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Budget
familial . Qui a le pas
sur l'autre en matière de finances, la femme ou l'homme
? Au sein du couple, le porte-monnaie est au centre d'une
bataille quotidienne. |
Main
basse sur la tirelire |
| La
dernière fatwa prononcée par cheikh Ahmad Al-Tayeb, ex-mufti
et président actuel de l'Université d'Al-Azhar, ne cesse
de provoquer des remous. Le texte recommande à chaque
mari de confier son salaire à son épouse puisque c'est
elle qui gère les frais engendrés par la maison. Une fatwa
qui vient s'immiscer dans l'intimité du couple, dans une
société où les valeurs traditionnelles prédominent toujours,
alors que le monde est en pleine expansion.
Selon la
charia, c'est l'homme qui doit prendre en charge tous
les besoins de sa famille, y compris les plus élémentaires
tels que la nourriture, le logement et bien entendu les
vêtements. « Al-Rigal qawamoun ala al-nissaa bima anfaqou
», verset 34, sourate Les Femmes.
Certains
oulémas sont allés même plus loin, obligeant l'homme à
fournir à sa femme des conditions de vie semblables à
celles qu'elle a connues chez ses parents surtout si l'époux
en a les moyens. Mais ce type de fatwa ne concerne qu'une
catégorie particulière de la société, à savoir la plus
aisée. Aujourd'hui, face aux revenus limités de la famille
égyptienne et avec l'entrée de la femme sur le marché
du travail, les oulémas ont ouvert la porte de l'ijtihad
(interprétation du Coran) en ce qui concerne le budget
familial. De nouvelles fatwas répondant aux mutations
sociales ont vu le jour.
D'après le
Dr Zeinab Al-Achwah, professeur d'économie islamique à
l'Université d'Al-Azhar, l'indépendance financière de
la femme est ressentie comme un droit indiscutable. De
plus, le mari n'a pas le droit de connaître le montant
de son compte bancaire si elle ne veut pas le dévoiler.
Lui aussi est libre de faire de même. Pourtant, la femme
active doit selon la charia participer au budget de la
famille vu qu'elle consacre une partie de son temps en
dehors de sa maison. D'autres oulémas sont allés plus
loin en précisant la part de cette participation, qu'ils
évaluent au tiers de son salaire.
« Le couple
est un partenariat. Un seul revenu ne suffit pas aujourd'hui
pour satisfaire les besoins de la famille face à l'inflation
qui bat son plein. La femme qui ne participe pas au budget
familial alors qu'elle perçoit un salaire est une égoïste.
Comment oserait-elle porter de beaux vêtements, acheter
un bon parfum ou s'offrir un bijou en or, alors que son
mari se tue au boulot pour arriver à joindre les deux
bouts ? En outre, comment pourrait-elle être satisfaite
lorsqu'un de ses enfants a besoin de quelque chose ? »,
s'interroge Abir, secrétaire et épouse d'un officier.
La preuve
: les études effectuées par le Centre national des recherches
sociales et criminologiques ont montré que la violence
familiale ne cesse d'augmenter dans les foyers égyptiens
suite aux pressions économiques qui ont perturbé le budget
familial. Le dernier fait divers qui a défrayé la chronique
le prouve. Celui d'un père de famille qui s'est donné
la mort à la rentrée scolaire car il était incapable d'assumer
les frais scolaires de ses enfants. Face aux humiliations
permanentes de la part de sa femme, il a préféré en finir
avec la vie. Un cas isolé ? Non, car les tribunaux ont
enregistré durant l'année 2003 environ 203 procès de tentatives
de suicide, de meurtre et de sévices divers. |
Les ruses des femmes
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Une simple
tournée dans les foyers égyptiens suffit pour découvrir
ces bombes à retardement qui risquent d'exploser à tout
moment à cause du budget familial. Usant de mille et une
astuces, les couples essayent de gérer cette situation
délicate dans la plus grande discrétion. Et à chacun sa
logique. Au club Al-Seid (de chasse), réservé à la classe
moyenne, une discussion acharnée a regroupé de nombreuses
représentantes de la gent féminine. « Participer au
budget de la maison, il n'en est pas question. A quoi
serait-il utile alors ? Si je me suis mariée avec lui,
c'est pour qu'il casque », lance Ola, 35 ans, comptable.
Les rires et les blagues ironiques vont bon train dans
cette réunion féminine. « Je peux financer les objets
de luxe ou bien régler les factures d'électricité et de
téléphone, mais pas les choses essentielles, ce n'est
pas mon rôle. Il ne faut pas oublier que j'assume la facture
douloureuse du téléphone », réplique en riant Nihad,
30 ans, journaliste. Hala, 40 ans, hôtesse de l'air, résume
à son tour sa philosophie. « Je peux contribuer au
budget uniquement quand il s'agit des besoins de mes enfants.
Je ne supporte pas du tout le fait de voir l'un d'eux
manquer de quelque chose », poursuit-elle. Magda,
45 ans, femme au foyer, intervient dans le débat pour
dévoiler son astuce. A voix basse, elle communique avec
sa voisine. « Mon mari me remet 1 500 L.E. par mois
pour assurer le budget de la maison. J'assume tout et
m'arrange pour faire quelques économies. Je ne rentre
jamais dans les détails avec lui, et lorsqu'il trouve
que j'ai dépensé un peu trop, je lui remets tout une liste
de produits essentiels pour le maintien de la maison.
Grâce à mon tact, j'ai réussi à économiser une somme de
15 000 L.E. en 15 ans de mariage. Une somme que je garde
précieusement en banque », confie-t-elle. Et, bien
qu'une autre femme ne soit pas d'accord avec cette façon
d'agir qu'elle juge hypocrite, Magda rétorque avec beaucoup
d'entrain. « Je ne travaille pas, donc pas de revenus
personnels. Mon mari pourrait un jour ou l'autre me quitter
pour une autre femme. Il est en droit de me répudier à
tout moment. Cette petite fortune est une soupape de sécurité.
Une somme modeste à côté du dévouement dont j'ai fait
preuve toute ma vie ».
Pour la sociologue
Fardos Al-Bahnassi, l'éducation reçue par la femme égyptienne
et bien enracinée en elle lui inculque qu'un mari n'est
jamais garanti. D'ailleurs, les proverbes égyptiens abondent
à ce sujet. « Ya méamna lil rigal, ya méamna lil maya
fil ghorbal ». Ce qui veut dire : Plutôt croire que l'eau
peut stagner dans un tamis que de faire confiance à un
homme. Tout ceci parce que, dans notre société, l'homme
jouit malheureusement de tous les droits. Le droit de
se remarier, de divorcer, d'abandonner sa femme, sans
qu'il ne se sente absolument coupable. Et ce qui aggrave
la situation, c'est qu'il n'y a eu aucun changement et
que la phallocratie domine encore dans l'interprétation
de la charia. La dot par exemple est un cadeau que la
femme reçoit et qui doit être mise de côté pour les mauvais
jours au cas où elle en aurait peut-être besoin.
Mais selon
la tradition, la famille dépense cet argent pour l'achat
du trousseau vu les conditions économiques souvent difficiles.
Par ailleurs, le moakhar al-sadaq est une somme que l'homme
doit verser à la femme avant même la répartition de l'héritage
entre les membres de la famille. « Aucune loi ne garantit
ses droits à la femme. Par conséquent, la femme est le
partenaire le plus faible. Elle n'a pas souvent la chance
de négocier pour obtenir ce qui lui revient de droit et
lorsqu'elle se marie, elle a recours à des recettes hypocrites
et détournées. C'est la psychologie de l'être opprimé
», analyse Al-Bahnassi.
Faire des
économies comme moyen d'assurer sa sécurité n'est pas
la seule logique. Pour Siham, fonctionnaire de 38 ans,
il s'agit de préserver son partenaire. « Les femmes
courent derrière deux types d'hommes, le beau et le riche.
Il faut ruiner mon mari pour être sûre de sa fidélité.
S'il n'en a pas les moyens, il ne pensera jamais à se
remarier », explique-t-elle. A son avis, dès que les
hommes commencent à engranger de l'argent dans leurs affaires,
ils remplacent leurs femmes par d'autres plus jeunes et
plus belles. « Il ne faut pas non plus oublier le proverbe
égyptien qui dit qu'il faut couper de temps à autre les
ailes (argent) de son oiseau (mari) afin qu'il ne s'envole
pas pour une autre. Des proverbes très cohérents et utiles
malgré leur archaïsme », rétorque Siham. |
Suprématie masculine
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Mais si,
pour leur sécurité, certaines femmes justifient leur logique
face à leur partenaire, pour l'homme, la suprématie reste
l'essentiel. Adel, 40 ans, avocat, refuse que sa femme
participe au budget de la maison. «C'est à l'homme
de se charger de tout et même si la femme travaille, cela
ne veut pas dire qu'on va laisser tomber notre mission
», dit-il, en ajoutant que les femmes qui veulent
tenir les rênes risquent à chaque différend d'exploiter
le point faible et d'humilier le mari à chaque occasion.
Une chose qu'Adel assure avoir remarquée dans beaucoup
de foyers, surtout lorsque le salaire de l'épouse et sa
contribution dépassent ceux de son mari. « Je sens
toujours que je ne peux plus prendre de décision, ma femme
encaisse 2 000 L.E. alors que mon salaire ne dépasse pas
les 600 L.E. Face à cette force économique, c'est elle
qui a le dernier mot, je n'ai même pas un droit de veto
», ironise Magued, comptable de 32 ans, sur un ton
qui laisse paraître une certaine déception. Une image
qu'Adel refuse. « C'est vivre selon mes moyens et c'est
à moi de prendre en charge ses besoins. Comment va-t-elle
me respecter si elle participe au budget familial ? C'est
l'homme qui doit être le seul maître à bord. Dans une
famille traditionnelle, l'homme dirige et assume le budget
de la famille et s'il cède à ce rôle, il perd son trône
».
Une suprématie
qui angoisse et préoccupe même si cette supériorité n'est
qu'apparente. L'exemple de Azza et son mari Aziz, tous
deux fonctionnaires, en témoigne. « Le jour de paye
a perdu tout son charme », assure Azza. C'est son
mari qui fait la queue pour encaisser à sa place. «
Cela lui rend sa dignité d'homme, il s'imagine que puisqu'il
a l'argent en main c'est lui qui l'a ramené. Si je refuse
de lui accorder cette faveur, c'est l'enfer. Il ne cesse
de me lancer des critiques sur mes tenues, mes sorties
et même sur les coups de fil que je reçois. Je préfère
garder mon calme en le laissant faire », lance Azza
sans perdre son sarcasme. Mais celle-ci n'est pas restée
les bras croisés. Elle a réussi à convaincre son directeur
de lui remettre un chèque à part pour les primes qu'elle
perçoit.
Selon la
sociologue Fardos Al-Bahnassi, bien que l'islam ait octroyé
à la femme son indépendance économique, certaines croyances
semblent être bien enracinées dans la mentalité de l'homme
oriental.
Les hommes
ont aussi leurs ruses pour échapper à la vigilance de
leurs charmantes moitiés. Comme Hachem, 48 ans, qui remet
à sa femme une somme de 1 000 L.E. pour gérer la maison
alors que son salaire dépasse les 4 000 L.E.
« Je cache
le montant réel de mon salaire afin d'obliger ma femme
à verser une part de son salaire qui atteint les 2 000
L.E. et déposer le reste à la banque pour jouir d'une
vie parallèle en compagnie de mes amis ou de quelques
femmes. C'est une stratégie bien étudiée et expérimentée
au cours de 15 ans de mariage », conclut-il. |
Dina Darwich |
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L'argent
ne fait pas
le bonheur
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« Moi
je suis le premier ministre. Elle c'est le ministre des
Finances ». Cette boutade bien connue des maris égyptiens
semble résumer les rapports conjugaux en matière d'argent.
L'homme reste sur son piédestal. C'est lui qui donne les
ordres et affirme sa suprématie. La femme est là pour
exécuter. Dans ce cas, qui tient les cordons de la bourse
? Il est clair que dans ce contexte, l'opacité et le malentendu
qui règnent semblent aussi copiés sur ceux qui règnent
au sein du Conseil des ministres. Si le premier ministre
fait la répartition des chapitres du budget, le ministre
des Finances se charge, lui, de mettre cela en pratique.
Et généralement, il trouve que les sommes allouées ne
sont pas suffisantes et qu'il faut réduire le train des
dépenses et se passer parfois du superflu. Idem en famille,
dit-on. Est-ce que c'est l'époux qui va au marché, connaît
les détails de l'évolution des prix des différents produits
du fromage à la tomate en passant par les fruits ? Est-ce
que c'est lui qui suit ses enfants à l'école : sait ce
que coûtent crayons, cahiers et gommes ?
Les enfants
les perdent tout le temps. Il faut renouveler les effets,
outre l'omniprésent professeur particulier. « Ce n'est
pas suffisant ce que tu me donnes », rouspète-t-elle.
Lui a beau avoir tous les pouvoirs, celui de crier et
de gronder entre autres, mais elle tient un carnet avec
des chiffres et des indications. Souvent raturé et incompréhensible
comme les déclarations du ministère des Finances qui parle
d'une croissance soutenue sans expliquer pourquoi les
gens deviennent de plus en plus pauvres. Il faut supprimer
un chapitre du budget : loisirs et culture comme il se
doit.
Pour le ménage,
les loisirs c'est la part de l'époux. Après le bureau
et la sieste, c'est le narguilé au café avec ses amis.
Une partie de trictrac, lorgner les passantes. Rien de
très coûteux en fait. « Mais c'est du superflu quand
même », argumente madame. « Et tes robes, ta toilette
? », rétorque-t-il ? « Quoi ? Cela fait des années
que je porte les mêmes vêtements ». Evidemment, elle
compte sur le fait que les hommes ne regardent plus leurs
femmes après la première année de mariage. De plus, ils
n'ont jamais eu le sens de l'observation, surtout lorsqu'il
s'agit de leur propre épouse. Et cette dernière se trouve
en droit de faire des petites économies juste pour s'acheter
de temps en temps une robe, un sac, des chaussures.
Mais à malin,
malin et demi. L'époux souvent cache qu'il a eu une prime.
Et puis, sa femme travaille. Elle a un salaire, qu'elle
s'en serve alors pour ces « futilités », pense-t-il. «
Mon salaire ? Mais je m'en sers pour boucler les fins
de mois et toutes les lacunes du budget ». Et de conclure
: « Mon argent c'est pour moi. Demandez même aux oulémas.
Ils disent que c'est volontairement que la femme peut
céder son argent. L'homme a la charge du foyer ».
C'est cahin-caha de toute façon que tout va. Conclusion
: l'argent ne fait pas le bonheur. |
Ahmed
Loutfi |
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