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Petit Baïram . Pour les forains, la fête ne commence réellement qu'après les fêtes. Car ces quelques jours, où le travail abonde, leur permet de subsister le reste de l'année, à l'heure où le métier est de plus en plus difficile.
La roue tourne pour les forains

La fête est une aubaine pour la famille d'Abdallah, propriétaire de quelques manèges à Al-Qanater Al-Khaïriya, un village traversé par le Nil, situé à une vingtaine de kilomètres du Caire. Un paysage qui attire les visiteurs des quatre coins de d'Egypte, notamment durant les jours de fêtes pendant lesquels ils profitent de la nature et des felouques sur le Nil. Et dans ce décor de rêve, les forains viennent s’installer dans les jardins et dans les ruelles avoisinantes. Am Abdallah, 87 ans, est un vieux du métier. Derrières des rides qui prouvent que ce personnage est témoin d’une époque révolue, il se rappelle encore des jours où les fêtes foraines étaient le seul moyen de divertissement. Père de 7 enfants et grand-père de 15 petits-enfants, il vit avec sa femme et son fils de 18 ans, le seul qui ne se soit pas encore marié. C’est une hutte qu’ils ont placée sur le trottoir d'une ruelle de Qanater, qui les abrite. Les seuls moments de détente, où ils peuvent se permettre de s’offrir un minimum de confort, c’est lorsqu’ils vont passer quelques jours chez l'un de leurs enfants qui possèdent, eux, un vrai appartement, comme l'avoue Gamalat, son épouse. Un confort auquel ils n’ont droit que pendant la « saison morte ». Cependant, durant les jours de fêtes, toute invitation est refusée puisqu’il faut passer la nuit aux côtés de leurs manèges. En fait, le travail commence deux semaines avant la fête, avec l’installation du manège. Les rôles sont bien répartis, chacun connaît sa tâche et l’accomplit avec beaucoup de professionnalisme. Walid est chargé de porter les planches en bois et en fer et de monter les balançoires. Abdallah, ayant une petite santé mais connaissant mieux le métier, supervise d’un œil d’expert tout en finalisant les menus détails techniques. Gamalat, quant à elle, est chargée de la propreté. Cependant, cette année, ils n'ont pas assez d'argent pour peindre les balançoires, elle se contente donc de les nettoyer. Aujourd'hui, alors que l'Aïd bat son plein, toute la famille se rassemble autour du maître pour l'aider à accueillir ses clients. Parmi les forains, Abdallah est connu de tous, car il fait partie de ceux qui se sont toujours accrochés à leur métier, même si celui-ci devient de moins en moins rentable et de plus en plus difficile à garder. « D’autant plus qu’il faut payer 1 000 L.E. tous les mois au ministère de l'Irrigation pour nous réserver un endroit où installer notre manège. Ce sont les jours de fêtes qui nous sauvent », explique Am Abdallah qui ne célèbre la fête avec ses enfants et ses petits-fils qu'après l'Aïd. Pas de nouveaux habits, c’est avec les anciens vêtements qu’ils sont tous là à jouer leurs instruments, tambour et cymbale, afin d'attirer les enfants, leurs clients, vers les balançoires d'Am Abdallah contre 25 pts seulement. Ou plus si le client est généreux.


Une question d’honneur

L'aïdiya en poche, et la permission de dépenser plus pendant les jours de fêtes, les enfants se précipitent vers les balançoires d'Am Abdallah. « Nous ne sentons l'odeur de l'argent que durant les jours de fêtes et ce n’est qu’alors que je peux acheter un pantalon à un enfant, une chemise à l’autre. Et même l'aïdiya consacrée à mes petits-enfants, je la donne après les fêtes », confie Am Abdallah dont les enfants ont choisi un autre métier que celui de forain pour gagner leur vie. « L’un d’entre eux est chauffeur, l’autre est un marchand ambulant. Car ils se sont rendu compte qu’ils ne pouvaient plus entretenir leurs familles en restant forains », explique Walid, le benjamin, qui pense lui aussi chercher un autre gagne-pain. Il avoue que les fêtes foraines des quartiers deviennent démodées et sont en voie de disparition. « Même dans les mouleds, on commence à voir des manèges électriques qui, de par leurs lumières et leur technologie, attirent davantage les enfants », ajoute Walid qui avoue sur un ton timide qu'après deux ou trois jours de travail pendant les fêtes, ils ne ramassent qu'environ 300 L.E. Mais Abdallah se refuse à laisser tomber son métier. « Je fais ce métier depuis ma plus tendre enfance. Au début, c’était dans le quartier de Darb Al-Ahmar, dans le Vieux-Caire, que j'ai vu mes parents exercer ce métier. Ils achetaient les matières comme le bois et le fer des commerçants de Boulaq Aboul-Ela et faisaient fabriquer leurs balançoires dans les ateliers de Tanta, à Gharbiya. Et c’est avec ces manèges, que nous montions et démontions dans tous les quartiers du Caire, que nous donnions la joie aux enfants tout au long de ma vie. Ce n’est que depuis une dizaine d'années que je me suis installé à Qanater ». Et c’est avec les souvenirs de ces jours prospères durant lesquels les fêtes foraines représentaient un des aspects essentiels de divertissement des quartiers populaires du Caire, qu'Abdallah vit son quotidien. A l’époque, même les forains avaient une attitude différente, ils installaient leurs manèges en respectant leurs tours et l’endroit qui leur était réservé. Ce qui n’est plus le cas de nos jours, puisque rien n’est obtenu sans dispute. Walid explique qu'avec peu de clients et un revenu maigre, c'est quasiment impossible de faire la maintenance des manèges et de les déplacer, car tout est devenu coûteux. « Cependant, nous essayons de participer aux mouleds les plus proches comme celui de Sidi Awwad, à Qalioub, qui se trouve tout près d’ici », explique Walid qui est en train de disposer les pétards dans le stand de tir. Et même si beaucoup de clients de Qanater aiment aller dans les nouveaux parcs d’attractions comme celui de Morgana, Abdallah, lui, défend son métier en offrant toujours à ses clients l'authenticité et le folklore. Et ne se lasse jamais de raconter aux visiteurs qu’il est une personne importante puisqu’il est le neveu du célèbre comédien Ali Al-Qassar. Il est également très fier de ses apparitions au cinéma où il a également exposé ses manèges. « Je fais une apparition avec mes balançoires dans le film de Mahmoud Yassine et Abdel-Moneim Madbouli qui s’intitule Mouled Ya Dounia », raconte Abdallah tout en tournant la manivelle de la balançoire, signifiant la fin de ce tour. Mais, insiste-t-il à répéter, pas la fin du métier. « Même avec la nouvelle technologie et la création de nouveaux jeux importés, les manèges et les balançoires manuelles bénéficieront toujours d'une clientèle », souligne Mabrouk Gomaa, un ami d'Abdallah qui exerce ce métier depuis 15 ans, mais qui a essayé de suivre la vague de modernité en ouvrant un modeste parc d'attractions avec des jeux électroniques importés d'Italie, en plein centre de Qanater, tout en gardant des manèges manuels des fêtes foraines traditionnelles. « Bon nombre de clients préfèrent encore les balançoires traditionnelles parce qu’ils ont tout simplement peur des autres jeux à grande vitesse. Parfois, c'est une question de nostalgie. Les amoureux recherchent le calme et la sérénité loin du suspense, des nerfs tendus et des risques des parcs d'attractions », explique Mabrouk, qui s’est lancé comme beaucoup d'autres jeunes dans la modernisation du métier.


Industrie du loisir

Kouki Parc est le premier parc d’attractions à avoir ouvert ses portes en Egypte, en 1981. On en compte aujourd'hui plus de 250 dans le Grand-Caire. Un business qui a été envahi par des jeunes qui se sont lancés dans cette aventure pour fuir le chômage. Comme cela a été le cas de celui au sein du jardin du Merry Land, qui n’est autre que l’initiative d’un groupe de jeunes qui a voulu ouvrir un parc d’attractions doté aussi bien de jeux électroniques que d’un manège traditionnel. Les lumières multicolores des différents jeux de Happy Day attirent plus de 2 000 personnes pendant une journée de fête, bien qu'il existe dans le même endroit un autre parc de loisir, Sindbad. Cependant, même cette affaire dite prospère ne semble l’être que pendant les fêtes, et ce non sans problèmes. Fawzi Moustapha, diplômé de la faculté de commerc, dirige un parc d'attractions, qui selon ses dires ne marche que pendant les jours de fêtes. « Durant les jours de l'Aïd, C'est incontrôlable. Embouteillage, disputes, bousculades et parfois poids lourds qui vont jusqu’à épuiser certains jeux », se plaint Fawzi. Le parc, offrant ses services à des prix qui varient entre 50 pts et 2 L.E. par jeu, accueille les habitants de plusieurs quartiers populaires, comme Aïn-Chams, Matariya, Zeitoun, Wayli et Hadaëq. Raison pour laquelle il y a un tel chaos. Mais à l'instar d'Am Abdallah, ces jeunes s’accrochent et tentent de résoudre leurs problèmes afin de récolter le fruit des jours prospères. « Nous attendons avec impatience les jours de l'Aïd pour compenser la perte des autres jours de l'année », explique Ahmad Sélim, un des responsables du projet, qui assure que depuis février 2002, date du lancement du projet, ils ont perdu 22 000 L.E. car ils doivent verser 26 000 L.E. par mois de loyer, le salaire des employés, l’électricité et autres, alors qu'ils ne gagnent que 3 000 L.E. en moyenne. Comme Abdallah, Fawzi et ses collègues tiennent à procurer de la joie à leurs clients. Et comme Abdallah, ils attendront la fin du Aïd pour célébrer à leur tour la fête.

Doaa Khalifa
Dina Ibrahim

 

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