Bien que l’Egypte soit le pays
du Nil et des pharaons, une littérature romanesque
ayant l’antiquité pharaonique pour sujet reste rare.
Mahfouz est quasiment le seul à avoir traité ce
sujet qui a inspiré, en revanche, de nombreux écrivains
de par le monde, notamment ce passionnant « Sinouhé
l’Egyptien » du Finlandais Mika Waltari. Certes,
beaucoup de ces auteurs appartiennent à la veine
des auteurs de thriller comme Agatha Christie, mais
il n’en reste pas moins qu’ils ont tissé un imaginaire
avec une Egypte des pharaons imposante et mystérieuse,
ce qui n’a pas été le cas pour la littérature égyptienne.
Cette publication intervient donc à point nommé
pour attirer l’attention sur un aspect oublié d’autant
plus que ces trois romans de Mahfouz, eux aussi,
sont loin d’égaler en célébrité les autres œuvres
du romancier.
Il a écrit ces trois romans ayant
l’Egypte ancienne comme toile de fond entre 1939
et 1944. Il s’agit d’Abas Al-Aqdar (Les Jeux du
destin), traduit en français sous le titre La malédiction
de Rê, (1939), Radubis (1943), et Kifah Tiba (Le
Combat de Thèbes, 1943). Mahfouz ne s’est pas limité
à ces œuvres, il a évoqué aussi le drame d’Akhenaton
dans Al-Aëch fil haqiqa (Celui qui a vécu dans la
vérité), traduit en français sous le titre de Le
Renégat.
« Ces trois ouvrages faisaient
partie d’un vaste projet. En effet, Naguib Mahfouz
voulait présenter en plusieurs volumes l’histoire
pharaonique, non pas pour l’enseigner, mais pour
la faire revivre, aimer et respecter », affirme
Ferial Gokelaere-Nazir, dans son ouvrage Naguib
Mahfouz et la société du Caire.
Mais au-delà, ces romans restent
l’expression de leur époque. L’Egypte était en lutte
pour son indépendance contre l’occupant britannique.
« Dans les trois romans, l’auteur met en lumière
les qualités nécessaires à un roi pour qu’il puisse
accomplir sa mission, rendre le pays souverain et
procurer dignité, liberté et justice à son peuple
», relève Gokelaere-Nazir. Khouphou, dans Abas Al-Aqdar,
apparaît entouré de la richesse et de la magnificence
des pharaons, il n’en est pas moins un homme proche
de sa famille et de ses amis.
Quant à Kifah Tiba, il décrit une
lutte acharnée contre les Hyksos. Ces occupants
ont hanté jusqu’à très récemment la mémoire collective
des Egyptiens relayée et nourrie par de nombreux
historiens et hommes politiques nationalistes, qui
ont fait de ce peuple indo-européen qui a envahi
l’Egypte un symbole de tous les ennemis, des occupants
britanniques à Israël. Et c’est l’image d’un roi
idéal, qui faisait défaut sans doute à l’Egypte,
à ce moment, que présente Mahfouz : « Le roi travaillait
avec fidélité et obstination, ne connaissait ni
désespoir ni fatigue. Un désir ne l’a jamais quitté
: rendre l’honneur, la prospérité, le confort et
le savoir à son peuple écrasé sous l’humiliation,
la faim, la pauvreté et l’ignorance », relève Gokelaere-Nazir.
La toile de fond de Radubis est
Merenrê II durant la VIe dynastie.
Celle-ci
affaiblie est marquée par l’accroissement de l’influence
des prêtres et par
la décadence du pouvoir local.
Le roman décrit la lutte entre Merenrê II et les
prêtres. C’est autant une allégorie politique que
le développement du thème du destin. « Mahfouz sacrifie
la vérité historique, réunissant des endroits séparés
et des personnes d’époques diverses », affirme Anthony
Calderbank, traducteur de Radubis.
Mahfouz est donc bien un romancier
et non un historien. Publiées simultanément, ces
traductions anglaises sont de magnifiques étrennes
et devraient inciter les éditeurs égyptiens à remettre
en valeur ces livres dans le cadre d’une meilleure
connaissance de l’Egypte, comme le voulait Mahfouz
au départ.