Sur les
planches de la grande salle de l'Opéra du Caire, on décèle
à peine l'allure d'un chanteur, le luth entre les mains,
s'appuyant sur un siège. De loin, de très haut au poulailler,
seules places disponibles, on ne peut passer sous silence
l'air snob d'un intellectuel raffiné qui le rapproche
du portrait d'Abdel-Wahab, sauf qu'il paraît moins grand
que le maître. Mais voici sa voix qui vient confirmer
la ressemblance et rendre les auditeurs en état perplexe,
difficile de se tromper, c'est la voix d'Abdel-Wahab en
chair et en os. Seuls certains connaisseurs arrivent à
distinguer les nuances dans les timbres de la voix, ou
disons, plus méticuleusement, dans la personnalité de
la voix. Certaines mauvaises langues répètent que le public
vient en masse à la recherche de l'image du grand Abdel-Wahab,
faisant partie d'un phénomène en cours au Caire il y a
quelques années de se précipiter à la quête d'une reproduction
d'Oum Kalsoum par la voix d'Amal Maher, d'Abdel-Halim
Hafez par celle d'Abdou Chérif, ou d'Abdel-Wahab par la
voix de Safwane Bahlawane. Mais de toute façon, Safwane
Bahlawane fait toujours salle comble. Le public cairote,
très sélectif parmi le monde arabe, occupe une place de
choix chez l'artiste qui considère la rencontre avec les
Cairotes en 1999 une date imminente dans son parcours.
Connu sous de nombreux surnoms, « le double d'Abdel-Wahab »
ou « Abdel-Wahab de la Syrie », cela
ne l'offense guère malgré qu'il possède ses propres compositions
musicales mal connues par ses auditeurs arabes. « Au
contraire, je suis compositeur avant tout, et puisqu'on
me compare à une sommité, cela ne peut pas me déranger
du tout. C'est comme lorsqu'on comparait une femme à une
certaine miss Univers. Une personne peut être marquée
par une forte ressemblance, mais cela ne l'empêche pas
d'être elle-même, intègre. Deux personnes ne sont jamais
identiques. Ces sortes de rapprochement ne sont en fin
de compte que des allégories » .Conservant toujours
son snobisme intellectuel, il confie sans fausse modestie :
« Je me satisfais surtout d'avoir mes œuvres qui
ont une présence sur la scène mondiale et non pas seulement
au niveau arabe. C'est pourquoi être toujours comparé
à l'image d'Abdel-Wahab ne me menace guère, ne me donne
aucun souci, puisque j'ai pu arriver à une des formes
les plus élaborées de la musique, à savoir la symphonie,
qu'y a-t-il de plus sublime ? ».
La rencontre
avec Abdel-Wahab dans les années 1970 était une sorte
de révélation. Lui, qui a grandi dans une maison qui apprécie
particulièrement Abdel-Wahab et Oum Kalsoum, et qui a
excellé dans la représentation d'Abdel-Wahab dès l'âge
de 14 ans. « J'ai eu la chance de le connaître
de près, il m'a honorablement présenté au Liban et m'a
permis de redistribuer sa chanson ». Un heureux
hasard l'avait conduit sur la route d'Abdel-Wahab, c'était
à travers un programme à la radio libanaise. Le grand
maître a joué le rôle du commentateur et a dit :
Je vous présente aujourd'hui une chanson que j'avais donnée
il y a longtemps que vous allez aujourd'hui écouter par
le jeune Safwane Bahlawane. « J'ai eu l'occasion
d'être sous sa direction, de développer mes capacités
et de me mettre sur la bonne voie de la technique de chant
six mois durant au Liban. Il m'avait également accordé
l'hommage de présenter à la radio sa chanson que j'avais
distribuée Mareit ala beit al-habayeb (Je suis passé
en bas de la maison des bien-aimés) et l'a, en plus,
chantée, de sa propre voix ». Safwane Bahlawane
ne nie pas son audace de retoucher à l'œuvre d'Abdel-Wahab.
Mais il est fier de répéter que la redistribution de Mareit
ala beit al-habayeb est un plus à son auteur même.
« L'innovation se fait dans mes compostions à
moi, je crée les pièces selon mon point de vue contemporain.
Quant aux œuvres d'Abdel-Wahab, en général, je ne touche
pas trop en chantant sauf quelques petites nuances
dans l'interprétation. A l'exception de Kol dah kan
leih ?, où j'ai modifié dans la technique de chant,
sur des variétés qui ne s'évadent pas loin de l'ambiance
d'Abdel-Wahab, surtout au dernier fragment. Mais cela
a beaucoup plu au public, qui me demande à chaque concert
de la chanter ». Or, Safwane Bahlawane porte
à l'intérieur de lui-même une forte contradiction qui
lui permet de vivre naturellement les extrêmes. D'une
part, il est le disciple honnête d'Abdel-Wahab, faisant
sa renommée à l'ombre du maître. Une renommée qui s'élargit
au détriment de sa propre œuvre. D'autre part, il est
compositeur. « Je suis compositeur avant d'être
chanteur ». Il a sa propre création, il compose
des œuvres musicales qui dépassent les limites régionales.
Ainsi, en 1987, il a créé une œuvre symphonique intitulée
Al-Robbane wal assefa (Le marin et la tempête)
qui était présentée par l'orchestre de Berlin et incluse
dans son répertoire d'hiver, dans laquelle il relate l'état
des marins, leur vie et l'éternel conflit entre l'homme
et la mer. A partir de cette œuvre, nous pouvons détecter
(capter) les sources de la contradiction dans la personnalité
même de l'artiste. Né dans une île syrienne sur la côte
nord, Al-Rowad, jadis capitale des Phéniciens, il a été
profondément marqué par le milieu marin, grandissant dans
une famille qui travaille dans la fabrication des navires.
Dès l'enfance, un dialogue silencieux s'est entamé entre
lui et la mer. Safwane Bahlawane a été imprégné par ses
flux et reflux, et a très tôt incarné la dualité du calme
et de la tourmente de la mer. Il vit actuellement à Damas,
avec sa petite famille, mais ne peut se priver d'aller
de temps à autre faire une vraie « plongée »
dans sa mer natale. Même sa carrière est marquée par cette
dualité. Oscillant aussi facilement entre la création
des formes de musique occidentales telle que la symphonie
et celle des formes arabes composées ou chantées. « C'est
vrai que c'est curieux de pouvoir être équitable et de
s'engager facilement et dans la musique orientale et dans
la musique mondiale. C'est peut-être dû à ma formation,
j'avais la chance d'écouter, d'absorber et de présenter
la musique arabe dès mon très jeune âge. Puis, j'ai étudié
la musique classique en Syrie, au Caire et en Allemagne,
sans que cela n'élimine les sources qui se sont ancrées
dans mon tréfonds ». Ainsi, il a créé des morceaux
arabes, rédigés selon la note musicale mondialement connue,
la plupart des « samaéyat », forme de
musique arabe, rassd, nahawend, sika,
etc. Et a également composé des longuas (forme
musicale traditionnelle et de nombreuses chansons telles
que Tal entezari (J'ai beaucoup attendu), Layali
Al-Cham (Les nuits syro-libanaises), Saalt qalbi
(J'ai demandé mon cœur), Chorouq (Lever du soleil).
Au festival cette année, à côté des chansons d'Abdel-Wahab
qui sont de plus en plus demandées par le public, il a
présenté Inn kont nawi al al-hégrane et une samaï.
A sa terre natale, Abdel-Wahab de la Syrie n'a pas le
même profile. Il est surtout connu par ses épopées musicales
qu'il présente à des occasions nationales. Puisant ses
sources des grands poèmes de la littérature arabe, le
compositeur syrien a donné Gabhat al-magd (le front
de la gloire) du poète iraqien Mohamad Mahdi Al-Gawahéri
en 1993, ou Lana al-ard (La terre est à nous) de
Mohamad Omrane, et qui a été reprise par l'Orchestre symphonique
du Caire à l'occasion des fêtes du 6 Octobre. Fortement
lié aux traditions arabes, Safwane Bahlawane a un faible
pour les œuvres patriotiques. « Je suis quelqu'un
très attaché à ses origines, à sa terre. Je pense que
nous avons besoin en ce moment de créer des œuvres pareilles,
puisque nous sommes à chaque instant supposés être effacés
par l'attaque d'une féroce mondialisation qui veut dicter
son modèle à tous ». Cependant, l'artiste est
conscient de son rôle qui est celui de créer. Tout sincèrement.
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