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Conflit ou dialogue des cultures ?
Par Mohamed Salmawy

10 ans se sont écoulés depuis que l'écrivain politique américain Samuel Huntington a avancé sa célèbre théorie sur le conflit des civilisations. Cette théorie nous a beaucoup préoccupés dans le monde arabe, nous l'avons attaquée ainsi que son auteur. D'ailleurs, tout chercheur ou intellectuel arabe a exprimé son opinion sur le sujet. La meilleure proposition à laquelle nous sommes parvenues est celle appelant à un dialogue et non pas à un conflit des civilisations. Une proposition qui s'est traduite officiellement dans la conférence tenue par la Ligue arabe à l'initiative de son secrétaire général, Amr Moussa. Au cours de cette conférence, les intellectuels du monde arabe ont présenté leurs visions quant à ce dialogue. En même temps, l'Occident a essayé, depuis les événements du 11 septembre, de mieux connaître l'islam et sa civilisation à travers des conférences, des recherches et la publication de livres. Cependant, toute cette activité était unilatérale. Nos interminables discussions dans le monde arabe sur ce sujet étaient de même unilatérales. Quant au champ du dialogue entre les deux parties en conflit évoquées par Huntington, le monde musulman et l'Occident, il est toujours vide de toute interaction réelle aboutissant à une compréhension des particularités de « l'autre » et empêchant que la relation entre elles n'atteigne le stade de conflit armé, à l'instar de ce que nous voyons aujourd'hui en Afghanistan, Iraq ou Palestine.

Contrairement à ce qu'affirmait Huntington, le conflit entre l'Occident et l'islam n'est ni religieux, ni de civilisations.J'ai été récemment invité à participer à la conférence « Patrimoine, modernité et dialogue des cultures », tenue à Beyrouth du 8 au 10 décembre, sous le parrainage du président Emile Lahoud et organisée par l'association Beyrouth patrimoine, présidée par Nassima Al-Khatib. Des délégations du Liban, de la Tunisie, de l'Arabie saoudite, de la Jordanie, du Koweït, de Bahreïn, de la Syrie et d'Iran y ont participé, outre la France et la Belgique. La délégation égyptienne comprenait les Dr Ali Al-Semman, Ossama Abou-Taleb, Mohamad Rafiq Khalil, et moi-même.

Dans mon intervention à la conférence, j'ai exprimé mon soulagement parce que les organisateurs de l'événement n'ont pas opté pour la division proposée par Huntington qui considère les mondes musulman et occidental comme deux civilisations indépendantes. Etant donné que l'humanité entière vit aujourd'hui une seule et même civilisation au sein de laquelle se multiplient les cultures. Une civilisation qui prend sa source dans toutes les anciennes civilisations, de la gréco-romaine à l'arabe et la persane.

Partant, le dialogue que nous prônons est entre deux cultures, l'arabe et l'occidentale. Mais c'est un dialogue qui se déroule entre les fils d'une seule civilisation humaine. Qui ne peut nier les influences de l'ancienne civilisation arabo-musulmane sur celle d'aujourd'hui ? Qui peut également la débarrasser de ses composantes gréco-romaines ?

Cette théorie est différente de celle, inexacte, de Huntington qui suppose l'existence de deux civilisations, l'une musulmane en Orient et l'autre chrétienne en Occident. Mais qui a dit que l'Occident est chrétien ? La religion chrétienne comme l'islam sont deux religions orientales. L'Occident perd chaque jour son christianisme. Huntington lui-même reconnaît que l'Occident est une société laïque. Comment donc peut-il être considéré comme le foyer de la civilisation chrétienne ? Notre civilisation en Orient est arabe. Elle est à la fois musulmane et chrétienne.

La théorie de Huntington sur le conflit entre la civilisation occidentale et l'islam sous-tend que le conflit est d'ordre religieux. Ceux qui le croient font référence aux événements en Afghanistan et en Iraq. Cependant, les conflits dans ces régions et ailleurs ne sont ni de civilisations ni de religions. Ce sont des conflits politiques qui nous opposent à une superpuissance dont l'objectif est d'étendre son hégémonie sur les destinées des peuples par la force et l'agression. Nous constatons que même l'Union européenne, la France et l'Allemagne en tête, ont pris la même position que la nôtre vis-à-vis de cette superpuissance et pour les mêmes raisons politiques.

Si nous sommes d'accord que le conflit est politique et non religieux ou de civilisations, l'idée prédominante sur son caractère inévitable s'effondre. La politique change et par conséquent les coalitions et les conflits. Donc, il est possible que l'actuel conflit entre nous et les Etats-Unis soit lié à l'Administration américaine actuelle. Si elle quitte le pouvoir, il se peut que le conflit change. Les politiques du président Bush après les événements du 11 septembre 2001 ont fait l'objet de critiques de certains secteurs de la société américaine, dont l'ancien président Jimmy Carter qui a été l'un de ses plus virulents critiques.

Pour parler vrai, Samuel Huntington a parlé dans son article paru dans la revue américaine Foreign Affairs en 1993 de « choc » et non pas de conflit de civilisations. La différence est grande entre les deux termes : alors que le choc peut arriver une seule fois, le conflit de par sa nature se déroule sur la durée. C'est un processus continu.

Donc, l'appel à nouer un dialogue entre les civilisations arabe et occidentale est louable. Il est possible que ce dialogue soit inévitable. Le conflit est un cas exceptionnel dans les relations culturelles, alors que la règle est le dialogue, l'entente, la coexistence, voire la complémentarité. Si le dialogue nous est indispensable afin de mettre un terme aux malentendus et aux déformations dont nous faisons l'objet en Occident, il l'est également pour l'Occident afin de mieux comprendre les sociétés musulmanes qui sont devenues aujourd'hui partie intégrante de la société occidentale. La communauté musulmane en France est de plus de 5 millions de personnes dont la moitié sont de nationalité française. Quant aux Etats-Unis, le nombre des musulmans a atteint 9 millions, dont 1,5 million d'origine arabe. Ceci impose aux sociétés occidentales la nécessité de comprendre l'islam et la civilisation arabe pour que ces milieux musulmans ne deviennent pas la proie de la violence et de l'extrémisme dus à un sentiment d'injustice et de persécution.

Donc, le dialogue est inévitable. Ce qui nous ramène à la question de départ : pourquoi ce dialogue n'a-t-il pas eu lieu ? Pour plusieurs raisons, dont la plus importante est que ses outils — les moyens modernes de communication — nous font défaut. Le dialogue des cultures dont il est question est celui qui est assuré au niveau du citoyen ordinaire et couvrant toute l'étendue de la société, loin des rencontres politiques officielles. Là paraît l'importance de l'Internet, ensuite du langage du dialogue. Nous continuons à parler un ancien langage incapable de convaincre.

Ce qui entrave le plus le dialogue arabo-occidental est l'absence d'un projet national arabe sur lequel repose ce dialogue. Comment un tel dialogue peut-il avoir lieu avec l'autre si nous ignorons notre propre essence, notre patrimoine et la réalité de notre religion ? Comment donc dialoguer avec le monde et quelle image lui transmettre si nous-mêmes nous ne sommes pas d'accord sur cette image ?

Nous avons grand besoin dans notre monde arabe d'un projet national susceptible de nous réunir tous au sein d'un ordre culturel qui déterminerait notre essence et, par conséquent, le regard qu'on porte sur l'autre. C'est un problème arabe que nous devons traiter non seulement pour les besoins du dialogue avec l'Occident, mais surtout pour préserver notre avenir dans ce monde perturbé qui ne laisse pas de place à ceux qui n'ont pas confiance en eux.

Le monde arabe est aujourd'hui au seuil d'une nouvelle étape. Nous devons en profiter pour connaître notre identité et dialoguer avec le monde, en position de force. C'est à partir de ce moment-là qu'on pourra entamer le dialogue des cultures.

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