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Artisanat . En pleine saison touristique, les maisons nubiennes d'Assouan se transforment en ateliers où l’on fabrique toutes sortes d'objets et d'œuvres artisanales destinés à être vendus aux touristes. Une créativité et un talent inné qui n'en finissent pas de fasciner. Tournée.
La Nubie, atelier à ciel ouvert

Sa maison ressemble à un musée qui ne cesse d’accueillir des visiteurs des quatre coins du monde. Construite en 1913, la demeure de Hag Mohamad est un véritable chef-d’œuvre artistique. Surnommée Al-Beit Al-Kenzi (La maison Kenzi), du nom d'une grande tribu nubienne Kounouz, connue pour ses talents artistiques et qui habitait autrefois la région, la maison se trouve à environ 60 kilomètre d’Assouan et plus précisément à Dararw. Un musée en soi, avec toutes ses fresques nubiennes et sa splendeur

Au cours des quinze dernières années, le propriétaire Hag Mohamad n’a pas arrêté d’y ajouter quelques touches personnelles. D’une superficie de 13 quirats, c’est l’une des plus vieilles maisons qui tiennent encore de la nouvelle Nubie fondée au début du siècle à la suite des travaux effectués sur le Barrage d’Assouan. Témoin de toute une époque, Hag Mohamad, 82 ans, est devenu le précepteur des jeunes amateurs qui viennent quotidiennement chez lui apprendre les secrets de l’art nubien afin de préserver le patrimoine de leurs ancêtres. Là, rien n'est jeté. Chaque élément recueilli de la nature est transformé en une œuvre pittoresque. Le corridor qui occupe l’entrée éblouissante de cette demeure est garni de pierres en formes géométriques. L’énorme lustre suspendu au plafond est composé de trois gigantesques paniers en osier ressemblant à une belle voûte.

Beit Al-Kenzi se divise en deux parties. La première est un archétype de l’ancienne maison nubienne. La seconde sert d’atelier. Là, six jeunes suivent attentivement différentes activités manuelles de style nubien. Une certaine créativité se dégage des moindres détails du décor de cette somptueuse maison. Les rideaux qui ornent les murs et les fenêtres ne sont qu’un amalgame de tiges de palmiers dattiers et de fruits cueillis d’un arbre appelé le chamérops humilis. Des tableaux illustrant les attributs de Dieu et confectionnés de noyaux de dattes sont suspendus aux murs. Des jarres en terre cuite servent d’abat-jour et même de vases. Divers coiffes, bibelots et autres accessoires ornent les quatre coins de la maison. « Le Nubien est un artiste dans l’âme. Depuis la nuit des temps, il n’a pas arrêté de fasciner le monde par ses œuvres pittoresques, son goût raffiné et son talent inné. Cette maison n’est qu’une preuve de sa créativité », lance Hag Mohamad.


Innovateur par instinct

Et les chiffres sont là pour le prouver. 15 % de la population du gouvernorat d’Assouan, estimée à 1,1 million de citoyens, est composée de Nubiens. Le district de Nasr Al-Nouba, qui compte environ 70 000 habitants, est le plus grand rassemblement nubien. Il comprend sept villages importants : Ballana, Abou-Simbel, Wadi Khéreit, Al-Malki, Korta, Al-Dakka et Guéneina. De ces sept villages se ramifient environ 42 petits bourgs. Selon Moustapha Abdel-Mohsen, responsable au district de Nasr Al-Nouba, environ 50 % des habitants des villages nubiens sont doués pour les activités manuelles, l'artisanat et la fabrication d’objets et accessoires accomplis en partie par les femmes nubiennes. « L’art nubien fait partie de cette culture nubienne qui se transmet de père en fils. Cette communauté est réputée pour son attachement à ce patrimoine considéré comme une partie intégrante de leur identité et leur existence. Dans cette société conservatrice, les chances de travail pour les femmes sont réduites, ce qui explique cette créativité constante devenue non seulement leur passe-temps, mais aussi leur divertissement », poursuit Ahmad Abdel-Hakim, président des municipalités à Ballana, le plus grand village nubien qui compte un peu plus de 13 000 habitants.

Le trio Nil, végétation et désert semblent avoir été une source d’inspiration pour le Nubien. Les murs des temples et les fresques portées sur les anciens manuscrits ont augmenté son goût artistique. « Une expérience acquise au cours de plusieurs années et qui se reflète sur chaque œuvre de par sa beauté et sa finesse. Bonnets, accessoires, tapis, paniers, jarres, etc., ont dépassé les frontières et provoqué l’admiration du monde entier », avance Chérif Abdel-Réhim, propriétaire d’un bazar.

Installée sur l’une des rives du Nil, dans le village de Ballana sous l’ombre d’un immense palmier, Adliya, Nubienne de 40 ans, tisse un panier. Elle commence par nettoyer et découper les tiges de palmiers. Puis les noue en cercles. Une fois cette tâche terminée, elle enroule des rubans multicolores autour de chaque ligne et se met à les coudre. Les couleurs ne sont qu’un amalgame de plusieurs tons : le jaune du désert, le bleu du ciel, le vert de la végétation et même le marron qui n’est que la couleur de la vase du Nil, source de vie et de prospérité.

Adliya est illettrée et n’a jamais suivi de cours à l’Académie des beaux-arts, pourtant elle semble respecter les dimensions et la symétrie de ce panier fait main. C’est par intuition qu’elle a réussi à confectionner ses œuvres artisanales. Elle ne cesse de compter ses mailles et aucun article ne ressemble à l’autre. « J’exécute plusieurs dessins, notamment des motifs pharaoniques, des vagues, des étoiles, etc. Il me faut une semaine pour terminer deux paniers. J’essaye d’accélérer mon rythme pour en produire plus durant l’été, saison des mariages. C’est dans ce genre de panier que l’on sert les desserts aux convives ou que l’on présente le henné au jeune couple », lance Adliya, qui malgré sa pauvreté refuse de vendre son ouvrage à n’importe quelle personne. « Il faut le vendre à une personne qui sait apprécier le travail à sa juste valeur », avance Adliya, qui impose un prix de 35 L.E. ou vend en devises lorsqu’il s’agit d’un touriste.

Adliya n’est pas un cas exceptionnel. Dans tout le village de Ballana, toute jeune fille qui a appris à tenir une aiguille reçoit des leçons de sa mère pour confectionner de tels articles. « C’est un des critères essentiels qui rehausse la valeur de la jeune fille, car une fois mariée, elle pourra assurer le décor de sa maison », lance une vieille femme du village.


Originalité et authenticité

Ici, chaque village a une spécialité. Alors que Ballana est réputé pour ses paniers en osier aux couleurs incomparables, Adnadan est célèbre pour ses tapis tissés en feuilles de palmiers et Daraw pour sa poterie.

Quant à Al-Malki, c’est là où l’on fabrique accessoires et bijoux. Situé à environ 20 kilomètres de Ballana, ce village ressemble à une ruche d’abeilles quelques jours avant la saison touristique, qui atteint son apogée à Assouan durant Noël et le Jour de l’An. Certaines maisons de Nubiens se transforment en ateliers durant cette période. On y confectionne colliers, bagues et bracelets de perles. D’autres encore se transforment en unités de production et exécutent des motifs originaux. Toute la communauté coopère. Kawsar, membre active de cette chaîne, ne cesse de faire des déplacements au Caire pour ramener les quantités de grains colorés, des aiguilles de crochets et des bobines de fils pour les revendre aux femmes du village. Les différentes familles se concurrencent en tentant de créer de nouvelles formes de bijoux pour aguicher les touristes. Les foulards ornés de pièces de monnaie argentées créés l’année dernière ne portent pas l’étiquette de Dior ou Pierre Cardin, mais sont la création d’une simple villageoise nubienne. Un foulard qui a enregistré un chiffre record dans les ventes selon les propriétaires des bazars. « Nous essayons de nous inspirer du patrimoine nubien qui puise ses origines dans l’Egypte Ancienne. Plus on s’enfonce dans le passé, et plus on crée des pièces authentiques, originales qui suscitent l’admiration de nos visiteurs », explique Rada, qui malgré l’approche des examens de la mi-année à l’Institut du service social, celle-ci continue de confectionner un collier ressemblant à Cléopâtre montée sur une perle noire et bleue en forme de scarabée. Sa voisine, Randa, assise sur utapis au seuil de sa maison, est entourée par d’autres filles du village. Les jeunes s’entraident à broder une tenue de danse orientale à l’aide de crochets qu’elles vont garnir de perles roses et noires. D’autres brodent des bonnets nubiens. « Les dessins nubiens portent soit des formes géométriques ou sont en forme de plantes qui ont existé dans l’ancienne Thèbes », explique Oum Noha en ajoutant que le plus difficile pour eux est de commercialiser leurs produits vu qu’elles sont souvent exploitées par certains agents qui jouent le rôle d’intermédiaire entre les familles et les bazars. « Des accessoires pareils ne font qu’encourager notre soif d’apprendre et d’avoir cette passion à l’égard des arts. Nous sommes des artistes et pas des femmes d’affaires ».

Une passion que beaucoup d’ONG ont tenté d’exploiter. La plupart des organisations non gouvernementales qui œuvrent aujourd’hui dans cette région profitent de ce talent nubien pour le faire connaître et tenter de préserver ce patrimoine. Une façon aussi d’améliorer les conditions de vie de beaucoup de familles. Chaque village nubien comprend aujourd’hui un atelier pour encourager les femmes et les filles à exercer leurs talents. Une façon de joindre l'utile à l'agréable.

Dina Darwich
 

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