(Extrait
de roman)
Tu sais que j'ai divorcé de ma femme, hier ?
C'était Saïd qui avait parlé, pendant qu'ils
prenaient du thé, dans un petit café. Rached répondit :
— Je ne savais pas que tu étais marié.
En général, les gens se marient. Tout homme
finit par trouver la femme qui lui convient.
— Je suis vraiment désolé. Tu as l'air
de traverser des moments beaucoup plus difficiles qu'on
ne peut l'imaginer. Mais ?
Il s'arrêta. Il voulait lui demander comment
il avait pu faire une chose pareille, alors qu'il ne lui
restait plus longtemps à vivre. Il se tut et c'est Assaad
Saïd qui continua :
— Elle m'a beaucoup aidé dans ma vie
littéraire et artistique, mais c'est moi qui l'ai déçue.
Je n'ai rien réalisé, comme tu vois.
Rached se dit : « Il a eu
donc pitié d'elle et peut-être s'en est-il séparé pour lui
éviter le veuvage ». Mais il pensa qu'après tout,
pour la société, la situation de la veuve est plus enviable
que celle de la divorcée. Il sourit.
— Ces derniers temps, j'ai remarqué
que chaque fois que je lui faisais l'amour, elle s'endormait
pendant que j'étais sur elle. Je te le jure. Elle se mettait
même à ronfler très fort !
Rached résista au rire qui le secouait
tout entier et dit :
— Bizarre !
— Pas du tout. Mon voisin aussi a
divorcé de sa femme la semaine dernière, pour la même raison.
Et celui qui habite au-dessus de moi et le voisin du dessous.
Cela arrive dans presque tous les foyers et depuis longtemps.
La rue où j'habite et toute la ville, c'est soit des divorcés
soit des gens sur la voie du divorce. Toutes les femmes
s'endorment et se mettent à ronfler pendant qu'on leur fait
l'amour. La ville est frappée par un étrange virus.
Saïd partit ensuite d'un rire à gorge déployée
qui ne correspondait pas à sa santé délabrée, avant de dire :
— Ce matin, je suis parti à mon travail
en retard, comme d'habitude. Ils considèrent que je suis
un peu dérangé par l'art et ne me demandent jamais de rendre
compte. En arrivant, j'ai appris que le président du conseil
de direction était mort dans son bureau. Tout le monde pleurait.
Les femmes le pleuraient et se murmuraient des choses à
propos des circonstances dans lesquelles il était passé
de vie à trépas. Il était mort pendant qu'il forniquait
avec sa secrétaire. Plus d'une d'entre elles juraient qu'elles
avaient remarqué les signes de la fornication sur le visage
de la secrétaire. J'ai même entendu une des fonctionnaires
dire à sa collègue, tout en pleurant : « Tu
as vu, ma chère comme sa culotte était de travers, sous
son pantalon ? Elle l'a remise avec précipitation ».
Elle parlait de la secrétaire, bien sûr. L'autre lui rétorqua,
tout en pleurant à chaudes larmes : « Que Dieu
lui vienne en aide. Etre sous un homme qui vous meurt dessus
ensuite, ce n'est pas facile. C'est une chose effrayante
et qui ne peut s'oublier ».
Il se tut un moment et secoua la tête,
comme étonné de ce qu'il disait.
Puis il rit et dit :
— De moi à toi, cette secrétaire était
comme un compteur ; un homme toutes les cinq minutes.
Cet homme est au bord de la folie et non
pas sur le point de mourir. C'est ce que pensa Rached alors
que Assaad Saïd continuait :
— Six millions de cas de divorce,
jusqu'à maintenant. Imagine-toi six millions d'hommes et
six millions de femmes qui se pénétraient les uns les autres,
se sont détestés et séparés. Le peuple a des capacités étranges
qui se révèlent ces temps-ci. La catastrophe est que ce
problème du sommeil et du ronflement va toucher dix millions
de personnes et même plus.
— Que Dieu nous en préserve, dit Rached
Rachad, pris de pitié pour Assaad Saïd, qui continuait à
parler :
— L'enfer est plus supportable qu'une
femme qui s'endort et ronfle pendant que tu es sur elle.
Il est préférable de faire l'amour à un oreiller.
— Par Dieu, c'est préférable en effet,
commenta Rached Rachad, au lieu de dire : « Cela
suffit pour aujourd'hui ».
Assaad Saïd dit alors :
— Remarque que moi aussi, je ne couchais
pas beaucoup avec elle, à cause de mon état de santé. Mais
même les rares fois où je la baisais, elle s'endormait et
se mettait à ronfler. C'est une salope de fille de chien !
Rached Rachad, voulant changer de sujet,
se demanda à voix haute :
— Le garçon, pourquoi est-il tout
le temps en érection.
Il ne sut ni comment ni pourquoi il avait
dit ça. Assaad Saïd partit d'un très grand rire. Comment
pouvait-il rire ainsi, malgré la faiblesse et la maladie.
— Tu l'as remarqué.
— Bien sûr, c'est pour ça que je te
pose la question.
— Mon cher ami et grand écrivain,
Salem Solimane, il semble que tes connaissances sur le pays
sont très faibles. Cet homme fait de la publicité pour sa
marchandise. Il a fait passer un encart publicitaire payant
dans un journal, vantant cette marchandise. Mais il t'a
interpellé et il a failli aller en prison à cause de ça.
L'Etat a fait fermer le journal. Le directeur de ce journal
est maintenant patron de ce restaurant. Toi, tu ne me crois
pas. C'est sûr. Mais la prochaine fois que nous viendrons
ici, je te le présenterai pour que tu puisses t'en assurer
par toi-même. Ça, bien sûr, si je vis jusque-là.
Ses lèvres frémirent et son corps se mit
à trembler. Ils sombrèrent dans le silence. Comment avaient-ils,
effectivement, parcouru toute cette longue distance en parlant ?
Il était évident qu'ils allaient se séparer.
***
Alors qu'il n'était plus très loin de la station d'autobus,
un beau soleil d'hiver a soudain fait son apparition. Le monde,
autour de lui, lui a paru alors moins étroit et, changeant
d'avis, il s'est laissé déambuler le long de la berge du fleuve.
Il voit beaucoup de jeunes s'amuser sur la grève et, sur le
fleuve, sont apparues des petites felouques à voiles, à bord
desquelles des jeunes garçons et des jeunes filles dansent
sur les voix des chanteurs qui s'élèvent des magnétophones.
Cette vraie vie lui a manqué depuis qu'il était rentré de
l'étranger. Son désir de vengeance avait noirci sa vision
du monde. Ses rencontres dans les bars l'avait noircie davantage.
Les jeunes filles qui venaient chez lui l'avaient totalement
noircie. Il avait vraiment commis beaucoup de méfaits. Il
faisait réellement partie d'un groupe de personnes au tempérament
sombre ; des êtres mélancoliques qui se disent écrivains
et artistes. Un petit fourgon de police a freiné à sa hauteur
et deux agents en ont jailli. Ils ont arrêté deux enfants
qui vendaient des mouchoirs de papier et les ont jetés dans
le fourgon qui a démarré en trombe. Oliver Twist, un
grand roman écrit par Dickens sur les orphelins de l'Angleterre
d'il y a longtemps. On a fait de moi un criminel est
un film égyptien réalisé par Atef Salem, sur les orphelins
d'Egypte d'il y a longtemps aussi. On a fait de moi un
criminel est, dans une certaine mesure, une égyptianisation
du roman anglais. Le roman anglais et le film égyptien, le
film égyptien et le roman anglais. Le deuxième fourgon de
police ne lui a pas donné l'occasion de terminer la phrase
qu'il voulait formuler. Des policiers en civil en sont descendus
et se sont mis à courir après les enfants. Il s'est mis à
courir avec les enfants et les jeunes gens. Des filles et
des garçons. Doit-il également courir ? Pourquoi n'avait-il
donc pas pris l'autobus ? Pourquoi, jusqu'à maintenant,
a-t-il peur de prendre sa voiture ? Mais il a continué
à marcher calmement. Il a longtemps marché sous le doux soleil
qui continue à dispenser sa bienfaisante blancheur. Si c'était
Salem Solimane qui écrivait à cet instant, il aurait dit que
les nuages noirs se seraient bousculés au-dessus de la ville
misérable et il aurait rempli le ciel de roulements de tonnerre
et fait tomber une pluie torrentielle. Il ne sait pas qui
est en train d'écrire son histoire en ce moment, ni qui est
en train d'écrire l'histoire de cette ville. « Toi,
l'écrivain, comme je te l'ai dit, je t'ai vu en compagnie
de Salem. J'ai vu comment voavez fait l'amour à une fille,
en même temps ; l'un par devant, l'autre par derrière.
Je marche entre la lumière éclatante malgré toi et l'air vivifiant
qui vient du fleuve malgré toi ».
Le pauvre, il ne savait pas qu'il marchait
dans un livre et qu'il en avait déjà parcouru plusieurs
pages. S'il avait su que la fin était proche, il se serait
peut-être suicidé. Il serait peut-être parti en voyage.
De toute façon, il ne peut m'échapper. Les écrivains pervers
peuvent poursuivre les gens même quand ceux-ci fuient leurs
patries. Rached Rachad ou Salem Solimane, aucune différence.
L'un comme l'autre peuvent rendre fou n'importe quel écrivain.
De loin, il a vu des vendeurs de soupe
de pois chiches, avec leurs charrettes bigarrées surmontées
sur les côtés d'étagères, portant des verres bigarrés eux
aussi, et tout en haut, flottaient quatre petits drapeaux
de couleurs différentes. Sur le trottoir, des chaises en
plastique sont occupées par des amoureux de condition modeste.
Le crépuscule commence à s'insinuer dans le monde, réellement
et non pas parce que l'auteur veut baisser le rideau sur
les événements.