdel-Méguid a obtenu en 1973 un diplôme de philosophie. Il travaille dans le secteur de la culture depuis 1974. Il a écrit entre autres romans Al-Massafate (Les Distances, 1982), Al-Sayad wal yamam (Le Chasseur et les colombes, 1985), ainsi que 4 recueils de nouvelles, dont Al-Chagara wal assafir (L'Arbre et les oiseaux, 1985) et Ighlaq al-nawafez (Fermeture des fenêtres, 1992). L'Université américaine du Caire (AUC) lui a rendu hommage deux fois en lui décernant le prix Naguib Mahfouz en 1996 pour son roman Al-Balda al-okhra (L'Autre pays). L'AUC a également traduit en janvier 2000 son œuvre La Ahad yanam fil Iskandariya (Personne ne dort à Alexandrie).

Cette dernière a été traduite en français en 2001 par Desclée de Brouer (T. de Soheir Fahmi), de même que L'Autre pays (1994) par Actes Sud (T. de Catherine Tissier Thomas). Ses romans les plus récents sont Toyour al-anbar (Les Oiseaux d'ambre, 2000), en cours de traduction par l'Université américaine, et Borg al-azraa (Le Signe de la Vierge, 2003).

 

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