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Monuments . La maison de Sakna, la plus célèbre chanteuse à l'époque du khédive Ismaïl, revient sous les feux de l'actualité.

Splendeur et misère de Sakna bey

« 50 rue Al-Khalifa, à quelques pas de la mosquée d'Ibn Touloun ». Cette adresse était très connue pendant la seconde moitié du XIXe siècle. Sa propriétaire n'était pas seulement la plus célèbre chanteuse de l'époque, mais elle était aussi la favorite du khédive Ismaïl qui a régné de 1863 à 1879. Afin de lui exprimer son admiration, le khédive Ismaïl lui a fait beaucoup de cadeaux. Entre autres le titre de bey, rare chez les femmes. Elle était sans doute l'une des premières à l'obtenir. Mais sa réputation était telle que le public l'a ennoblie plus en l'appelant Sakna pacha. Le khédive lui a offert aussi une maison somptueuse qui appartenait à la famille royale et sise dans la région d'Al-Khalifa non loin de sa résidence à Abdine. C'est dans cette demeure que Sakna bey vivait, recevait ses admirateurs qui étaient l'élite de la société. Le khédive Ismaïl, connu par sa passion des arts, a fait construire, rappelle-t-on, l'Opéra du Caire.

Mais pour Sakna, il avait une prédilection spéciale. Il se rendait chez elle pour écouter sa « voix d'or » comme il avait l'habitude de le dire. La maison s'étend sur 880 m2. Elle se distingue par sa large façade et ses fenêtres rares qui relèvent du style grec de Roumélie (nom donné par la Turquie à cette partie de l'empire ottoman correspondant à la Macédoine).

Aujourd'hui, la maison reste debout malgré la négligence, le mauvais usage et l'état déplorable dont elle souffre. Devant la grande porte en bois, trône une vendeuse de persil et de cresson. Une fois à l'intérieur du bâtiment, c'est une véritable catastrophe qu'on découvre. A la place de la verdure qui couvrait la vaste cour, ce sont des tas d'ordures. A la place de la fontaine se trouve la carcasse d'une vieille auto.

Et dans ces lieux où l'on entendait la voix douce de Sakna, c'est la cacophonie des machines qui règne. En fait, la maison s'est transformée après deux siècles de sa construction en ateliers de menuiserie et de métallurgie. Les pièces du rez-de-chaussée qui étaient jadis consacrées aux servantes sont devenues des dépôts de bois et de meubles usés. Pourtant, le marbre qui couvre le sol et les plafonds en bois sculptés ornés avec dorure témoignent un peu de la somptuosité de la maison à ses moments de prospérité.

Composé de 4 pavillons, le second étage servait de harem où vivaient chanteuses et musiciennes qui accompagnaient Sakna. Elles y habitaient et faisaient aussi leur répétition. Un seul pavillon divisé en deux parties servait de salon pour accueillir les admirateurs. Le luxe de cette salle est facile à imaginer, surtout que le principal hôte de la maison était le khédive lui-même. Dans son livre Les Nuits d'Egypte, l'historien français Charles Didier affirme que selon la tradition de cette époque, les femmes ne restaient pas dans la même pièce que les hommes. Sakna bey chantait donc derrière un voile.


L'adieu à la gloire

Sur la porte d'entrée du harem se trouve une plaque sur laquelle est gravée la date de construction de ce domicile avec deux vers en langue turque. En fait, c'est Mohamad Ali pacha qui a construit cette maison en 1846 pour l'un de ses fils.

Avec le temps et après la mort de la chanteuse, la maison est tombée dans l'oubli. C'est la réalisatrice Asmaa Al-Bakri qui l'a redécouverte par hasard, il y a quelques semaines. Depuis, elle essaie de la faire enregistrer par le Conseil Suprême des Antiquités (CSA) sur la liste du patrimoine national. La loi l'autorise, puisque la maison est plus que centenaire et puisqu'elle a conservé jusqu'à présent ses éléments esthétiques. « C'est dommage d'abandonner et de négliger une maison aussi belle que celle de Sakna bey. J'essaie d'enregistrer ce bâtiment afin de lui éviter un effondrement proche si le CSA n'intervient pas le plus rapidement possible », explique Asmaa Al-Bakri (voir encadré).

Vers la fin de sa vie, Sakna avait perdu beaucoup de son charme et de son succès, concurrencée par une autre égérie du khédive, Almaz. Or, celle-ci faisait partie du chœur de Sakna. Une situation qui a considérablement affecté le moral de cette dernière et l'a décidée de se retirer et de transformer sa maison en un kottab (école coranique).

A la mort de Sakna et parce que celle-ci n'avait pas d'héritier, la maison a vu se succéder plusieurs propriétaires jusqu'à ce qu'un entrepreneur dénommé Ali Hassan l'ait achetée au début du XXe siècle. Mohamad Al-Dessouqi, l'un des héritiers d'Ali Hassan, raconte que lorsque son grand-père a acheté cette maison, elle était très belle : il y a habité avec sa famille et quand les fils ont grandi et se sont mariés, la famille a loué la maison et c'est de cette époque qu'a commencé sa décadence. « J'ai essayé plusieurs fois d'attirer l'attention des responsables en ce qui concerne l'importance patrimoniale de cette maison sans même penser au gain que je pourrais récolter si on la vendait. J'ai invité Hassan Al-Tonsi et Fayda Kamel, les députés de la circonscription, pour sauver l'édifice et le transformer en centre culturel, mais en vain ».

Le gouverneur du Caire lui aussi a visité la maison lors de l'inauguration de la mosquée d'Ahmad Ibn Touloun après sa restauration et il a été ravi par l'édifice, son style et son architecture, sans se décider par la suite de faire la moindre chose.

Hag Mohamad Al-Chééchaï qui loue actuellement la maison se lamente lui aussi sur le sort d'un tel chef-d'œuvre. Hag Mohamad a eu recours à un archéologue pour examiner la maison et faire un rapport là-dessus. « Cette maison est un exemple rare de l'architecture roumélienne caractérisée par le mélange entre le style islamique et celui occidental. C'est Mohamad Ali pacha qui a introduit ce style en Egypte quand il a fait venir 600 des plus habiles architectes de Roumélie pour lui construire son palais à Choubra (la faculté d'agronomie actuellement) ».

Dalia Farouk
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Sakna ?
Connais pas

Jusqu'à la semaine dernière, le CSA ne savait rien à propos de la maison de Sakna bey. Abdallah Al-Attar, directeur du secteur des monuments islamiques, a reconnu qu'il venait juste d'entendre parler de cette maison, de sa propriétaire et sa valeur. « On enverra un comité pour l'examiner et faire un rapport qui sera à son tour soumis au comité permanent des antiquités et ensuite au CSA. La décision d'enregistrer un monument sur la liste du patrimoine est prise soit par le ministre de la Culture, si la date de construction du bâtiment dépasse cent ans, soit par le premier ministre si l'édifice est construit depuis moins d'un siècle.

En fait, en 1997, un comité de recensement des bâtiments à valeur artistique et historique a visité la maison. « Dans notre rapport, on a dit que la maison mérite d'être enregistrée, car tous ses éléments existent et avec une simple restauration, il gagnera sa beauté originale », signale l'architecte Mohamad Aboul-Amayem, directeur de ce comité qui a été dissous en 1999 et toutes ses recommandations ont été alors jetées aux oubliettes. Aujourd'hui, la maison de Sakna bey attend son sort.

D.F.
 

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