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Grand amoureux de l’artisanat égyptien, Assaad Nadim a consacré une grande partie de sa vie à ressusciter les vieilles demeures du quartier de Darb Al-Asfar, dans Le Caire fatimide, tout en respectant la vie de ses habitants.
Cœur d'artisan

Une étroite ruelle en plein cœur du Caire fatimide, haret Al-Darb Al-Asfar (Le chemin jaune). Une scène quotidienne où de petits commerçants, des marchands ambulants et de petites gens sont assis dans la rue pour prendre un peu de soleil. Une dame étale le linge de ses enfants au balcon, un son lointain de coups de marteau sur du métal, accompagné d’une forte odeur d’épices, nous fait remonter au XVIIe siècle, au temps de la construction de la maison Séheimi. C’est dans ce quartier que travaille encore le docteur Assaad Nadim, représentant du Fonds arabe pour le développement économique et social, et directeur du projet de la région de Beit Al-Séheimi.

« J’ai découvert le monde du folklore en travaillant les documentaires avec mon frère, Saad. La série Art de notre pays a été réalisée et produite en 1960-1961 pour documenter l’artisanat traditionnel de Khan Al-Khalili. Nous devions nous-mêmes nous renseigner auprès des ateliers. C’est là que j’ai senti que ces ouvriers-là étaient de vrais artistes. Sans passer par l’école, ils mettaient en œuvre un talent et un charisme de valeur. Je préparais mes questions et j’allais à la quête de réponses auprès des maîtres artisans et des apprentis ».

Pour le film sur l’artisanat du bois, les frères Nadim sont passés par le façonnage, le tournage, les travaux et les techniques de l’incrustation, la gravure, la sculpture et la marqueterie. Ils ne pouvaient guère trouver mieux que la maison Séheimi pour démontrer la question. « C’est une maison idéale. Elle englobe toutes les composantes de la maison traditionnelle arabe ». Donc déjà depuis 1960, quelque chose dans cette maison guettait Assaad, mais il pensait que peut-être ce n’était pas encore le moment.

Il fit alors des études de sociologie, puis obtient un diplôme de l’Institut supérieur des études africaines. Il n’était pas question pour lui de partir au Congo, à la mode au cours des années 1960, comme le suggérait son directeur de thèse. Où aller pour faire une thèse ? Le hasard mit sur son chemin des experts américains qui voulaient mener des études de sociologie et d’anthropologie en Nubie. En effet, pourquoi pas la Nubie ? Cette Nubie qu’il a découverte avec son frère en 1960 et qui risque de disparaître sous les eaux du Nil avec la construction du Haut-Barrage. Après tout, c’est une partie de l’Afrique noire … Des séjours en Nubie et des recherches intensives au Caire animent la vie professionnelle du jeune Assaad, qui travaille maintenant dans le Département des recherches sociales de l’Université américaine du Caire.

La thèse était une étude anthropologique sur Malki, l’un des 40 villages de la Nubie. « C’est grâce à la Nubie que j’ai fait la connaissance de mon épouse. Nawal Al-Messeiri était elle aussi chercheur en anthropologie à l’Université américaine. Notre lune de miel a eu lieu en Nubie au mois de septembre, en pleine chaleur. Avec les instruments primitifs d’enregistrement de cette époque, nous avons tout filmé sur cette région sur des bobines de 16 mm qui devaient partir en Angleterre pour être développées et que nous recevions 2 ou 3 mois après. Les bandes sonores, quant à elles, tombaient de nos mains et s’étalaient sur le sable. Il fallait les ramasser, les nettoyer et les rouler à nouveau là où elles étaient ».

En 1970, une bourse amena le couple aux Etats-Unis pour le doctorat : elle en anthropologie, lui il fera du folklore ; et pour la deuxième fois, il choisit un sujet autre que celui suggéré par son responsable. « Tester la cybernétique au Khan Al-Khalili », une thèse sans précédent. Assaad est le premier à lier folklore et cybernétique, l'ancêtre de l’informatique. Les études pré-doctorales terminées, les recherches sur le terrain commencent en 1973-1974. Ils travaillaient ensemble, elle sortait avec les habitants de la hara pour ses recherches en anthropologie, alors que lui passait ses journées avec les artisans. La promenade des enfants (Adham 10 et Hind 7) avait lieu également dans la hara : « Nous n’avions pas le temps de les amener au club … ».

Une fois la thèse terminée, le Dr Assaad reprit son travail au Centre des recherches sociales. Il fut détaché au profit de l’Université d’Al-Azhar pour les affaires de contrôle des naissances. Le local étant petit, il fallait trouver un siège plus grand. Restaurer une ancienne maison dans le quartier sera la bonne et la meilleure idée. Les candidats : la maison Séheimi ou la maison Harrawi. Les responsables trouvèrent Séheimi trop loin de l’enceinte de l’université, alors que Harrawi était habitée par plusieurs familles sans abri. « Pendant une année entière, j’ai fait l’impossible pour reprendre Harrawi, mais sans succès. Puis me vint une pensée : qui va restaurer cette maison ? Des spécialistes et des ingénieurs, y en a plein. Les artisans, eux, sont monnaie rare ».

Quand il cherchait à retravailler un morceau de marbre, il entendait : « Ah, si Am untel était vivant, il te l’aurait fait sans problème ». Pour le bois, on lui disait : « Désolé, celui-ci est parti dans les pays du Golfe. Son fils n’a jamais aimé ce métier », alors que pour le cuivre, c’était : « Impossible, celui-là est trop vieux. Il ne peut plus travailler ». C’était trop dur pour lui de découvrir qu’il ne pouvait restaurer uniquement avec les ingénieurs, même s’ils étaient hautement qualifiés.

Habitué à changer les conditions inadéquates en conditions convenables et appropriées, cette catastrophe l’obligea à créer, en 1978, le National Art Development Institute of Mashrabiya (NADIM). « Un jour, je restaurerai Beit Al-Séheimi et dès aujourd’hui, je dois former une nouvelle génération d’artisans traditionnels qui pourront réaliser cela ».

Le projet commence avec seulement 4 maîtres-artisans qu’il a installés dans la cave d’une villa de la famille de son épouse, à Doqqi. « J’ai bien expliqué aux artisans qu’on allait ouvrir un atelier, mais qu’on allait aussi former des apprentis ». C’est comme ça qu’on a commencé à recevoir des commandes de la famille et des amis. Tout l’entourage savait déjà qu’Assaad avait de bons ouvriers et que le finissage des produits était parfait. Dans son institut, on n’était pas rémunéré selon la production, mais selon le temps que l’on passait au travail. Les maîtres donc faisaient appel à des jeunes de leurs familles ou voisins, les commandes se succédèrent jusqu’au jour où il reçut sa première grande commande : le décor intérieur du siège des organisations arabes au Koweït. Le responsable de ce projet, Abdel-Latif Al-Hamad, était également président du Fonds arabe pour le développement économique et social et l’un de ceux qui allaient loger dans ce bâtiment. « Maintenant que nous avons de très bons artisans, si je le prenais à Séheimi ? Qui sait ... ».

Ebahi par la beauté de cette maison, Hamad accepte de principe d’étudier le projet. Mais les événements de la guerre du Golfe en 1990 ont fait que Nadim et ses artisans s’occupent de la restauration des maisons des Koweïtiens plutôt que de celle de Séheimi. Le tremblement de terre d’octobre 1992 sonna l’alarme. Presque tout Le Caire islamique était en danger d’effondrement et Séheimi, en particulier, tombait en ruines. « Venez nous sauver … ». Le 1er décembre, Assaad reçoit l’approbation de son projet. 1993 se passa dans les dédales des administrations du ministère de la Culture pour obtenir les permis nécessaires.

Une fois les papiers en règle, « il fallait au moins 2 ans pour observer, étudier, faire des recherches, enregistrer. Nos experts ont relevé des échantillons de pierres, de bois, de marbre et de peinture pour analyse de laboratoire. Le sol par exemple était photographié en négatif et positif, en vidéo et calqué en taille nature. Toutes les données étaient informatisées ». En 1996, la restauration avait commencé pour durer 4 ans et se terminer en 2000. L’inauguration officielle a été honorée par la présence de Mme Suzanne Moubarak, alors qu’une autre ouverture rassemblait tousles habitants du quartier.

« Notre but essentiel était de développer le quartier d’Al-Darb Al-Asfar et non pas uniquement restaurer une maison traditionnelle ». Il fallait héberger tout de suite les familles sortantes dans des maisons meilleures que celles dans lesquelles elles vivaient. Il était impératif que tout le monde comprenne une chose très importante : « Quand une restauration de site historique a lieu quelque part, ce n’est pas quelque chose de méchant qui nécessitera l’expulsion de tous dans la rue ».

En effet, le projet avait commencé par Séheimi, puis s’est étendu à la maison de Moustapha Gaafar et la maison Kharazati, et enfin la fontaine et l’école coranique du prince Qitass, outre le pavement en calcaire de l’allée principale de la ruelle Al-Darb Al-Asfar. Le projet a inclus aussi la rénovation des égouts, l’approvisionnement en eau et en électricité, la restauration et la peinture des façades des maisons. Les intérêts bancaires du subside ont permis de financer également un examen architectural qui a lieu tous les 6 mois. Une documentation complète sur la restauration de Séheimi est en cours de préparation. Elle verra le jour au cours des quelques mois à venir. Un site Internet est également en préparation.

« Mes enfants ont étudié l’architecture islamique. Ils dirigent artistiquement et financièrement l’Institut Machrabiya. Aujourd’hui, on est plus de 500 personnes à Abou-Rawach, où se trouve notre nouveau local. Je pense maintenant aux 25 ans qui me restent à vivre ».

Loula Lahham

Jalons
Balises

1928 : Naissance au Caire (le 8 décembre).

1953 : Licence en sociologie de l’Université du Caire.

1960 : Production de documentaires sur l’artisanat égyptien avec son frère Saad Nadim.

1963 : Diplôme d’études supérieures sur le patrimoine de la Nubie, Institut des études africaines.

1975 : Doctorat sur Khan Al-Khalili, Université d’Indiana, Etats-Unis.

1978 : Création de l’Institut Nadim pour l’artisanat du moucharabieh.

1990 : Restauration de la maison Séheimi.

 

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