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Guinée . Le président Lansana Conté, au pouvoir depuis près de vingt ans, a brigué dimanche un nouveau mandat lors d'une élection boycottée par les principaux opposants, qui la considèrent comme une nouvelle mascarade dans un pays en crise.
Un semblant d'élections

Les deux parties, gouvernement et opposition, ont crié à la victoire au lendemain d'un scrutin présidentiel dont le seul enjeu aura été le taux d'abstention. Le gouvernement guinéen a estimé que les quelque 4,5 millions d'électeurs inscrits sur les listes électorales s'étaient « mobilisés » pour la présidentielle sans suspense de dimanche, alors que l'opposition, qui avait appelé au boycott, considère qu'il n'y a « pas eu d'élection » tant la participation a été faible. Aucun chiffre, aucune estimation de la participation au niveau national n'était encore disponible lundi, et les résultats officiels n'étaient pas prévus pour le lendemain des élections.

Toutefois, le président sortant, le général Lansana Conté, porté au pouvoir par un coup d'Etat en avril 1984, élu en 1993 et réélu en 1998, est assuré de l'emporter face à un seul candidat, Mamadou Bhoye Barry, leader et unique député d'un petit parti, très peu connu des Guinéens. M. Barry qui dit appartenir à l'« opposition modérée », mais de nombreux Guinéens le considèrent comme un faire-valoir du régime qui, selon certains opposants, a suscité et financé sa candidature, pour donner un minimum de cachet démocratique à cette élection.

Les poids lourds de l'opposition, estimant que le scrutin n'offrait aucune garantie de transparence, avaient de leur côté décidé de le boycotter et demandé à leurs militants d'en faire autant. Selon eux, le général Conté se considère comme un « président à vie » et sous son régime, les élections seront toujours frauduleuses. « Le régime de Lansana Conté est fini », a lancé devant des journalistes l'opposant Jean-Marie Doré qui, comme les Sidya Touré, Siradiou Diallo, Alpha Condé et autres Ba Mamadou, a appelé les Guinéens à ne pas voter dimanche.

Le scrutin « s'est déroulé dans la sérénité et la paix, et les Guinéens se sont mobilisés pour (...) s'acquitter de leur devoir civique », a déclaré dimanche dans la soirée le ministre de l'Administration du territoire, Moussa Solano, chargé de l’organisation des élections. Pour lui, l'appel au boycott lancé par l'opposition « n'a pas marché ». « Nous estimons que sur l'ensemble du territoire, il n'y a pas eu 10 % de votants (…). Nous considérons qu'il n'y a pas eu d'élection », a en revanche déclaré l'opposant Sidya Touré, ancien premier ministre et leader de l'Union des Forces Républicaines (UFR).

L'opposition dénonce l'« appauvrissement général et la corruption généralisée ». Le mauvais état de santé du général Conté, qui souffre notamment de diabète, est aussi un des arguments de l'opposition pour réclamer son départ. Dimanche, montré par la télévision officielle, il a voté sans sortir de son véhicule, dans un camp militaire de la capitale. Le général Conté, quant à lui, tout en reconnaissant qu'il a « mal au pied », estime que sa « tête » fonctionne assez bien pour continuer à assumer sa fonction.

Malgré ses efforts de dernière minute, notamment le vote d'une loi d'amnistie qui a permis de « blanchir » Alpha Condé, le principal opposant, accusé en 2000 d'avoir voulu déstabiliser le pays, le régime de Lansana Conté n'a pas réussi à convaincre un seul cacique de l'opposition de participer au scrutin. Les principaux partis ont refusé de cautionner cette « mascarade électorale ».

Au pouvoir depuis 1984, le général Lansana Conté aurait théoriquement dû passer la main : la Constitution adoptée en 1990 lui interdisait un troisième mandat. Mais une simple révision de la loi, en novembre 2001, a permis de supprimer cet obstacle. Il a fait adopter par référendum une réforme de la Constitution, qui prolonge le mandat présidentiel de cinq à sept ans, supprime la limite d'âge pour son titulaire (jusqu'alors fixée à 70 ans) et permet un nombre illimité de mandats (pas plus de deux dans la Constitution de 1992). Pour l'opposition, ce référendum a instauré la « présidence à vie ».

Pour la masse populaire dont 40 % vivent en dessous du seuil de pauvreté, la présidentielle de dimanche apparaît comme un non événement, dans un environnement alourdi par une situation économique et sociale désastreuse. Les habitants de Conakry sont plus préoccupés par leurs soucis quotidiens, par les coupures d'électricité et d'eau — paradoxe dans un pays qualifié de « château d'eau de l'Afrique de l'ouest » —, que par ce vote sans péril pour leur président-général.

De nombreux opposants politiques, qui ont soutenu l'idée du boycott de l'élection présidentielle, n'ont pas exclu la solution militaire qui renverrait chaque partie dos à dos. Le mérite de cette ultime solution serait, selon ceux qui la soutiennent, d'introduire une période transitoire pour la « refondation de la République ».

Mais Lansana Conté, qui a « mal aux pieds » mais qui tient bien dans ses bottes, n'a cure des critiques et donne l'impression de se moquer d'être taxé d'autoritarisme et d'autisme politique. Dans un meeting électoral, le 1er décembre, il a mis en garde ces opposants, auxquels il a prêté l'intention de vouloir « prendre le pouvoir autrement » que par les urnes. « Ils n'ont qu'à essayer, ils nous trouveront sur leur chemin », a-t-il lancé.

Chérif Albert

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Le pouvoir à l’état de nébuleuse

Le chef de l'Etat guinéen, le général Lansana Conté, se décrit comme un paysan et un soldat, venu à la politique malgré lui. Au pouvoir depuis près de 20 ans, il se dit prêt à continuer à diriger le pays, au nom de la paix dont il se présente comme le garant et malgré la maladie qui le ronge.

Le 3 avril 1984, une semaine après la mort de Sékou Touré qui dirigeait la Guinée depuis 1958, un Comité Militaire de Redressement National (CMRN) prend le pouvoir et le porte à sa tête. Le colonel Conté, homme effacé et timide, devient chef de l'Etat uniquement parce qu'il est le plus gradé des putschistes.

Le tribalisme, la corruption de toujours, auxquels s’ajoute l'isolement d’aujourd’hui ont fini d’alourdir le climat politique guinéen. Pour l'opposition, le chef de l'Etat, en mauvaise santé, est « coupé de tout », isolé par un entourage composé de membres de son ethnie, les Soussous. Face aux groupes d'intérêt qui se sont constitués autour de lui, et qui tentent de préserver leurs avantages, sa marge de manœuvre est mince.

« Le président doit avoir le courage politique de se séparer de certains de ses collaborateurs, qui ternissent l'image de son pays », estime sous couvert de l'anonymat un fonctionnaire de l'Onu accrédité à Conakry. Selon lui, la plupart des hauts cadres à des postes-clés de l'administration œuvrent en priorité pour leur « intérêt personnel ». « Le tribalisme de l'administration est visible à l'œil nu, encouragé par un président plutôt préoccupé par ses jours sombres que par la modernisation du système, ce qui favorise la corruption à tous les niveaux », ajoute-t-il.

La « nervosité » des cadres soussous se justifie par la peur de perdre le pouvoir, estime également Amadou Bat, leader de l'Union des Forces Démocratiques de Guinée (UFDG, opposition). « Personne ne sait qui détient véritablement le pouvoir », estiment des diplomates.

Pour certains analystes politiques, le régime actuel renoue avec l'époque Sékou Touré, l'ancien dictateur mort en 1984 (polices parallèles, méfiance permanente à l'encontre de possibles « mouchards », etc.) et le président ne réagit pas, soit par manque d'information, soit pour protéger ses proches.

Au plan diplomatique, la communauté internationale ne se mêle pas du processus électoral en cours. Elle avait exprimé le souhait de voir tous les acteurs politiques avoir libre accès aux médias. Elle avait aussi demandé la neutralité de l'administration et la venue d'observateurs internationaux impartiaux pour constater et certifier le respect des règles démocratiques. Mais l'Union européenne, l'Union africaine, l'Onu et même la Communauté Economique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) ont finalement fait savoir qu'elles n'enverraient pas d'observateurs pour cette élection.

L'opposant Sidya Touré, président de l'Union des Forces Républicaines (UFR) et ancien premier ministre, a estimé que la communauté internationale devrait prêter une attention plus grande à la Guinée, un pays en « faillite totale ». Entourée de la « ceinture de feu » que forment la Sierra Leone, le Liberia, la Côte d'Ivoire, la Casamance (Sénégal), la Guinée-Bissau, « la Guinée c'est le prochain risque, qu'il faut régler ». L’opposant met en garde : « Si on ne se retrouve pas dans une salle de réunion, on se retrouvera peut-être dans la rue ... Nous avons un problème, qui finira sur le plan social par des émeutes, de la faim ou de tout ce que vous voulez ».

Ch. A.
 

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