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Dans Ayam zaëda (Des jours en plus), le romancier libanais Hassan Daoud est préoccupé par la notion du temps. En s'interrogeant sur son âge, son itinéraire, il tisse, avec nostalgie, le monde qui l'a formé.
Des jours en plus

(Extraits de roman)
I

D'après la carte d'identité, sur laquelle est apposée une photo de moi remontant à l'époque où j'avais quarante ans, je serais âgé maintenant de quatre-vingt-quatorze ans. Durant les années passées, j'affirmais que j'étais plus jeune que ne le disait le registre d'état civil d'au moins trois ans. Mon père m'avait inscrit avec une classe d'âge de jeunes gens dont je savais qu'ils n'étaient point de ma génération, pour m'éviter le service militaire. Quand je racontais ça, voilà dix ou vingt ans, il y avait des hommes, dont certains sont mes fils, qui disaient que j'étais plus vieux que mon âge de trois ans et non le contraire, ce qui pouvait permettre à mon père de prétendre que j'étais trop jeune pour le service militaire. Ils racontaient également des histoires à propos de mon appartenance à la même génération que celle d’Abou-Youssef et de Haj Ali Farahat, et je sais qu'elles ne sont pas vraies puisque ces deux-là avaient fait leur premier voyage en Palestine alors que j'étais un garçon et on ne pouvait laisser un jeune homme seul en compagnie de vaches.

Ils parlaient aussi d'événements dans lesquels j'étais âgé et Haj Ali Farahat confirmait ce qu'ils disaient, car nos soirées ensemble — durant les années qui avaient précédé son décès — lui ont fait croire que nous avions toujours été ainsi : deux amis du même âge. Ils tenaient dur comme fer à ce qu'ils disaient à propos de mon âge et tout ce que je leur racontais comme faits — qu'ils trouvaient bien maigres et toujours les mêmes — ne parvenait pas à leur faire changer d'avis. Et ils continuaient, chaque fois qu'ils reprenaient les histoires, ils reprenaient ce qu'ils avaient pris l'habitude de dire, au point que, finalement, je me convainquis de l'inanité de raconter les deux ou trois histoires que je considérais comme seules vraies.

A partir de cette date, je commençais à ne plus me rappeler de faits qui se produisirent bien des années après. La devanture de la boulangerie, que j'avais ouverte à Bab Idriss, s'était effacée de ma mémoire, au point que je voyais, en lieu et place de ses étagères métalliques, des fragments de différentes vitrines appartenant à d'autres boulangeries, dont certaines ne m'appartenaient pas. Je posais le pied sur la marche en marbre poli de l'entrée de la boulangerie et je découvrais que je venais d'entrer dans la boulangerie de mon frère Al-Haj Sélim, à Ras Beyrouth en mille neuf cent cinquante.

Je cessais de raconter mes deux ou trois histoires. Avant cela, je supprimais de l'anecdote un détail ou un mot puis, la fois suivante, je supprimais un autre détail ou un autre mot au point que je me contentais finalement de résumer mes histoires en une seule phrase. Je prononçais ma phrase d'une voix haut perchée et je me taisais à la fin de la phrase, comme si je leur avais concédé les six années avec lesquelles, si on venait à les compter, j'aurais un âge qu'aucun membre de la famille n'avait atteint. Mais, malgré cela, je pris l'habitude de me taire quand ils commençaient à parler des âges. Ces derniers temps, je commence, en leur présence, à mélanger les jours. Ainsi, je recule l'arrivée d'un de mes fils de trois ou quatre jours et eux ne peuvent s'empêcher de me rappeler qu'il est arrivé l'avant-veille et non le vendredi. Et chaque fois qu'ils me corrigent, je suis de plus en plus convaincu qu'ils ont raison et que, effectivement, j'ai trois ans de plus que ne le laisse croire la date de naissance inscrite sur ma carte d'identité. Six ans, comme ça, d'un seul coup. C'est comme si j’étais tombé, tout d'un coup, dans un trou profond de six années entières. Je le leur concède et je me laisse convaincre avec eux, car j'ai perdu la capacité de m'agripper à mon véritable âge. Chose qui demande une combativité et une opiniâtreté que je ne possède plus.

Ils n'acceptent même plus la date de naissance inscrite sur ma carte d'identité, que j'ai commencé — depuis que j'ai cessé de polémiquer avec eux — à considérer comme ma vraie date de naissance. Quand l'un de mes petits-enfants me rend visite, je lui donne ma carte d'identité afin qu'il m'en lise le contenu. Il regarde alors ma photo de l'époque où j'avais quarante ans et me demande après la boulangerie de la place Debbas dans laquelle, durant les derniers mois où je l'ai fait fonctionner, je m'étais fait photographier comme l'avaient fait mes trois oncles paternels qui avaient distribué leurs photos dans les différentes maisons de la famille. Je lui ai répondu en quelques mots, comme je lui avais répondu lors de sa précédente visite. Il a posé d'autres questions et je lui ai donné les mêmes réponses, encore une fois. Il pense que c'est tout ce que je sais dire. Mon cousin, Al-Haj Youssef, avait élevé la voix face à un étranger venu mendier dans notre ferme. L'homme n'était pas content de ce que je lui avais donné et il me débita des mots durs, extraits du Coran. Je ne sus pas quoi lui répondre et c'est là que Haj Youssef éleva la voix et lui répliqua, à son tour, par quelques mots du Coran, mais qui, dits sur ce ton, ressemblaient à une injure.

Je ne parle pas et ne me souviens de rien. Je vois même que ceux qui n'aiment pas parler, ne savent pas comment se souvenir. Mon cousin, Al-Haj Youssef, alors qu'il est plus jeune que moi, me raconte des histoires à propos de notre maison, de mon père et de son épouse, de ma tante maternelle et de beaucoup d'hommes de la famille, morts depuis longtemps.

Décidément, ils n'accepteront pas l'âge que me donne la date de naissance inscrite sur ma carte d'identité. Ils vont même jusqu'à ajouter une année tous les mois. Entre deux visites, chacun d'entre eux ajoute une année à mon âge. L'ajout suit le rythme des visites. Pour certains de mes petits-enfants, je suis âgé de quatre-vingt-quinze ans, pour d'autres j'ai quatre-vingt-dix-sept ou quatre-vingt-dix-huit ans. Ils sont pressés de me voir atteindre mes cent ans. Je le sais et je dis à chacun d'entre eux, lors de sa visite, qu'il n'est pas permis, alors que j'ai cent ans, de me laisser sans personne pour me faire la cuisine. Eux, en passant devant ma fenêtre, rentrent la tête afin que je ne puisse pas les voir quand ils viennent rendre visite à leurs familles qui habitent à l'étage au-dessus. Je les vois tout en étant couché sur mon lit qui arrive à la hauteur du rebord de la fenêtre. Je crie après quiconque je vois sur les escaliers et il ne peut éviter de venir me voir, prétendant qu'il me croyait endormi et qu'il ne voulait donc pas me réveiller. Je demeure couché sur mon lit. La visite du petit-fils ne dure pas plus de deux minutes et il repart. Ce même petit-fils à qui je donnais cent livres pour qu'il acceptât de se couper les cheveux.

Je ne connais personne qui ait atteint l'âge de cent ans. On dit qu’Abou-Mohamad Nessim l'a atteint, mais je sais qu'il avait moins de quatre-vingt-dix ans quand il est décédé. Les membres de sa famille ajoutaient des années par mois et, quand ils l'ont trouvé mort, ils ont augmenté son âge de sept années supplémentaires, d'un seul coup. Ils ont dit qu'il avait cent sept ans.

Je ne connais personne qui ait atteint cent ans. Et je me demande toujours comment je vais vivre si j'atteins cet âge, alors que je n'ai jamais vu quelqu'un l'atteindre. Bien des années avant cela, je contemplais des hommes plus âgés que moi pour voir comment j'allais être après dix ans par exemple ; comme si j'apprenais à entrer dans des âges que je ne connaissais pas.

Maintenant, je suis âgé de quatre-vingt-quatorze ans. Je vis dans la maison que j'ai fait construire jadis et qui jouxte la grande pièce qui appartenait à mon père. Ils l'ont laissée vide, à l'abandon, après que la vermoulure en eut rongé les poutres qui soutenaient le toit, dont des morceaux tombèrent en poussière. J'avais dit à mon fils Qassem que la pièce allait tomber en ruines avant qu'il puisse en carreler le toit et y installer le lourd bassin d'eau. Il aménagea son appartement au-dessus dmoi et sa femme a cessé de s'occuper de moi depuis longtemps. Elle me regarde du balcon du dessus comme si elle attend impatiemment qu'arrive quelqu'un qui m'aurait vu en train de verser l'eau dans la bouilloire, ou laver mon linge sur la paillasse, ou bien encore en train de touiller l'eau, tout tremblant et flageolant, dans la poêle où j'ai fait frire des œufs.

Traduction de Djamel Si-Larbi

 

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