| Un
ami jordanien m'a demandé : que pensez-vous de l'Initiative
de Genève et comment la partie arabe peut-elle l'aborder ?
Je répondis : à mon avis, c'est une mauvaise initiative
qui brade beaucoup de droits palestiniens. Quant à la manière
d'y réagir, je pense qu'il faut afficher notre approbation.
En réalité, la valeur de cette initiative signée à Genève la
semaine dernière ne réside pas dans ses dispositions relatives
aux Palestiniens ou aux Israéliens, mais dans le fait qu'elle
vient prouver au milieu des meurtres, de l'effusion de sang,
des destructions de maisons et des confiscations de terres que
la paix est toujours possible et qu'il existe des leaders des
deux côtés disposés à se rencontrer et à rechercher les moyens
d'instaurer la paix et de bâtir un Etat palestinien souverain.
L'initiative prouve au même titre que la voix populaire des
deux bords peut se faire entendre et qu'elle est capable de
prendre des initiatives que les parties officielles ont échoué
à lancer parce qu'elles étaient complètement noyées dans leurs
tentatives de soumettre l'autre partie par les armes. Etant
donné l'appui international qu'elle a recueilli, cette initiative
a prouvé enfin que l'opinion publique mondiale prenait partie
pour ceux qui aspirent à régler la question palestinienne, et
non pour ceux qui soutiennent l'expansionnisme israélien par
la force.
Si
nous examinons l'Initiative de Genève, signée par les deux délégations
palestinienne et israélienne présidées par Yasser Abd- Rabbo,
l'ex-ministre palestinien de l'Information et Yossi Beilin,
l'ancien ministre israélien de la Justice, nous constatons qu'elle
comporte de nombreux points faibles que nous avons cru avoir
été réglés lors des multiples sessions de négociations palestino-israéliennes.
Mais malheureusement, nous avons vu que la partie palestinienne
a évité de mentionner le « droit au retour »
des réfugiés palestiniens. Elle approuve également le désarmement
de l'Etat palestinien et la supervision de l'accord par une
force multinationale déployée uniquement dans l'Etat palestinien,
et non pas en Israël. L'Etat d'Israël a lui le droit de posséder
deux stations de pré-alerte au nord et au centre de la Cisjordanie.
L'initiative stipule aussi le droit de l'armée de l'air israélienne
à utiliser les couloirs aériens palestiniens à des fins d'entraînement,
ainsi qu'une longue liste d'autres mesures qui rendent incomplète
la souveraineté palestinienne.
Ce sont sans doute
ces raisons qui ont provoqué la colère de certaines factions
palestiniennes et déclenché des manifestations populaires à
Gaza pour empêcher Mahmoud Khalifa, directeur au ministère de
l'Information palestinien, de partir à Genève pour assister
à la cérémonie de lancement de l'initiative.
A Gaza, 2 000
Palestiniens ont tenu une conférence pour marquer leur opposition
à l'initiative considérée par quelques-uns comme une « nouvelle
déclaration Balfour ». La conférence a appelé à traduire
en justice les signataires de l'initiative, alors que des centaines
de jeunes et d'enfants ont levé des pancartes portant les noms
des villes palestiniennes occupées par Israël en 1948.
Sélim Al-Zaanoun,
président du Conseil national palestinien, a envoyé un message
à la conférence, dans lequel il a confirmé que plus de 5 millions
de réfugiés sont attachés au droit au retour qui leur est garanti
par les résolutions internationales, notamment la résolution
194 des Nations-Unies. Ramzi Rabah, membre du bureau politique
du Front démocratique de libération de la Palestine, a dénoncé
le fait que les signataires aient ignoré la résolution 194.
Il a considéré que l'initiative innocente l'Etat hébreu de sa
responsabilité juridique et morale envers la tragédie de plus
de 5 millions de Palestiniens de la diaspora.
Mais le refus principal
de l'initiative est venu d'Israël. Au moment où Yasser Arafat
n'a pas voulu fermer complètement la porte à l'initiative en
envoyant des représentants de l'Autorité palestinienne pour
assister à la cérémonie de signature, le gouvernement d'Ariel
Sharon a opposé son refus total à ce plan qui appelle à démanteler
les colonies juives des territoires palestiniens occupés et
à reconnaître l'Etat palestinien.
Sharon a conseillé
à l'Administration américaine de ne pas rencontrer les responsables
de cette initiative, et a écrit dans une lettre au président
George Bush que ce plan était une tentative de tuer la Feuille
de route élaborée par l'Administration américaine. Des porte-parole
du gouvernement israélien ont déclaré que l'initiative représentait
un danger pour l'avenir d'Israël en tant qu'Etat juif et qu'elle
comportait des concessions israéliennes sans précédent en faveur
des Palestiniens. Au même moment, les bulldozers israéliens
ont commencé à préparer le terrain sur le mont Al-Mokabar, à
Jérusalem-Est occupée, afin de construire une nouvelle colonie
juive.
Au niveau populaire
en Israël, une campagne d'attaques contre l'initiative a traversé
les milieux civils et religieux sous la houlette des groupes
extrémistes religieux et de droite. Le groupe « Pekuah
Nafeish » a publié un communiqué dans lequel il demande
que les Israéliens signataires de l'initiative, considérés comme
des traîtres, soient traduits en justice. Le quotidien Haaretz
avait effectué un sondage indiquant que 38 % des Israéliens
s'opposent à l'Initiative de Genève, contre 31 %, alors
que 31 % ne se sont pas prononcés.
Malgré cette forte
opposition à l'initiative des deux côtés israélien et palestinien,
l'opinion publique internationale a marqué son intérêt, puisque
le plan a été lancé en présence de 700 des plus éminentes personnalités
politiques dans le monde, à leur tête l'ex-président américain
Jimmy Carter, le leader africain Nelson Mandela, l'ex-président
polonais Lech Walesa, le conseiller politique du président Moubarak,
Ossama Al-Baz, le ministre marocain des Affaires étrangères,
Mohamed Benaïsa, et la délégation palestinienne présidée par
Jibril Rajoub, conseiller du président Yasser Arafat pour la
sécurité nationale. Du côté culturel, il y avait l'écrivain
israélien, défenseur des droits palestiniens Amos Oz, et
du côté palestinien, l'artiste Sabrine. 85 personnalités politiques
internationales ont également signé le communiqué d'appui à
l'initiative. Ce communiqué a considéré l'initiative comme une
« lueur d'espoir pour l'un des plus anciens conflits ».
Parmi les signataires, il y avait l'ex-président soviétique,
Michaël Gorbatchev, l'ex-président de l'Afrique du Sud, De Clerck,
et l'ancien président finlandais Martti Ahtisaari.
La question qui
s'impose est de savoir si cette initiative pourrait être appliquée
un jour, ou bien si elle connaîtra le sort de toutes les autres
qui l'ont précédée. Il est évident qu'elle ne pourra pas être
appliquée. Car si les anciens accords ont été avortés alors
qu'ils étaient des accords officiels, qu'en est-il d'un plan
non officiel ?
Cependant, l'initiative
atteint un autre objectif. La ministre suisse des Affaires étrangères,
Micheline Calmy-Rey, a déclaré que ce plan parrainé par le gouvernement
suisse vise à « exercer des pressions afin de négocier
un accord de paix ». Surtout que l'initiative intervient
à un moment où le monde est gagné par le désespoir quant à la
possibilité de revenir à la table des négociations, étant donné
la recrudescence de la violence en Palestine.
Donc l'initiative
est à la base un outil politique et non un plan pratique, parce
que ses signataires n'ont pas la capacité de l'appliquer. Pour
qu'elle porte ses fruits politiques, elle doit jouir de l'appui
arabe afin de cantonner le refus au seul camp israélien face
à une unanimité mondiale.
Que les Arabes
mettent l'accent sur le refus de certaines dispositions de l'initiative
serait de courte vue, car un tel rejet réduit les pressions
sur le gouvernement israélien en faisant porter la responsabilité,
non pas à la seule partie israélienne, mais aussi aux Palestiniens.
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