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Dans sa nouvelle Hatta
tazourouna al-maqaber (Jusqu'à ce que vous visitiez les
tombes), que nous publions ici, le jeune écrivain Hayssam
Al-Wardani, nous emmène dans
les dédales d'un cimetière de campagne.
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Jusqu'à
ce que vous visitiez les tombes
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C'était
une vraie journée cairote, d'une chaleur caniculaire. Nous
nous étions retrouvés devant la bouche de métro, face à la
gare Ramsès. Arrivés à la gare routière Ahmad Helmi, on s'est
aperçu que l'autobus de Fowa était déjà parti. Il fallait
prendre un taxi collectif, un Break 504, jusqu'à Dessouq,
et là, changer de voiture, comme on nous l'avait indiqué.
Nous avons attendu longtemps que le taxi se remplisse. Tamer,
qui perdait patience, est allé se renseigner une fois de plus
à la gare routière. Quelques instants plus tard, il revenait
en courant nous annoncer qu'un bus partait à l'instant pour
Dessouq ; nous avons foncé jusqu'à l'autobus qui démarrait
et nous nous sommes assis. Le voyage s'annonçait bien. A peine
avions-nous quitté Choubra Al-Kheima qu'on entendit une petite
explosion, et un épais nuage de fumée s'échappa du capot.
Le chauffeur se rabattit sur le bord de la route, puis le
moteur cala. Toutes ses tentatives pour le faire redémarrer
se révélèrent vaines. Les passagers étaient exaspérés, surtout
ceux qui comptaient arriver à temps à Benha pour la prière
du vendredi. On descendit dans la cohue sur le bord de l'autoroute,
cherchant l'ombre de l'autobus pour échapper à la fournaise.
Le receveur et le chauffeur disparurent sous le capot, tentant
de redémarrer le moteur. Après une demi-heure d'attente fébrile,
entrecoupée de jets de fumée noire irréguliers crachotés par
le moteur qui aussitôt s'arrêtait à nouveau, le chauffeur
réapparut, gouttant de sueur, barbouillé de noir, et annonça
d'un ton sans réplique que la courroie était cassée, et que
par conséquent l'autobus ne repartirait pas. La seule solution
était de continuer en microbus jusqu'à Benha, puis de reprendre
un bus pour Dessouq. Nous parvînmes avec beaucoup de peine
à arrêter un microbus, comme il se doit à la campagne, une
énorme Mercedes des années cinquante dont la partie
arrière avait été aménagée pour accueillir plus de passagers.
On se serra tous les trois sur la banquette arrière, silencieux.
A Benha, l'attente ne se prolongea pas ; on trouva rapidement
une Peugeot pour Dessouq. Yasser descendit acheter
un kilo de raisins qu'il lava à l'échoppe du vendeur de thé
installé à l'entrée de la gare routière. Quand il revint,
on ferma les portes et le taxi traça sa route vers la sortie
de la ville. Le chauffeur nous demanda de réciter la Fatiha,
et la voiture partit sur la nouvelle route de Dessouq. Les
champs défilaient sous nos yeux à toute vitesse, bas et vert
pâle, se laissant traverser par le regard jusqu'à l'horizon.
Nous mangions notre raisin, sous le charme du paysage. A Dessouq,
il fallut encore attendre une demi-heure avant de partir pour
Fowa. On tua le temps le long du Nil, près de la gare. Je
demandai à Yasser comment se portait sa mère. Il me répondit
qu'elle n'allait pas bien ; elle pleurait beaucoup et
se plaignait de douleurs lancinantes au dos et aux pieds.
Tamer inclina la tête et fixa les yeux au sol.
Arrivés à Fowa, on entra au cimetière et
Yasser demanda si Am Mechreqi était là. La jeune femme nous
répondit qu'il était parti acheter des cigarettes et qu'il
allait revenir bientôt. Yasser lui demanda si elle savait
où se trouvait le tombeau de la famille Khalil. Non, dit-elle,
mais Mechreqi n'en a pas pour longtemps. Yasser murmura,
déçu : « Je suis déjà venu plusieurs fois,
mais je ne me souviens jamais du chemin ». On attendit
un peu Am Mechreqi, puis Yasser proposa qu'on chercha nous-mêmes.
Les tombes étaient toutes situées à gauche de l'étroite
route goudronnée ; à sa droite, s'étendaient les champs
de luzerne verte et l'on voyait au loin, près de l'horizon,
les hauts palmiers et les minarets des mosquées. On marcha
un peu au bord de la route goudronnée puis, tournant à gauche,
on dévala le petit talus entre la route et les tombes pour
emprunter une large allée bordée de part et d'autre par
de vastes enclos fermés par des portes, dont la partie supérieure
était ornée de versets du Coran et entre les interstices
desquels on apercevait les stèles funéraires. Dans certains
enclos, on voyait des pots de fleurs alignés devant le tombeau ;
dans d'autres dépassaient un ou deux grands arbres au feuillage
dense ; leur sol était parfois décoré de petites mosaïques,
comme un signe apparent de richesse. L'allée où nous marchions
déboucha sur un croisement. Je continuai tout droit, suivi
de Yasser, tandis que Tamer tourna à gauche. L'allée était
plus étroite, les enclos consistaient maintenant en de petites
chambres carrées, couvertes, sans cour d'entrée, où les
tombes et leurs stèles restaient dans l'obscurité. Sous
mes yeux défilaient les noms, les dates de naissance et
de mort, les liens de parenté, gravés sur les dalles de
marbre. Je devais lire chaque pierre tombale pour trouver
la famille de Khalil. Les unes, toutes semblables, consistaient
en une simple stèle blanche, gravée d'inscriptions de style
naskhi ; d'autres, d'un blanc éclatant, portaient
des inscriptions en caractères coufiques, et parfois thuluth.
Je voulus demander à Yasser à quoi ressemblait la stèle
de sa famille ; je réalisai alors qu'il ne me suivait
plus : je marchais complètement seul. Les allées devenaient
de plus en plus étroites au fur et à mesure que j'avançais.
Certaines tombes semblaient abîmées ou usées par le temps :
les pierres s'étaient effondrées, la chaux qui recouvrait
les murs s'était effacée, leur sol était jonché de trous
béants. Ces tombes délabrées étaient très sombres et inspiraient
une frayeur diffuse. M'approchant de l'une d'elles, je ne
pus supporter l'odeur lourde qui s'en dégageait. Je partis
à la hâte.
Je choisissais mon chemin au hasard, il
m'arrivait de passer plusieurs fois par la même allée. Au
bout d'une allée, je tombais sur une sorte de mur formé
de petites tombes, séparées par un passage étroit où l'on
ne pouvait pas passer à deux. Je m'y faufilai et me retrouvai
à un niveau supérieur. Je découvris alors, à mon étonnement,
que le cimetière était construit en gradins : les tombes
suivantes, cachées derrière le premier mur, s'étendaient
vers le haut, formant une forêt de petites tombes imbriquées
les unes sur les autres.
— Tamer, où es-tu ?, criai-je.
J'entendis sa voix venant de l'est :
— Je ne sais pas ... Tu as trouvé
quelque chose ?
— Je suis sur les gradins.
— Quels gradins ?
Puis la voix de Yasser, disant qu'il fallait
toujours marcher le long de la route goudronnée.
— Est-ce que votre caveau est sur
les gradins ?, criai-je.
— Non, non. Descends.
J'étais déçu qu'il ne soit pas enterré
là, je préférais cette partie du cimetière à celle du dessous.
Je remarquai qu'ici, certaines dalles de marbre noir étaient
gravées de fines lettres dorées. Cette partie était sûrement
le cour du cimetière ; la terre ici était plus fertile
qu'en bas et les stèles, anciennes, dénotaient une richesse
passée. Au fil des générations, le cimetière avait dû s'étendre
peu à peu vers le bas, jusqu'à ce que la route goudronnée
lui impose sa limite. Je n'arrivais plus à lire les épitaphes,
je les regardais seulement. Curieusement, les morts, ici,
étaient enterrés au-dessus de la terre et non en dessous :
chaque famille avait un mur percé d'ouvertures rondes, scellées
d'une dalle de ciment ou de plâtre, correspondant chacune
à un membre de la famille, et à côté de chaque ouverture,
sur le même mur, il y avait une plaque de marbre. Le mur
formait ainsi comme une archive de la famille, où chaque
tiroir renfermait un dossier. Je pensai que ce mode de sépulture
devait mieux conserver les corps que celui qui consiste
à enterrer les corps dans le ventre de la terre, où ils
se décomposent sans laisser de trace. Je continuai de parcourir
les passages étroits de ce niveau du cimetière. La végétation
était plus variée et plus sauvage, on voyait bien comment
les plantes avaient dû lutter pour pouvoir s'infiltrer dans
les fentes des murailles, et c'est peut-être pour cette
raison qu'elles paraissaient plus belles. Je n'arrivais
pas à lidentifier, peut-être s'agissait-il de cactacées.
J'arrivai au bout de la terrasse, où un petit chemin sinueux
menait à un autre passage montant, bordé de quelques pots
de fleurs fraîchement arrosés. Je décidai de m'asseoir là
pour me reposer un peu. J'entendis Yasser crier :
— Il faut qu'on se dépêche, la nuit
va nous rattraper. Je vais voir si Am Mechreqi est revenu.
Après la visite au cimetière, Yasser nous
emmena dans un café de sa connaissance, le long du Nil.
Avec le coucher du soleil, le temps s'était un peu adouci ;
une brise se leva, séchant la sueur qui avait coulé sur
nos fronts toute la journée ; on se laissa gagner par
une sensation de bien-être. Yasser avait quatre ans de plus
que son frère, nous le voyions de temps en temps quand nous
allions chez notre ami. Il n'était pas d'un naturel bavard,
et nous — Tamer et moi — ne savions
pas trop comment exprimer nos condoléances. Il y avait de
longs silences entre nous, entrecoupés de remarques que
l'un de nous trois faisait de temps en temps, à propos de
la route, pour savoir quelle heure il était, ou pour laisser
échapper un soupir. Nous buvions du thé et du café ; le
temps était toujours plus doux, la vue toujours plus belle.
Nous étions dans une sorte de baie ; l'eau s'étendait
devant nous en un demi-cercle cerné de terre qui s'ouvrait
en un point presque face à nous, sur le lit du fleuve. De
là arrivaient, survolées par de grands oiseaux blancs, les
petites felouques à bord desquelles les pêcheurs rapportaient
chaque jour ce qu'ils avaient pris au ventre du fleuve.
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Traduction
de Daphné Rabeuf et Yasser Abdellatif
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