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Egypte-Brésil . Les pays du Sud suivent de près l'évolution du Brésil du président Lula, qui cherche à adapter les lois du marché aux intérêts des classes populaires. La réussite ou la faillite de cette expérience inédite pourrait déterminer la conduite économique de plusieurs pays du tiers-monde.
Lula, l'espoir du Sud

Lula est en tournée au Moyen-Orient, et s'est arrêté au Caire. Pourquoi ? Parce qu'il souhaite renforcer les liens Sud-Sud comme il l'a déclaré à maintes reprises. Cela pourrait rappeler les années 1950 et 1960, quand l'Egypte était l'un des hérauts du tiers-mondisme. La photographie de Nasser accueillant Che Guevara, à l'époque leader du nouveau régime cubain, est souvent mise en avant quand il s'agit de montrer à quel point l'Egypte de Nasser était désireuse de resserrer les liens entre le monde arabe et les parties les plus lointaines du tiers-monde, comme l'Amérique latine. Les places Amérique Latine et Simon Bolivar dans le centre du Caire témoignent aussi de cela.

Mais comme les temps changent, dans sa tournée, Lula est accompagné aujourd'hui par plusieurs industriels brésiliens. Cela n'a donc plus grand-chose à voir avec la visite du Che, effectuée en tenue de combattant, arborant un large sourire appelant la victoire de la révolution internationale. En réalité, la coopération Sud-Sud d'aujourd'hui n'est plus une coopération d'Etats, mais plutôt celle d'hommes d'affaires. Ce sont eux aujourd'hui qui détiennent les clés de la production. Et pour eux, ce qui compte le plus, c'est la rentabilité beaucoup plus que de vagues projets de coopération Sud-Sud, et encore moins la « langue du bois tiers-mondisme ». En un mot, comme beaucoup d'autres leaders, Lula est venu ici pour faire de l'argent.

La visite de Lula n'est toutefois pas dépourvue d'originalité, inhérente à la personnalité de ce président, ancien ouvrier, non diplômé, et à la tête d'une coalition de gauche qui gouverne, pour la première fois dans l'Histoire, ce géant de l'Amérique latine. La classe politique et intellectuelle égyptienne a beaucoup d'intérêt à suivre l'évolution du Brésil de Lula parce que ce pays est en avance d'une décennie sur l'Egypte. Le Brésil a réussi à tourner la page des régimes autoritaires et tente de chercher une alternative au néolibéralisme. Tandis que l'Egypte d'aujourd'hui semble avoir un avenir politique incertain et essaie d'appliquer un néolibéralisme sans jamais avoir la détermination et la coalition sociale nécessaires, comme l'avait autrefois le prédécesseur de Lula, Fernando Cardoso.


Les leçons du passé

Le Brésil de Lula est très important parce que c'est aujourd'hui un laboratoire pour une nouvelle force sociale démocrate qui cherche à mettre les freins au « capitalisme barbare » en se reposant sur une démocratie parlementaire. La dernière expérience de ce genre était celle d'Allende au Chili au début des années 1970, battu par les capitalistes, l'armée et également par la CIA. Si Lula arrive à faire marcher son projet, cela va constituer un modèle à suivre dans le tiers-monde, voire dans le monde entier, puisque la social-démocratie est en pénurie de modèles, après l'échec de la politique de Tony Blair en Grande-Bretagne par exemple.

Le plus grand problème de la social-démocratie depuis plus que deux décennies réside dans le fait que son cadre de référence, le keynésianisme, est épuisé. L'Etat providence a laissé la place aux forces du marché. L'internationalisation de la production a limité l'indépendance des Etats. L'expérience de François Mitterrand en France au début des années 1980 est révélatrice. Celui-ci a nationalisé certaines industries et a essayé de relancer l'économie avec des politiques expansionnistes. Mais avec la hostilité des milieux des affaires, Mitterrand a rapidement renoncé au keynésianisme et s'est plié à l'air du temps. C'est ainsi que les sociaux-démocrates qui sont venus ensuite en Grande-Bretagne ou en Allemagne ont eu une approche bien plus prudente. Shröder en Allemagne, par exemple, a commencé son mandat par réduire les impôts sur les entreprises.

Toutes ces expériences sont évidemment bien intégrées dans l'esprit de Lula. De Mitterrand, il a dû apprendre qu'il ne faut jamais commencer son mandat en s'attirant l'hostilité des hommes d'affaires, parce que ceux-ci peuvent tout simplement arrêter d'investir. D'Allende, il a dû apprendre qu'il faut maintenir un minimum de rapports avec les Etats-Unis, non seulement pour empêcher la CIA de travailler fort dans le renversement du nouveau gouvernement, mais aussi pour garantir leur coopération au sein des institutions financières internationales. D'ailleurs, Lula cherche à conclure un accord de crédit avec le Fonds Monétaire International (FMI).

Le président brésilien a passé son premier examen avec succès. Il est parvenu à apaiser la crainte des milieux d'affaires et il a bien montré qu'il est un homme d'Etat « responsable ». Il a réussi à relancer l'économie dans le troisième semestre après une récession durant les deux premiers semestres. D'autant plus que le taux d'inflation a été contrôlé. Toutefois, Lula n'est toujours pas passé à son grand examen, celui de réduire un système d'inégalité considéré comme un des pires au monde. Les paysans sans terres attendent toujours la réforme agraire et les ouvriers attendant des meilleurs salaires et conditions de travail. Et ici, Lula doit agir parce qu'il n'a pas été élu par la classe ouvrière pour régler les crises d'une économie néolibérale que Cardoso a eu des problèmes à gérer. Sinon, cela aboutira à la désintégration de la coalition qui l'a amené au pouvoir.

Ceux qui cherchent à trouver des indicateurs montrant que Lula a « trahi » les pauvres et la classe ouvrière n'auront pas de problème. Mais ceux qui comprennent les contraintes et les difficultés de mettre en place aujourd'hui un système socioéconomique plus égalitaire et démocratique doivent attendre un peu avant de tirer les conclusions d'une expérience qui va déterminer le choix de plusieurs classes politiques dans le monde. Quoi qu'il en soit, l'Egypte a beaucoup à apprendre de l'expérience brésilienne. Peut-être que cela lui permettra de brûler certaines étapes.

Samer Soliman

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