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9e Biennale du Caire . Focus sur la vidéo, à l'occasion de la rencontre artistique internationale. Entre art et communication, ce médium est projeté au devant de la scène et semble être le favori de la génération 90. Tour d'horizon.
Génération vidéo

Des images vidéos montrent Saddam Hussein dans son trou à rat. En gros plan, il ouvre la bouche. Se tripote la barbe. Pastiche ou postiche ? Ces clips de Saddam en rescapé du déluge sont rediffusés en boucle à la télévision, depuis le dimanche 14 décembre, date de la capture. En plein dans l’actualité, mais aussi dans la pleine force de l’image.

Le jour même, le grand public pouvait voir d’autres vidéos, cette fois-ci artistiques — bandes ou installations — mises en place au Palais des arts de l’Opéra pour la Biennale internationale du Caire, inaugurée la veille. Juste une coïncidence. Le vidéaste américain Paul Pfeiffer expose Morning After the Deluge (Le Matin après le déluge). Une projection où le coucher et le lever du soleil ne font qu’un grâce à l’usage d’une technique de pointe (celle notamment du motion tracking durant le montage). Cette œuvre inspirée partiellement d'une peinture au titre similaire de J. M. W. Turner en 1843 : Light and Colour (Goethe’s Theory)  The Morning After the Deluge, est souvent décrite par les critiques en tant qu’œuvre de Pfeiffer la plus ancrée dans la nature et la plus irréelle aussi. Le cycle infini du soleil dans son jaune stimulant rallie en quelque sorte des réalités contradictoires. En tout cas, le récepteur est toujours aux aguets.

Lauréat du prix Hathor offert par la Biennale du Caire, Pfeiffer retient à travers ses vidéos des images appartenant à la mythologie américaine, celle d’Hollywood et du sport ; il décrypte ces Mythologies au quotidien un peu à la Rolland Barthes, focalisant sans cesse sur la notion de « l’antihéros ». « Mes héros sont sans visage. Ils semblent prisonniers de leur propre audience », dit-il. Justement, ses héros sont ce joueur de basket, Larry Johnson (dans Fragment of a Crucifixion), que l’on retrouve dénudé de tout signe ostentatoire ou encore un Mohamad Ali Clay recevant son coup de grâce par Joe Frazier (dans The Long Count). Dans la première vidéo, Johnson est telle une proie poursuivie par les flashs des caméras, l’un de ces gladiateurs jadis tombés dans les oubliettes ; alors que dans la deuxième, dont les images sont tirées du film Thrilla in Manila, les boxeurs sont comme un leurre, deux ombres dont les mouvements sont simulés à travers le public.

Le budget colossal derrière la réalisation de l’art vidéo de Pfeiffer, les matériaux en question, ainsi que la réputation des Etats-Unis endossant l’étiquette de pionnier de l’art vidéo (voir encadré), rendent son travail nettement différent du reste des œuvres en vidéo exposées au Palais des arts.

Non loin, à titre d’exemple, l’installation vidéo du Saoudien Nayel Yassine Malla, ayant également reçu le prix Hathor, s’intitule Le Massacre des nouvelles générations. Le message politique est naïvement évident : une chambre noire, avec sur un écran des images d’enfants de guerre, déportations, chars et mitraillettes ; et sur l’autre écran des points d’interrogation. L’Emirati Khalil Abdel-Wahed projette la destruction et la reconstruction, des décombres, des débris, des chantiers, etc. Et ailleurs, la Tunisienne Emna Méssdi projette la vidéo Cri d’enfant : une femme en blanc avec des pétales rouges en forme de cœurs.


Au Haut Conseil de la culture

Au rez-de-chaussée du Haut Conseil de la culture, situé toujours sur le terrain de l’Opéra, Média, Mythologie et Reconstruction de l’imaginaire ont été au centre de la discussion se déroulant dans le cadre du colloque international, organisé en marge de la biennale. En effet, le thème s’impose car celle-ci regroupe pas mal d’œuvres placées sous l’étiquette de l’art vidéo, bandes ou installations, oscillant entre l’art et la communication. Ce genre pluridisciplinaire qui porte des signes socioculturels distinctifs est parfois mis sur la sellette. Pour certains, il relève forcément de la pop culture nipponne et des multinationales occidentales qui l’utilisent dans leurs stratégies de marketing et leurs spots publicitaires. D’où une assertion péjorative car cette forme de création est considérée comme un aléa de l’hégémonie culturelle et d’une globalisation à sens unique. En d’autres termes, un outil divulgué par l’Occident afin de corrompre la scène artistique en Egypte. La discussion est surchauffée entre détracteurs et approbateurs. Créer sa nouvelle mythologie à travers les produits de la société comme les médias nuit-il à l’imagination d’antan ? Le nouveau mythe d’aujourd’hui n’est-il pas la publicité ? Où s’arrête la présentation et où commence la création ? Le global et le local sont remis sur le tapis. Les uns considèrent les autres comme en retard par rapport à la révolution visuelle. Alors que ces derniers jugent que si la rationalité technique domine les jeunes actuellement c’est par défaut de talent et souci de tendances.


A Townhouse

Pourtant, ces jeunes mettent en avant la vidéo en tant que médium. On a l’impression d’être en face des disciples de Marshall Mc Luhan, ce prophète de la communication des années 1960-70. Loin du cadre de l’institution culturelle officielle, un autre débat était prévu, le soir même, à la galerie Townhouse autour de la photographie et l’art vidéo dans le contexte des expositions internationales à l’heure actuelle. La discussion s’est présentée un peu comme l’antidote de la Biennale. Etaient présents dans la salle de la galerie privée — la principale à soutenir la tendance vidéo au Caire — plusieurs artistes égyptiens dits de la génération 90, la même que celle de Paul Pfeiffer, dont les catalogues étaient rangés sur une table dans l’entrée. Ce dernier, né à Hawaï en 1966, avait décrit sa génération, lors d’une conférence de presse, comme assez politisée, à la recherche de sa propre voix et soucieuse des problèmes identitaires, notamment à l’ombre du multiculturalisme. Pfeiffer parlait des Etats-Unis. Mais en interrogeant d’autres jeunes artistes égyptiens présents dans la salle, ils énuméraient à peu près les mêmes caractéristiques. En fait, une quinzaine d’artistes de la génération 90 se sont tournés vers la vidéo, tous genres confondus, depuis l’an 2000 environ, après avoir effectué plusieurs séjours à l’étranger. Auparavant, ils participaient à la compétition annuelle du Salon des jeunes et recouraient à divers supports plus traditionnels. « La vidéo est encore un médium à explorer. Je l’emploie quand il correspond aux idées que je veux exprimer, tout en gardant une certaine spécificité car je suis le produit d’une société qui a ses propres caractéristiques : couleur, odeur et toucher. Si l’on déploie le minimum d’effort pour comprendre et digérer cette société où nous vivons, notre travail sera forcément très différent, même en usant d’une technique comme la vidéo », indique Moetaz Nasr, dont l’installation vidéo Al-Tabla a été présentée à la dernière Biennale de Venise, ensuite vendue à un musée d’art moderne au Japon. En 2001, il avait décroché également le Grand Prix de la Biennale du Caire, pour son installation vidéo Oreille d’argile et l’autre en pâte. Ces réalisations sont diffusées à un public confidentiel averti et ne font surface qu’après des difficultés considérables. Pourtant, elles expriment souvent des thèmes très égyptiens.

Waël Chawqi fait le point : « Moi j’évoque souvent les transitions de l’état bédouin au citadin, de l’agricole à l’industriel, car j’ai passé mon enfance en Arabie saoudite. La vidéo me permet d’exprimer des sujets plus complexes, usant de l’expérience visuelle chez le citoyen lambda. Chadi Al-Nouchouqatti s’intéresse plutôt à sa famille, à Damiette, sa ville natale. Et Hassan Khan aux rues du Caire, à la ville ». Justement, la soirée devait se terminer par une projection de ce dernier mettant en scène une fois de plus le rythme haletant de la ville. Sens dessus, sens dessous le garage avoisinant la galerie vibre sous l’effet sonore du chaos cairote qui défile rapidement en images suivant les percussions de Tabla dab de Hassan Khan. Un bombardemvidéaste semble envahir la ville.

Dalia Chams

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