Ils parlaient aussi d'événements
dans lesquels j'étais âgé et Haj Ali Farahat confirmait
ce qu'ils disaient, car nos soirées ensemble — durant
les années qui avaient précédé son décès — lui ont
fait croire que nous avions toujours été ainsi : deux
amis du même âge. Ils tenaient dur comme fer à ce qu'ils
disaient à propos de mon âge et tout ce que je leur racontais
comme faits — qu'ils trouvaient bien maigres et toujours
les mêmes — ne parvenait pas à leur faire changer d'avis.
Et ils continuaient, chaque fois qu'ils reprenaient les
histoires, ils reprenaient ce qu'ils avaient pris l'habitude
de dire, au point que, finalement, je me convainquis de
l'inanité de raconter les deux ou trois histoires que je
considérais comme seules vraies.
A partir de cette date, je commençais
à ne plus me rappeler de faits qui se produisirent bien
des années après. La devanture de la boulangerie, que j'avais
ouverte à Bab Idriss, s'était effacée de ma mémoire, au
point que je voyais, en lieu et place de ses étagères métalliques,
des fragments de différentes vitrines appartenant à d'autres
boulangeries, dont certaines ne m'appartenaient pas. Je
posais le pied sur la marche en marbre poli de l'entrée
de la boulangerie et je découvrais que je venais d'entrer
dans la boulangerie de mon frère Al-Haj Sélim, à Ras Beyrouth
en mille neuf cent cinquante.
Je cessais de raconter mes deux ou
trois histoires. Avant cela, je supprimais de l'anecdote
un détail ou un mot puis, la fois suivante, je supprimais
un autre détail ou un autre mot au point que je me contentais
finalement de résumer mes histoires en une seule phrase.
Je prononçais ma phrase d'une voix haut perchée et je me
taisais à la fin de la phrase, comme si je leur avais concédé
les six années avec lesquelles, si on venait à les compter,
j'aurais un âge qu'aucun membre de la famille n'avait atteint.
Mais, malgré cela, je pris l'habitude de me taire quand
ils commençaient à parler des âges. Ces derniers temps,
je commence, en leur présence, à mélanger les jours. Ainsi,
je recule l'arrivée d'un de mes fils de trois ou quatre
jours et eux ne peuvent s'empêcher de me rappeler qu'il
est arrivé l'avant-veille et non le vendredi. Et chaque
fois qu'ils me corrigent, je suis de plus en plus convaincu
qu'ils ont raison et que, effectivement, j'ai trois ans
de plus que ne le laisse croire la date de naissance inscrite
sur ma carte d'identité. Six ans, comme ça, d'un seul coup.
C'est comme si j’étais tombé, tout d'un coup, dans un trou
profond de six années entières. Je le leur concède et je
me laisse convaincre avec eux, car j'ai perdu la capacité
de m'agripper à mon véritable âge. Chose qui demande une
combativité et une opiniâtreté que je ne possède
plus.
Ils n'acceptent même plus la date de
naissance inscrite sur ma carte d'identité, que j'ai commencé
— depuis que j'ai cessé de polémiquer avec eux —
à considérer comme ma vraie date de naissance. Quand l'un
de mes petits-enfants me rend visite, je lui donne ma carte
d'identité afin qu'il m'en lise le contenu. Il regarde alors
ma photo de l'époque où j'avais quarante ans et me demande
après la boulangerie de la place Debbas dans laquelle, durant
les derniers mois où je l'ai fait fonctionner, je m'étais
fait photographier comme l'avaient fait mes trois oncles
paternels qui avaient distribué leurs photos dans les différentes
maisons de la famille. Je lui ai répondu en quelques mots,
comme je lui avais répondu lors de sa précédente visite.
Il a posé d'autres questions et je lui ai donné les mêmes
réponses, encore une fois. Il pense que c'est tout ce que
je sais dire. Mon cousin, Al-Haj Youssef, avait élevé la
voix face à un étranger venu mendier dans notre ferme. L'homme
n'était pas content de ce que je lui avais donné et il me
débita des mots durs, extraits du Coran. Je ne sus pas quoi
lui répondre et c'est là que Haj Youssef éleva la voix et
lui répliqua, à son tour, par quelques mots du Coran, mais
qui, dits sur ce ton, ressemblaient à une injure.
Je ne parle pas et ne me souviens de
rien. Je vois même que ceux qui n'aiment pas parler, ne
savent pas comment se souvenir. Mon cousin, Al-Haj Youssef,
alors qu'il est plus jeune que moi, me raconte des histoires
à propos de notre maison, de mon père et de son épouse,
de ma tante maternelle et de beaucoup d'hommes de la famille,
morts depuis longtemps.
Décidément, ils n'accepteront pas l'âge
que me donne la date de naissance inscrite sur ma carte
d'identité. Ils vont même jusqu'à ajouter une année tous
les mois. Entre deux visites, chacun d'entre eux ajoute
une année à mon âge. L'ajout suit le rythme des visites.
Pour certains de mes petits-enfants, je suis âgé de quatre-vingt-quinze
ans, pour d'autres j'ai quatre-vingt-dix-sept ou quatre-vingt-dix-huit
ans. Ils sont pressés de me voir atteindre mes cent ans.
Je le sais et je dis à chacun d'entre eux, lors de sa visite,
qu'il n'est pas permis, alors que j'ai cent ans, de me laisser
sans personne pour me faire la cuisine. Eux, en passant
devant ma fenêtre, rentrent la tête afin que je ne puisse
pas les voir quand ils viennent rendre visite à leurs familles
qui habitent à l'étage au-dessus. Je les vois tout en étant
couché sur mon lit qui arrive à la hauteur du rebord de
la fenêtre. Je crie après quiconque je vois sur les escaliers
et il ne peut éviter de venir me voir, prétendant qu'il
me croyait endormi et qu'il ne voulait donc pas me réveiller.
Je demeure couché sur mon lit. La visite du petit-fils ne
dure pas plus de deux minutes et il repart. Ce même petit-fils
à qui je donnais cent livres pour qu'il acceptât de se couper
les cheveux.
Je ne connais personne qui ait atteint
l'âge de cent ans. On dit qu’Abou-Mohamad Nessim l'a atteint,
mais je sais qu'il avait moins de quatre-vingt-dix ans quand
il est décédé. Les membres de sa famille ajoutaient des
années par mois et, quand ils l'ont trouvé mort, ils ont
augmenté son âge de sept années supplémentaires, d'un seul
coup. Ils ont dit qu'il avait cent sept ans.
Je ne connais personne qui ait atteint
cent ans. Et je me demande toujours comment je vais vivre
si j'atteins cet âge, alors que je n'ai jamais vu quelqu'un
l'atteindre. Bien des années avant cela, je contemplais
des hommes plus âgés que moi pour voir comment j'allais
être après dix ans par exemple ; comme si j'apprenais
à entrer dans des âges que je ne connaissais pas.
Maintenant, je suis âgé de quatre-vingt-quatorze
ans. Je vis dans la maison que j'ai fait construire jadis
et qui jouxte la grande pièce qui appartenait à mon père.
Ils l'ont laissée vide, à l'abandon, après que la vermoulure
en eut rongé les poutres qui soutenaient le toit, dont des
morceaux tombèrent en poussière. J'avais dit à mon fils
Qassem que la pièce allait tomber en ruines avant qu'il
puisse en carreler le toit et y installer le lourd bassin
d'eau. Il aménagea son appartement au-dessus dmoi et sa
femme a cessé de s'occuper de moi depuis longtemps. Elle
me regarde du balcon du dessus comme si elle attend impatiemment
qu'arrive quelqu'un qui m'aurait vu en train de verser l'eau
dans la bouilloire, ou laver mon linge sur la paillasse,
ou bien encore en train de touiller l'eau, tout tremblant
et flageolant, dans la poêle où j'ai fait frire des œufs.