Patrick
Longueville a deux mages, l’un sage et l’autre insolent :
les écrivains Naguib Mahfouz et Albert Cossery. Du premier,
il a retenu une certaine sérénité impénétrable. Du deuxième,
une frivolité jobarde. Il en fait la différence à travers
104 photos en noir et blanc regroupées dans son premier
ouvrage, Paris-Le Caire, publié en 2003 à des fins
caritatives. Les recettes de la vente seront intégralement
versées à l’association des chiffonniers du Caire fondée
par sœur Emmanuelle afin de recycler les déchets et les
transformer en produits artisanaux. D’ailleurs, ses photos
renvoient souvent à l’ingéniosité de ces habitants des
quartiers cairotes, à laquelle le photographe a goûté
in petto, à travers sa vie en Egypte où il travaille depuis
1999 en qualité de directeur du bureau de représentation
de Gaz de France.
Longueville
se présente en un véritable « piéton des villes ».
Il s’attarde pour capter toute leur poésie. Et agence
en effet ses photos de manière à ce que ses deux villes
de prédilection, Paris-Le Caire, se répondent,
mettant de côté leur apparente antinomie. Il s’attache
à nous faire rencontrer ses héros ingénieux et dignes,
les accompagne de brefs commentaires dont le cynisme,
l’humour et la dérision ne sont pas sans rappeler Cossery,
cet écrivain d’origine égyptienne installé à Paris depuis
1945 et dont les œuvres prennent notamment pied dans l’Egypte
des années 1930.
Quatre mille
ans environ séparent les deux premières photos du livre :
la tour Eiffel sous un angle revêtant la forme d’un diamant
jouxte les fameuses et éternelles Pyramides. « Une
manière de donner un peu aux choses leur juste valeur,
loin de la supériorité occidentale », précise
le photographe.
Ensuite,
comme pour déblayer les rêves effondrés des hommes, les
deux photos qui suivent représentent la tête d’une statue
colossale qui tombe de son socle de rêve, dans le jardin
des Halles et d’un Sphinx témoin ayant perdu le nez dans
des conditions insolites sur son plateau de Guiza. « Pour
moi Mahfouz, c’est un peu le Sphinx. Un sage serein et
tranquille qui a tout vu ; alors que Cossery aura
toujours 20 ans ».
Mais
le Sphinx ne se porte pas lui seul en témoin, un simple
mur de la rue de Tourtille peut porter autant de connotations
à la vie, explique Longueville à travers Médite sur
l’art des murs, avec des petits dessins à la Toulouse
Lautrec et une référence à Cocteau. A cette réflexion
un peu intellectuelle de la rue de Tourtille répond un
autre message plus spontané dessiné par un enfant sur
un mur, non loin de l’ambassade de France au Caire, souhaitant
la bienvenue aux visiteurs. Ou encore, un petit commentaire
lancé probablement par une femme derrière son moucharabieh,
dans le vieux quartier de Gamaliya : Je vous vois.
Au-delà de
leur aspect sobre, une certaine conscience politique est
présente dans quasiment toutes les photos. Encore une
fois, l’on ressent la voix de Cossery faisant appel à
une révolution intérieure. L’ingéniosité de ces Cairotes
débrouillards qui allongent leur lessive un peu partout
comme sur la photo Ingéniosité 2 fait aussi qu’ils
finissent par tout accepter. En fait, ils s’accommodent.
Sur une photo intitulée Le Cœur de Sadate bat toujours,
l’effigie de l’ancien raïs laisse paraître, comme à travers
un hublot, les têtes de deux jeunes femmes voilées et
d’homme maussade.
Sur une autre
photo, L’Illusion de la liberté s’exprime à travers
un jeune homme déguisé en statue de la liberté, près du
pont des arts. Quel genre de liberté peut-il trouver dans
l’immobilisme ? La question semble dépasser le photographe.
Et juste en face de L’Illusion de la liberté, une
photo avec le plateau des pyramides presque vide, hormis
deux soldats largués en plein désert. Le titre remet les
choses dans leur contexte, c’est « Après le 11
septembre ». « C’est comme si la guerre
était venue jusque-là. Tout a été rasé. Seules les pyramides
restent et l’on rentre dans une nouvelle ère de
violence ». Sans condamner, Patrick Longueville
met en scène Paris-Le Caire, deux villes qu’il
exprime en noir et blanc dans une très grande intimité,
allant au-delà des couleurs de l’infamie. |