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Voyage fictif . L'archéologue grec Harry Tzalas nous guide à travers les splendeurs de la ville gréco-romaine. Chassé-croisé entre la ville d'aujourd'hui et celle d'antan.
Ballade imaginaire dans l'Alexandrie d'hier

Il y a quelques jours, j'étais assise en compagnie de l'historien et archéologue grec Harry Tzalas à la terrasse de l'Hôtel Cecil. Nous étions attablés devant une carte magnifique de Mohamad bey Al-Falak. Celle-ci allait nous servir de fil conducteur dans ce parcours entre le présent et le passé, l'histoire et la légende, auquel il nous convie. Ecoutons-le, mais faisons, à son instar, travailler notre imagination.

Commençons par le port est, le Portus Magnus des Romains, qui n'a presque pas changé d'aspect. Le cap Silsieh s'est beaucoup étendu, mais s'il redevenait l'ancien cap Lochias, il retrouverait son beau temple dédié à Isis, ainsi que le palais et le mausolée de Cléopâtre qui émerveilla tant Strabon. A gauche, le fort Qaïtbay s'évanouit, et laisse émerger des eaux, imposant de ses 120 m de hauteur, le Pharos, merveille du monde antique, orné de statues de divinités, de rois et de reines. Un peu plus loin, c'est encore un temple dédié à Isis : l'Isis Pharia.

Devant nous, le Timounium et l'île d'Antirhodos, resplendissants de bâtiments royaux. A l’ouest, le port du Bon Retour, l'Eunostos, est à peine visible, tandis que l'île de Pharos est reliée à la terre ferme par l'Heptastade aux multiples arcades. Des bateaux sont ancrés : il y en a de gros navires marchands, mais aussi de petites barques de pêche. Les plus beaux sont amarrés dans le port royal, non loin du site de l'actuelle Bibliotheca Alexandrina.

Laissons s'éclipser temporairement le cercle solaire que représente ce grandiose bâtiment moderne. A sa place resurgit alors tout le quartier du Bruchion, le cœur des palais royaux. L'arsenal qu'on distingue à peine vers la gauche, là où se dresse maintenant le Consulat général de France, est une forêt de mâts et de voiles.


La voie canopique

Quittons la terrasse de l’hôtel Cecil. A quelques pas de là, nous rencontrons la masse imposante du Cesareum. Deux obélisques en encadraient fièrement l'entrée. Depuis plus d'un siècle, ces Aiguilles de Cléopâtre se languissent loin du ciel alexandrin, l'un à Londres, l'autre à New York. Suivons maintenant la ligne de brise-lames protégeant la ville des assauts de la mer. Se trouvait là la grande porte de la Dogma qui, au Moyen-Age, donnait accès aux douanes. En nous dirigeant vers Mazarita, on arrive devant ce qu'on appela à tort la Redoute de Cléopâtre et qui était, en fait, l'une des tours des fortifications. Partout, de belles avenues disposées en damier, bien pavées, encadrées de magnifiques bâtiments. Nous voici revenus maintenant sur la Voie canopique, l'actuelle rue Fouad, qui faisait 30 mètres de large et qui aboutissait à la Porte canopique.

Lorsque la ville se fut rétrécie à la période islamique, cette porte fut déplacée vers l'ouest, là où la nouvelle statue équestre d'Alexandre le Grand s'élève actuellement. C'est la Bab Charki médiévale qui disparut à la fin du XIXe siècle, laissant seulement quelques pans de murs dans les jardins Challalat. Mais rebroussons chemin et marchons jusqu'au croisement de la rue Fouad et de la rue Nabi Daniel. Cette rue est signalée sur toutes les cartes anciennes d’Alexandrie et, de même, par les archéologues du XIXe siècle et du début du XXe siècle comme étant possiblement la rue du Sôma.

On a longtemps cru que ce tombeau légendaire, mais qui a bel et bien existé à Alexandrie, se trouvait dans la crypte de la mosquée de Nabi Daniel. Le grand nombre d'imposantes colonnes de granit qui bordaient cette grande rue et dont quelques vestiges subsistent encore, nous aide à imaginer ce que le centre de la ville a été pendant toute la période gréco-romaine : un lieu d'une splendeur incomparable. La colline de Kom Al-Dik, que l'on avait supposé être le Paneum, a été érodée par les fouilles des dernières quarante années. On ne retrouva pas le tombeau d'Alexandre, même en descendant à dix mètres de profondeur sous le niveau de l'actuelle Alexandrie. On ne mit au jour que des restes néanmoins imposants de l'Alexandrie romaine tardive du Ve siècle.

En partant vers le sud, de derrière l'école technique Dom Bosco, parviennent des lamentations qui confirment que nous sommes arrivés tout près des cimetières islamiques actuels. Représentons-nous Rhakotis, cette petite colline que l'on a aussi appelée l'Acropole d'Alexandrie, où une petite bourgade de pêcheurs était déjà connue aux temps d'Homère. En planifiant sa ville, Alexandre décida que Rhakotis resterait le quartier des Egyptiens. Il se développa pour rester le centre du culte le plus important de la ville : le culte des Sérapis. Cette divinité à la barbe fleurie, qui rappelle Zeus, fut vénérée des siècles durant par les Egyptiens, les Grecs et les Romains. Ce n'est qu'au cours de la période prochrétienne que l'intolérance sévit et que le Sérapeum fut totalement détruit. La Colonne de Diocloétien, dite faussement de Pompée, trop grande pour être jetée à bas, continue à évoquer ce point de rencontre entre religions et pratiques des mondes hellénique, romain et égyptien. Si l'on hisse sur le socle de cette colonne, on aperçoit au sud le lac Mariout, l'ancienne Maréotis dont les rives étaient jalonnées de nombreux villages, et où l'on plantait la vigne. Les anciennes murailles longeaient les bords nord du lac. La Bab Sidra, ou Porte des épices, n'est qu'un souvenir, qu'un nom laissé au quartier qui s'étend jusqu'aux rives du Canal Mahmoudieh. Vers l'ouest, hors des murs, la Ville des morts, cette nécropole immense où des générations d'Alexandrins gisent encore dans un sommeil éternel. Mais des nécropoles existaient également à l'est. La plus vaste, celle de Hadra, a complètement, disparu tandis que celles de Chatbi et de Moustapha Kamel subsistent comme des minuscules îlots cernés par un océan de gratte-ciels.


Porte de la lune

Revenons sur la Voie canopique et dirigeons-nous maintenant vers la Porte de la lune. En passant devant la mosquée Attarine, on ne retrouve qu'une plaque rappelant l'édifice monumental aux belles colonnes qui la précédait. Cette mosquée, détruite au temps de Mohamad Ali, était l'ancienne basilique de Saint Athanase, la plus grande des églises de la ville après celle du Cesareum. On l'appelait indifféremment Mosquée de Saint Athanase où Mosquée Attarine, la mosquée du marché des vendeurs d'épices. Qui se souvient qu'il y a deux cents ans, un drame mineur se joua dans la cour de cette mosquée lorsque les Anglais, vainqueurs, après la bataille d'Abouqir, retirèrent par la force, comme butin de guerre, le beau sarcophage en brèche verte de Nectabo II. Français et Anglais croyaient avoir affaire au sarcophage d'Alexandre le Grand. C'est le déchiffrement des Hiéroglyphes par Champollion qui permit d'attester quelques années plus tard qu'il ne s'agissait pas de la sépulture du héros macédonien. Il ne faut que quelques minutes de la mosquée Attarine pour atteindre le site où s'élevait la mosquée aux cent colonnes entièrement disparue aujourd'hui. Initialement construite comme une église, c'est là où selon la tradition, la Bible des Septante fut traduite en grec. L’élévation de Kom Al-Nadoura est toujours là, et témoigne que cette colline fut pendant tout le Moyen-Age un poste de gué sur lequel on érigea plus tard le Sémaphore du port d'Alexandrie.

Terminons notre parcours imaginaire là où nous l'avons commencé, et retournons à l'Hôtel Cecil. Nous nous trouvons devant le restaurant de foul de Mohamad Ahmad que les vieux Alexandrins appellent encore Benyamin. A quelques mètres de là, un grand immeuble moderne est en construction. C'est ici que Jean-Yves Empereur a découvert, lors d'une fouille de sauvetage, les restes de ce temple célèbre dédié aux Césars qui après avoir été nommé Césareum devint une église et connut le triste sort de voir la dernière philosophe d'Alexandrie, Hypatie, fille de Philon, le directeur du Mouseion, assassinée et sauvagement mutilée par ceux qui voulaient éradiquer les idoles et faire régner à Alexandrie la nouvelle foi chrétienne.

Gisèle Boulad

 

 

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