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Violence conjugale . Depuis deux ans, un foyer recueille les femmes fuyant les coups ou les sévices de leurs maris. Cet abri, unique dans le pays, les protège et leur assure un soutien affectif et psychologique. Reportage.

A l’abri des mauvais coups

Des yeux au beurre noir, le bras plâtré, Tafida porte encore les traces d’ecchymoses sur tout le corps. Cette femme de 35 ans a été rouée de coups par son mari. « Il me cogne souvent parce que je refuse de lui donner de l’argent pour qu’il s’achète de la drogue, alors que c’est moi qui subviens aux besoins de mes quatre enfants », confie-t-elle, les yeux rougis par les larmes, à l’assistante psychologique du refuge pour femmes battues. Tafida, qui habite dans le quartier de Boulaq Al-Dakrour et gagne sa vie en vendant des légumes, a été renvoyée de sa maison. N’ayant pas de parents chez qui se rendre et sans un sou en poche, cette femme avait trouvé refuge chez une amie. Mais pas pour longtemps, car cette dernière, incommodée par le vacarme de ses enfants, lui a recommandé gentiment un foyer.
Bâti sur deux étages, ce foyer, le premier du genre en Egypte, est situé dans le quartier de Choubra, à Haret Réfaa. Il est placé sous la tutelle du ministère des Affaires sociales. C’est à la suite de nombreuses plaintes déposées par des femmes victimes de la violence qu’il a ouvert ses portes en 2001. Selon une étude effectuée par le Centre national de recherches sociales et criminelles, un tiers des Egyptiennes seraient battues par leur mari, au moins une fois durant leur vie conjugale. Et sur un échantillon de 500 femmes, quatre sur cinq subiraient des sévices divers. « Il était donc nécessaire de porter assistance à ces femmes maltraitées. Actuellement, neuf femmes y sont accueillies. Un chiffre qui évolue constamment car les séjours ne peuvent pas dépasser les trois mois », explique Saadiya Zaki, chef du département général des affaires de la femme au ministère des Affaires sociales. Selon elle, cette période de trois mois est largement suffisante pour comprendre la situation de ces femmes, et essayer de trouver une solution soit par la voie de la réconciliation, soit par le divorce. Et si le différend persiste, la période peut être prolongée de trois mois supplémentaires.

Dans la salle de réception, un groupe de femmes, les yeux fixés sur l’écran de télévision, suivent un feuilleton. L’endroit est plutôt modeste : une dizaine de petites pièces dont la superficie ne dépasse pas les 10 m2, séparées l’une de l’autre par une tenture, afin d’assurer une certaine intimité. Karima, une des pensionnaires, accueille Tafida. Elle essaie de lui remonter le moral. « Tu n’es pas la seule victime de ces sévices. Nous avons toutes été rouées de coups par nos partenaires. Ils abusent de leur force pour manifester leur mécontentement », dit-elle, en lui montrant une cicatrice sur le bras.

Cette femme a échappé de justesse à la mort, car c’est à l’aide d’un couteau que son mari, plombier, lui a infligé une correction. Son seul tort est de lui avoir fait remarquer que le budget de la famille était insuffisant. Malgré ses cris de détresse, les voisins ont préféré ne pas s’immiscer dans la dispute. « Qu’il la frappe ou la tue, c’est après tout sa femme et ce n’est pas notre problème », a lancé l’un d’eux. Selon elle, seul un voisin plus courageux que les autres a accepté de l’accompagner au commissariat pour témoigner des faits. Et là aussi, l’officier de police a tout fait pour la convaincre de retirer sa plainte, lui conseillant de régler son problème à l’amiable. « La patience est une vertu et la femme doit supporter son mari pour sauvegarder la stabilité de son foyer », lui dira le policier. Un conseil adressé le plus souvent à la femme, mais jamais à l’homme.

Ne supportant plus les violences de son mari, Karima a quitté le domicile conjugal pour se réfugier dans ce foyer. Cela fait neuf mois qu’elle y est hébergée.


Le divorce, dernier recours

C’est son dernier jour ici. « Avec l’aide d’un avocat agréé par ce foyer, j’ai intenté un procès pour obtenir le divorce, et l’avocat m’a promis de contraindre mon mari à me verser une pension alimentaire. Cet argent servira à survivre avec mes enfants », explique-t-elle, tout en ajoutant que la responsable de ce refuge l’a aidée à trouver un emploi de femme de ménage pour subvenir à ses besoins, jusqu’à la date du jugement de son procès.

Pour Sayeda Aboul-Ela, la directrice de ce foyer, le divorce est le dernier recours. « On commence par offrir une assistance psychologique aux victimes, puis on essaie de dialoguer avec elles pour régler les différends et convaincre les maris de ne plus recourir à une telle violence avec leurs femmes », explique Sayeda, qui précise que la plupart des femmes accueillies dans ce foyer sont issues de milieux défavorisés. « Les raisons économiques et le chômage des hommes sont les facteurs essentiels de cette violence ».

Ce refuge n’offre pas uniquement ses services aux femmes battues, mais aussi aux veuves exposées à la violence des beaux-parents ou des enfants. « Souvent gratuit pour les femmes démunies et sans travail, l’hébergement est payant pour celles qui perçoivent un salaire. On prélève un quart des émoluments de chacune », poursuit Sayeda. Mais l’exiguïté des lieux et l’absence d’un jardin pour les enfants posent un problème, car beaucoup de femmes se présentent accompagnées de leurs enfants et refusent d’y être hébergées seules. « Heureusement, on a pu construire une petite garderie. Actuellement, le problème que nous essayons de résoudre est celui des jeunes filles. Pour l’instant, on fait payer leur séjour aux mamans », assure Sayeda.

Mais Tafida est angoissée, elle craint d’être mise à la porte avant que l’enquête sur son cas ne soit achevée. « Le fait qu’une femme battue séjourne pendant deux jours ne signifie pas qu’elle sera accueillie. Le dernier mot n’est dit qu’à la fin de l’enquête », précise Sayeda, tout en ajoutant que certaines abusent de la situation. Elle rapporte l’histoire de Hosniya, qui s’est présentée au centre prétendant qu’elle avait été battue sauvagement par son mari. L’enquête a montré qu’elle avait tout inventé, afin d’être logée, et pouvoir ainsi céder son appartement à son fils sur le point de se marier.

Cependant, bien que ces femmes aient trouvé refuge dans ce foyer, elles ne sont pas pour autant à l’abri de toute violence. Il est arrivé que des maris fassent irruption pour tenter de reprendre leurs épouses et prouver qu’ils restent malgré tout les maîtres à bord.

Chahinaz Gheith

Retour de bâton
Il semblerait que Si Sayed ait perdu de son prestige d’antan. Ce personnage dessiné par Naguib Mahfouz comme une caricature de l’homme oriental, qui chaque soir était reçu en grande pompe par sa femme, qui lui tendait affectueusement ses babouches à la main, fait désormais partie d’une époque révolue. A l’heure actuelle, Si Sayed risquerait de recevoir ses babouches en pleine figure.

En effet, selon les chiffres cités dans La Violence familiale, un ouvrage publié par le Centre national de recherches sociales et criminelles sur un échantillon de vingt femmes, une épouse sur cinq battrait son conjoint.

Selon cette étude, les motifs de cette violence sont dus soit aux difficultés matérielles que rencontre la famille, soit au manque de caractère du conjoint, à son avarice, à son incapacité d’assumer son rôle de père, ou encore aux différentes frustrations que subit la femme.

Le sociologue Ahmad Al-Magdoub estime que le nombre important d’hommes battus dans les milieux aisés est dû aux mariages d’intérêt. « De telles unions provoquent souvent un déséquilibre dans les couches sociales. L’homme épouse une femme pour son argent, ou la renommée de sa famille. Conséquence : le plus riche se permet tout, y compris de lever la main sur son partenaire », explique-t-il.

Le couple Kariman et Ragheb en est un bel exemple. Lui est ingénieur et son salaire mensuel ne dépasse pas les 500 L.E. Quant à Kariman, elle en est à son troisième mariage. Très riche, elle est plus âgée que lui de 8 ans. Il pensait réellement qu’elle l’aimait, que tout se passerait bien entre eux. Hélas, après six mois de vie commune, les problèmes ont commencé. Elle ne le supportait plus et ne manquait pas à chaque occasion de le rembarrer. « Elle passait son temps à m’humilier sur les conditions de ma famille. Cela me vexait profondément. Et quand il m’arrivait de lui réclamer un peu d’argent de poche ou que je tardais à rentrer à la maison, j’avais droit à une bonne raclée devant les domestiques », assure-t-il, tout en ajoutant qu’il avait pensé plusieurs fois au divorce, mais n’osait pas le demander car il aurait été forcé de lui verser les arriérés de la dot, estimés à un demi-million de L.E.

D’après cette étude, quatre femmes sur cinq recourant à la violence sont analphabètes. Les plus éduquées sont moins violentes. Elles sont instruites, travaillent la plupart du temps, et ont d’autres préoccupations que leur mari. Elles ne sont pas contraintes de supporter ses éventuels excès parce qu’elles sont indépendantes financièrement.

La violence envers les conjoints ne reflète pas toujours un désir de se venger, mais c’est parfois le résultat d’accumulation de faits basés sur des conflits permanents et pénibles : coups, insultes, répudiation et même brutalité sexuelle.

Le Dr Al-Magdoub assure que la femme ne recourt à la violence que si elle est persuadée que son mari manque de caractère, n’assume pas ses responsabilités à la maison, ou ne la satisfait pas sexuellement.

Par ailleurs, la nature des rapports familiaux a changé. Le père, qui était supposé avoir un rôle éducatif, s’est transformé en simple banquier dans les classes moyennes. Cependant, dans les classes défavorisées où certains hommes sont battus, ce sont souvent les femmes qui soutiennent toute la famille. « Je n’avais pas l’impression d’avoir épousé un homme. Je travaille jour et nuit pour subvenir aux besoins de ses enfants, alors qu’il dort toute la journée et me vole de l’argent pour le dépenser dans la drogue. Pire encore, j’ai même découvert qu’il me trompait », confie Wafaa, 35 ans, femme de ménage, qui a été condamnée à un an de prison pour avoir battu son mari. Ce dernier a présenté au tribunal un certificat médical d’incapacité de 21 jours.

Ch. Gh.
 

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