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Herboristerie . Hérité de père en fils, ce métier ancestral continue d'attirer les foules, soucieuses de guérir leur calvitie, de s'assurer de leur fertilité ou de leur circulation sanguine. Reportage.
Potions de maîtres

« Vous, herboristes, décrivez-moi un remède pour la patience », fredonne la voix du chanteur à la radio Al-Hamzawi, en plein Caire fatimide, à Ghouriya, le plus important souk d'herboristes, qui compte environ 150 boutiques. Durant le mois de Ramadan, ce marché connaît une activité particulière et ses artères grouillent de monde. Toute la journée, un va-et-vient incessant anime ses dédales. Un grand nombre de citoyens s'y rend pour acheter les quantités d'épices nécessaires à la préparation de mets et de fruits secs qui entrent dans la composition des pâtisseries orientales. Des bocaux multicolores garnissent les vitrines des échoppes et l'odeur de l'encens embaume l'air. Se balader dans cette rue jonchée de dos d'âne transporte le promeneur vers un passé lointain. Tout comme jadis, les commerces d'épices sont toujours florissants et les herbes médicinales continuent d'avoir leurs clients, malgré le progrès scientifique.

Bien que les cures à base de plantes existent depuis la nuit des temps, ce type de commerce a commencé en Egypte à la fin du XIXe siècle. Hagg Taher Al-Sawi est un ancien dans le métier, il en connaît tous les secrets. Sa boutique, qui existe depuis plus de 150 ans, est une véritable académie dans le domaine de l'herboristerie. De grands noms tels que Ragab et Khedr Al-Attar, Haraz, Seada au Caire, et Gab Garaz et Youssef Fakhri à Alexandrie ont acquis leur expérience chez Al-Sawi. « Les Arabes ont été les initiateurs de nombreux remèdes à base de plantes médicinales. Les références des savants arabes Ibn Sina et Ibn Al-Bitar ont toujours été le support essentiel pour l'enseignement de cette discipline dans les différentes facultés de médecine », explique Abdel-Latif Haraz, célèbre herboriste à Ghouriya.

De père en fils, le métier se perpétue et continue d’exister. Ce sont souvent les grandes familles égyptiennes qui maîtrisent ce métier. Elles veillent aussi à ne jamais en dévoiler les secrets. « Nos potions sont précieusement gardées tout comme les secrets militaires. Aucun herboriste n’osera en révéler la posologie devant un étranger. C'est toute la fortune d’un herboriste. Bien que je connaisse par cœur de nombreux remèdes, je dois les transcrire pour ne pas les oublier. Ils sont rangés dans mon coffre-fort car je les léguerai à mes enfants le jour où je ne serai plus de ce monde », lance Hagg Mohamad Al-Batrawi, 68 ans, qui exerce ce métier depuis un demi-siècle.


Potions amincissantes

La posologie de chaque potion diffère d’un herboriste à l’autre et chacun a sa particularité. Haraz est connu pour ses préparations amincissantes, Al-Batrawi pour son moghat très spécial (boisson préparée pour les femmes qui viennent d'accoucher). Quant à Khedr Al-Attar, c'est le spécialiste des épices. Mais la concurrence est rude entre les herboristes. Chacun veut à tout prix conserver sa notoriété. Dans ce métier, seuls les manuscrits et les livres de savants arabes servent de références et peuvent les rapprocher. « Tazkaret Daoud, un savant de l'époque islamique, est la référence première pour les herboristes. C'est le b. a.-ba du métier. Mais certains herboristes vont plus loin en ajoutant quelques touches personnelles à leurs potions », explique Mohamad Saïd, propriétaire de la boutique Al-Lord.

D'après un professionnel, lorsque des herboristes manquent d'expérience, ils tombent dans le piège de la préparation car les doses de la composante varient selon les personnes. « Les doses varient selon le poids, l'âge et l'état de santé de chaque individu », poursuit Haraz, dont la réputation a fait le tour du monde.


Guérisseurs en herbe

Ce n'est qu'avec le temps et l'expérience qu'un jeune herboriste pourra découvrir les secrets du métier. L'initiation débute par la découverte et la distinction des plantes par l'odorat et le goût. C'est l'atout majeur des herboristes. Puis arrive l'étape de la pratique, où le jeune apprenti se lance dans la préparation de recettes, comme celle de la moghat, qui se compose de dix éléments, des compositions de diverses épices. Plus l'herboriste acquiert de l'expérience et plus il est apte à prescrire des potions. « Les débutants utilisent généralement des matières qui ne coûtent pas cher. On ne peut se permettre de mettre du santal ou de l'ambre entre les mains d'un jeune herboriste, même si l’ambre par exemple s'avère très efficace pour activer la circulation sanguine. L'ambre coûte excessivement cher, près de 60 000 L.E. le kg. Quant au santal, le prix au kilo dépasse le million de L.E. », explique Mohamad Saïd.

D'autres herboristes ont réussi à inventer des méthodes pour aider leurs enfants à comprendre et découvrir les secrets de l'herboristerie. « J'ai commencé très tôt cet apprentissage avec mes enfants ; je leur montrais deux ou trois plantes, leur en donnais les noms en latin, et j'expliquais les usages. Et pour les encourager à persévérer, j'organisais un petit examen qui me permettait de savoir lesquels avaient des prédispositions pour devenir un bon herboriste », explique Haraz, qui pousse ses enfants à faire des recherches dans ce domaine. « J'ai insisté pour que mon fils quitte la faculté des sciences vers celle d'agronomie, pour qu'il puisse étendre ses connaissances dans le domaine des plantes. Ainsi, je suis sûr de perpétuer le nom de la famille », ajoute Haraz.

Selon lui, ce métier est un mélange d'expérience et de savoir. « Ces deux éléments sont indissociables, c'est aussi fondamental ».

Mais ce n'est pas tout. Un véritable herboriste doit savoir se débrouiller grâce aux connaissances acquises et à son savoir-faire. Sa boutique doit servir de centre de beauté, de pharmacie, de laboratoire et offrir plusieurs types de services. Dans la boutique du Lord, comme l'ont surnommé les femmes, les clients se bousculent. Une provinciale a parcouru des kilomètres pour ramener des racines moulues (erq dahhab) et les ajouter à son antimoine. « Ça pique les yeux, mais les rend plus lumineux », explique Fatma, qui n'a pas oublié de ramener de grandes quantités de henné d’Assouan. Un autre client chuchote doucement à l'oreille du propriétaire de la boutique et lui demande un noskha, qui a les mêmes propriétés que le Viagra, en plus efficace ... Une troisième cliente demande une sorte de poudre que l'on extrait des tiges de palmiers et qui stimule la fertilité chez les femmes. Une jeune fille, qui habite la région, est venue acheter une petite potion magique pour avoir la jolie taille de Nancy Agram.

Une touriste, à son tour, profite de son séjour au Caire pour acheter quelques épices typiquement égyptiennes, telles que le cumin baladi. « La saveur de ce cumin est incomparable. A chaque séjour en Egypte, je ramène aussi de grandes quantités de fleurs d'hibiscus et de coriandre », dit-elle.

Or, si certains ont choisi d'associer leur savoir et l'expérience pour briller dans ce métier, certains charlatans n'hésitent pas à lui porter atteinte. Les trottoirs du Caire son remplis de gens qui vendent n'importe quoi et profitent de la hausse des prix des médicaments pour faire du business. Les journaux témoignent de plusieurs affaires de ce type. La dernière en date est celle de cet herboriste qui a fait fortune en prétendant qu'il avait découvert une herbe guérissant le virus de l'hépatite C en 49 jours. D'autres sont allés plus loin en inaugurant de petites cliniques sans l'autorisation du ministère de la Santé, exploitant ainsi l’éternelle quête de la beauté et de la santé. A cela vient s'ajouter le médicament censé traiter la calvitie, qui a connu un grand succès commercial dans les années 1990. Un traitement qui ne fournit que de l'illusion.

Cependant, nombreux sont ceux qui assurent qu'il ne faut pas généraliser ces expériences malheureuses. « Certains prétendent que beaucoup de recettes servent à la sorcellerie. Pourtant, jusqu'à la deuxième guerre mondiale, celles-ci étaient utilisées comme cures pour traiter des maladies bien avant l'industrie pharmaceutique », explique Haraz. D'ai, aujourd'hui, le monde entier s'oriente vers la médecine douce. Mais on affronte une lutte farouche. « On nous accuse de vendre des recettes imaginaires aux gens. Il faut noter que la mafia des médicaments est aussi importante que celle des armes et des drogues. Ils ne vont pas perdre leurs consommateurs, même si le Moyen-Orient s'oriente vers les recettes naturelles », poursuit Haraz.

L'autre souci des gens du métier, ce sont les mesures nécessaires pour faire breveter les recettes efficaces. Cela a un coût, très élevé : environ 15 000 L.E. pour chaque brevet d'invention. « Quel l'herboriste versera une telle somme pour chaque potion. D’autant plus qu'il ne réalise pas de ventes suffisantes pour lui permettre de compenser ce coût. Le métier ainsi que ses secrets et ses énigmes risque de disparaître », conclut Haraz.

Chahinaz Gheith
Dina Darwich

 

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