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Le cinéaste Khaïri Béchara a signé des succès comme Al-Touq wal eswera (Le collier et le bracelet) et Caborya (Crabes). Une œuvre originale où l'audace l'emporte à la réserve, ordonnant le monde et lui donnant un sens.

Béchara ou l'audace réfléchie

Chez lui, le sourire est une marque de tolérance, de détachement. « J'ai reçu une éducation très libre. J'étais un enfant très choyé, habitué à parler franchement », dit-il. Il est venu au monde du cinéma pour embrasser les réalités et les vérités de son pays avec trop de passion et de complicité. Son passé porte le secret de son rapport avec le cinéma. Tout a commencé avec la fascination d'un regard d'enfant. Né dans la province de Kafr Al-Cheikh, dans le Delta, Béchara vit dans le microcosme confortable d'une grande famille de la bourgeoisie rurale. Il connaît l'éveil de sa jeune sensibilité aux couleurs vertes des champs entourant sa grande maison en bois, au parapet de son escalier aux incrustations particulières, aux papillons qui ouvrent ou déplient leurs ailes comme un kaléidoscope de couleurs et de formes. Il s'intéresse aussi au cadeau d'un vieil instituteur qui réunit les enfants au café unique du village pour leur offrir des papiers découpés comme une palette, aux couleurs vives et rayonnantes. Depuis, son originalité tient à un souci visuel et tactile, mais aussi à une sensibilité qui vise constamment à nouer avec un esprit d'enfance et un souci de réalisme. A l'âge de commencer l'école, il se déplace pour vivre avec ses parents dans la maison spacieuse du grand-père maternel, à Choubra, au Caire. C'est là qu'il fut pris d'un coup de foudre pour le monde magique de son oncle maternel, Kamel Youssef, comédien. Son destin artistique s'est joué dans la rencontre avec ce dernier. L'élégance de ses habits et la grâce de ses mouvements l'attiraient.

Un jour, Béchara décide de découvrir son univers personnel. Il brise la serrure d'une grande caisse qu'il conserve dans sa chambre et en retire des livres sur la mise en scène du théâtre, aux illustrations fascinantes de scènes et d'acteurs de l'envergure de Laurence Olivier et Vivian Leigh. Cet oncle était lauréat du second prix de l'énonciation de la poésie anglaise de l'Académie Royale de Londres en 1949. De même, il avait traduit deux pièces d'Ebson, Doll's House (La maison de la poupée) et Wild Duck (L'Oie sauvage). Béchara décide alors de suivre ses pas. Mais l'oncle note sa timidité qui ne le prédispose pas à devenir acteur. « Tu veux être un acteur talentueux des premiers rangs, ou bien te confiner à ceux des acteurs banals », lui lance-t-il sur un ton provocateur. Béchara décide alors de ne pas reconnaître sa défaite devant son oncle. « Je ne pouvais supporter qu'il m'examine comme si j'étais un minable ». Vaincre sa timidité, Khaïri en fait une gageure. Il puise au mur d'Ezbékieh un livre d'Ernest Landgreen sur L'Art du film, et sur sa lecture il choisit de ne pas devenir acteur, un simple pion, mais un maître d'œuvre, un cinéaste. La lecture de romans de grands auteurs comme Tchekhov, Samuel Beckett et Jean Genet, ainsi que la vision de films comme Bus Stop (Arrêt du bus), interprété par Marilyn Monroe, développent son imaginaire. A quinze ans, il devient membre du théâtre de poche, dirigé par l'acteur-metteur en scène Saad Ardache, et fait de la critique artistique dans divers journaux, faisant écho chez des écrivains comme Ibrahim Al-Wardani, lequel commentait ses articles. Ainsi pourvu d'une culture solide et cinéphile, Béchara se présente au concours d'entrée de l'Institut supérieur du cinéma, mais est refusé. Après un second essai, il y fut admis et reçu premier au cours des années d'études. A l'issue de celles-ci, il assiste, la même année, les réalisateurs Abbass Kamel et Tewfiq Saleh au tournage de leurs films respectifs, Ana el-doctor (Je suis le médecin) et Yawmiyat naëb fil aryaf (Journal d'un substitut de campagne). Abbass Kamel lui déléguait souvent le pouvoir de concevoir ou d'achever certaines scènes décisives. Comme il était premier de sa promotion, il obtient une bourse d'entraînement à la réalisation en Pologne. « A 20 ans, mes rapports avec les femmes, que mon éducation m'empêchait de connaître pour leur dangereuse séduction, étaient difficiles ». Le premier pas vers la femme, il le franchit en Pologne. Il découvre « la fumée faite de la vapeur des soupirs » (Shakespeare) avec Monica, une Polonaise qui deviendra son épouse. Décrivant la femme, il emprunte à l'écrivain cubain José Maria de Heredia ses propos : « En ton sein on peut voir, poussées à leur degré le plus extrême, les beautés du monde physique, les horreurs du monde moral ». Après l'année de formation en Pologne, il rentre au pays. L'expérience de l'étranger l'a changé, il cherche à se familiariser avec le monde dont il s'était absenté. Le milieu intellectuel gravitait autour du socialisme, l'espoir en l'humanité, au changement. Béchara adhère à ces idées stimulantes et cherche à approcher la réalité. « Si on cerne la réalité par les moyens du cinéma — assurément l'art le plus vivant, le plus à même de saisir l'ambiguïté —, on peut faire voir ce qui y est caché ». Tout naturellement, le documentaire l'attire. Son premier documentaire, Saëd al-dababate (Chasseur des chars), montre un soldat égyptien qui réussit à lui seul à bombarder 23 chars israéliens au cours de la guerre d'Octobre 1973. « Je ne l'ai pas présenté comme un héros unique, mais encadré par ses compagnons qui ont fait des exploits comme lui. Issu d'une souche modeste avec une culture simple, il triomphe par le courage et la détermination bien égyptiens de son ennemi. Cela favorise l'identification de tout spectateur à lui ». Béchara gagne de ce film 200 L.E. qui accréditent chez lui l'idée de pouvoir vivre de son métier. Sa femme, privée d'enfants en raison de leurs modestes moyens, conçoit alors sa fille Miranda, qu'il appelle souvent, par humour, Chasseur de chars. Cependant, à cette époque, les médias cherchaient à retirer aux cinéastes du Centre national du documentaire le statut spécifique et privilégié, mettant en cause les changements politiques et sociaux sous l'ouverture économique de Sadate. La tendance était à les isoler, les figer, les taxant de communistes, leur déniant le droit d'être les gardiens du temple des valeurs et de la conscience politique critique, de parler au nom des masses. Béchara et ses collègues se sont donc retirés en silence du champ du documentaire. Il se lance alors dans la fiction, réalise son premier long métrage, Aqdar damiya (Destins fatals), sur une tragédie qui s'abat sur une famille, avec en arrière-plan la Guerre de Palestine, dans les années 1940. Le destin du pays où règne la trahison entrecroise celui de la famille. Il ne s'agit pas cependant pour Béchara de faire de la cellule familiale le parangon d'un quelconque ordre immanent, mais d'en examiner la puissance et les faiblesses. Il mêle les menues manies, l'engagement du père et du fils dans la guerre et leur résistance, les tourments des habitants de leur maison, la trahison et le suicide de la femme, et enfin la mort aux grandes embardées de l'Histoire. C'est ainsi qu'il donne la mesure de son talent. Il enchaîne, ensuite, avec Al-Awama 70 (La Maison flottante n°70). Dans ce film, il englobe le personnage principal, un cinéaste qui veut faire un documentaire sur une usine de textiles, dans une vision peu subtile des choses. Il le présente comme un homme intelligent, mais peu courageux, incapable à son regret d'approcher les réalités à la différence de sa fiancée, journaliste. Mais le personnage d'un vieux villageois instaure le recul qui rend les situations plus fines et donc plus intéressantes, mettant le cinéaste sur la touche, lui révélant la corruption et le trafic de l'argent de l'usine par des responsables. Béchara a l'art et la manière de sauver sa narration par des images saisissantes et une manière très crédible de restituer l'atmosphère de décadence du pays sous la dérive de l'Infitah (la politique d'ouverture économique des années 1970). Puis, vint le film Al-Touq wal eswera où le cinéaste expose la violence du clan, le poids des fatalités ou la place de la femme opprimée danlesud du pays.

Dans Le Monde du 28 octobre 1982, le critique Bernard Raffali écrit à propos de lui : « Le cinéma égyptien a bien de la chance d'avoir les films de Béchara, qui mêlent avec audace divers sujets, dans un contexte politique qui ne laisse pas dire les choses aussi clairement qu'il conviendrait ». Béchara lui-même se reconnaît : « Deux mots me définissent, Réserve et audace. Dans le premier cas de figure, on regarde tout ; dans le second, on ne pense plus, on agit pour aller de l'avant ». C'est cette distance, qui fait la singularité de Béchara, reconnaissable jusque dans ses écarts. Ses films frappent par la nouveauté de leur ton, la force de leurs propos et l'originalité de leurs récits. « J'aime changer de format romanesque », dit-il. A preuve, le style fantaisiste non dénué de réalisme de ses films Caborya (Crabes) et Ice Cream à Gleem. Dans le premier, Hassan (Ahmad Zaki), un boxeur, veut aller aux Olympiades, comme aspire l'Egypte, mais échoue. Il finit par intégrer un monde industriel et devient producteur au sommet de l'édifice social. « Au moment où on lui faisait croire au bonheur factice dans une économie libérale, où les Alliés bombardaient Bagdad avec des tonnes d'explosifs, lui sapant le moral, j'ai voulu que le public s'accroche avec ce film à l'idée que la réussite est non individuelle, mais collective, qu'on y parvient en soudant nos efforts, mais nécessairement dans un système démocratique. Notre destin est de construire une pyramide d'humains et non de pierres pour aller de l'avant ». Aller de l'avant est un terme qui résonne souvent dans les propos de Béchara. L'humour et la fantaisie de Caborya, teintés d'humanité, plaisent au public. Quant au film Ice Cream à Gleem, il grouille de personnages : du communiste, en passant par le Nassérien, à celui de l'hybride, un chanteur (Amr Diab), qui apprend de celui-ci et de celui-là. « Je voulais que ce personnage ouvre la porte pour laisser d'autres envahir la scène et raconter ces histoires auxquelles lui-même assiste, incapable de devenir le héros de sa propre vie avant d'être mêlé à leurs histoires ». Avec malice et nostalgie, Béchara rend ainsi hommage à ses influences de jeunesse, sur l'arrière-fond de tendances et de contradictions politiques et sociales qu'a connues l'Egypte. Autant de films, entre autres, de récits, d'itinéraires qui mènent les personnages du chaos, de l'absence de sens, à une appréhension ordonnée de la réalité, par le biais magique de la fiction. « Lorsqu'il y a des problèmes, il y a frustration et déperdition d'énergies. Mais c'est souvent quand on va au cœur du néant qu'on trouve le plus de substance ». Belle définition de son cinéma que celle-ci. Actuellement, il achève le montage de son dernier film Leila fil Qamar (Une nuit à la Lune), un mélange de drame humain et de fantaisie avec une vision futuriste de la vie en 2050, entièrement tourné avec une technologie digitale. « Le chemin du digital est truffé de promesses, de pistes à explorer pour une longue vie. Il me permettra de rendre possibles mes rêves, de m'affranchir des considérations mercantiles des producteurs, de l'outrance de l'interprétation, du maquillage et du décor ne correspondant pas au monde de l'auteur ». Il continue d'« aller de l'avant », marcher sur le bord de contradictions, de problèmes, avec une douceur et une fragilité qui ont le don de nous faire comprendre, compatir, ou partager des liens sociaux pour créer des repères dans un monde qui ne nous est pas toujours bienveillant.

Amina Hassan

Jalons

1947 : Naissance à Kafr Al-Cheikh.

1967 : Diplôme de l'Institut supérieur du cinéma.

1976 : Aqdar damiya.

1981 : Al-Awama 70.

1986 : Al-Touq wal eswera.

1990 : Caborya.

2003 : Feuilleton Question de principe et film Leila fil Qamar.

 

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