7h30.
Les supporters d'Ismaïli sont déjà nombreux à attendre
l'ouverture des grilles du stade de la ville. Tous veulent
être certains d'avoir une place assise pour cette finale
de Ligue des champions d'Afrique, qui opposera à 19h30
leur club aux Nigérians d'Enyiemba. « Trouver
une place assise pour assister à un match si important
relève de l'exploit. Mais heureusement, on est vendredi.
Sinon j'aurais été obligé de prendre une journée de congé »,
explique Mohamad Moustapha, un jeune fonctionnaire.
Pour
les Ismaïlaouis, le foot c'est plus qu'un sport.
C'est un véritable culte. Les joueurs de l'équipe sont
les vedettes de la ville, « ils sont plus connus
et ont plus de pouvoir que le gouverneur », plaisante
Al-Hagg Sadeq. Malgré son âge, ce dernier a tenu à être
présent au stade avec son fils et son petit-fils pour
soutenir les Derviches (surnom des joueurs d'Ismaïli).
Il explique que cela fait une semaine que la ville se
prépare pour cette finale. Les jeunes décorent les rues
de drapeaux orange et bleu ciel, les photos des Derviches
sont dans tous les magasines, et les sociétés comme Western
Union et LG encouragent le jeu des Derviches.
4
heures avant le coup d'envoi, le stade d'une capacité
de plus de 27 000 places est plein à craquer. Les
portes sont fermées depuis 30 minutes et plus de 10 000
supporters entourent le stade au son des tam-tams. Tous
gardent l'espoir de pouvoir entrer et assister au match,
même debout ou assis par terre.
19h30,
le coup d'envoi est donné. Les Derviches, qui ont
encaissé deux buts sans en marquer aucun en match aller,
doivent au moins inscrire trois buts pour s'imposer ou
au moins marquer à deux reprises pour aller aux tirs au
but. Le jeune « derviche » Hosni Abd-Rabbo
marque à la 27e minute. Le stade explose de joie. Le rêve
n'est plus qu'à deux buts. Mais en deuxième mi-temps,
les fautes de l'arbitre se multiplient. A deux minutes
de la fin du match, le score est toujours de 1 à 0.
Les fautes de l'arbitre commencent à agacer sérieusement
les supporters. Les jets de projectiles sur le terrain
commencent. Suspendu pendant 10 minutes, le match reprend
avant que l'arbitre ne siffle la fin de la rencontre sans
octroyer exactement le temps additionnel non joué. Les
milliers de supporters, voyant leur rêve s'échapper par
la faute de l'arbitre, s'emportent. Des fauteuils, des
bouteilles d'eau, des pierres volent sur le terrain.
L'affrontement
avec les forces de l'ordre commence dans les tribunes.
Une femme pleure tout en se cachant entre les bras de
son mari. Des personnes tombent à terre, blessées. Sur
la pelouse, les ambulances embarquent les blessés, supporters
ou policiers.
Perdre
la Coupe d'Afrique équivaut à mourir pour Ismaïliya. « L'amertume
de la défaite est double, car notre équipe a perdu la
coupe à cause d'un arbitrage injuste. Je prie Dieu pour
qu'il n'y ait pas de meurtres à cause de ce match ... »,
confie un Derviche en esquivant un projectile.
Après plus d'une heure et demie de guérilla entre les
supporters et la police, celle-ci parvient finalement
à évacuer les tribunes pour permettre la remise des médailles
et de la coupe. Mais l'affrontement reprend de plus belle
à l'extérieur du stade.
23h30.
Malgré la foule qui déambule, un silence de plomb règne
dans les rues d'Ismaïliya. Tristes et déçus, les supporters
n'arrivent toujours pas à croire que leur équipe n'est
plus championne de l'Afrique, qu'une autre équipe « étrangère »
va rentrer dans son pays la coupe sous le bras. « L'ambiance
rappelle celle qui régnait après la défaite de 1967 »,
se rappelle Am Hassan, un vieil homme assis au café Nasser,
l'un des plus anciens et les plus connus de la ville.
Pour lui, la défaite contre Enyiemba a le goût
d'une défaite de guerre et pas celui d'une défaite sportive.
Il assure que sa femme, qui n'a pas pleuré lorsque son
beau-père est mort, est maintenant en larmes à la maison.
« C'est plus que la défaite d'un match de foot.
C'est le rêve de toute une ville qui est réduit en poussière »,
ajoute-t-il. Le lendemain, les premiers chiffres officiels
font état de deux morts par arrêt cardiaque et plus de
24 blessés. Mais cela n'a pas empêché les Nigérians d'Enyiemba
de rentrer chez eux avec le trophée.
|