Dès
le premier contact visuel, les tableaux de Mohamad Abla vous
renvoient au chaos cairote. A ces figures fatiguées des gens
du peuple dans le tourbillon du quotidien. En regardant ces
masses mouvementées sur la toile, on ne peut ne pas écouter
le vacarme de la rue ni les cris des marchands ambulants. Ce
thème inévitable du désordre bruyant qui ressort de l'œuvre
artistique a séduit de nombreux artistes. Mais dans l'œuvre
d'Abla, il nous emporte vers de nouveaux horizons, vu les techniques
auxquelles il recourt.
L'artiste
continue comme toujours à nous surprendre. Démarrant avec l'abstraction,
il est passé vers un art figuratif qui tantôt puise dans le
bon sens populaire, tantôt s'inspire des motifs pharaoniques,
jusqu'à arriver à la photographie. Cette expérience, entamée
depuis quelques années, est telle une trouvaille qui permet
à l'artiste de jouer avec la photographie. Il s'agit du jeu
avec le réel, c'est-à-dire porter le défi de travailler à partir
d'une image toute faite, d'une copie conforme pour en faire
une œuvre moderne. A travers des photos gardées et accumulées
qu'il réutilise dans ses tableaux, il recrée un contexte tout
neuf, donne à sa peinture plus de profondeur, à ses personnages
une histoire et une vie nouvelles. Pour arriver à cette fin,
il se permet tout : marier peinture et photographies, se
servir du collage et de l'impression, retoucher les photos et
parfois même les repeindre.
Dans
de nombreux tableaux, on admire la composition verticale qui
plonge la foule entassée dans l'agitation et capte le mouvement
continu des passants.
Dans
d'autres, il réduit le nombre des personnages, repeint le fond
de la toile pour les transformer en êtres éparpillés dans l'espace
(le désert ? Ou plutôt la mer ?). Serait-ce le rêve
d'un monde originel et brut ou une nostalgie d'une époque lointaine ?).
Ce
rapport avec la réalité encombrante prend une autre forme chez
un peintre tel Assem Charaf. Dans ses tableaux abstraits, on
ne reconnaît pas de thème précis. Mais on peut également, en
les observant, être sous l'emprise du chaos. Assem Charaf, connu
par ses petits tableaux, aux tons terreux, aux formes qui oscillent
entre l'humain et le sauvage, s'aventure avec des tableaux aux
tailles plus imposantes. Aux formes plus condensées, plus touffues,
avec leurs couleurs plus fermes, plus criardes, mêlant de grands
espaces noir au bleu et beige ou du marron foncé avec du rouge
et du jaune. Et au lieu des formes binaires, fines et enchevêtrées,
qui renvoient à une certaine intimité, on est face à des formes
massives, plus sévères, qui dérangent.
A
l'extrême opposé du désordre bruyant qu'on ressent chez les
deux artistes, l'œuvre de Hanafi Mahmoud renvoie à un temps
paisible. Des tableaux en monochrome, que ce soit un ton terreux
ou des colories (bleu ou vert) assez fades, sur lesquels on
décèle des silhouettes, des contours des humains, sans détails,
mais qui marquent leur présence dans chaque tableau. Ce serait
l'envers du décor, ces êtres en silhouettes rappellent l'après-chaos,
l'après-déluge où tout devient terne : aux couleurs unies
on a ôté la force de vivre, aux figures on a éliminé tous les
détails pour ne laisser que des traces des humains, des silhouettes
dans un état ambigu. « Dans des œuvres précédentes,
j'étais épris par les couleurs, mais maintenant, je travaille
plutôt sur le noir et blanc et les couleurs fades, un état de
non couleur où rien n'est clair. Sans doute cela reflète un
tempérament personnel, puisque je n'arrivais pas à entamer les
couleurs que j'appréciais auparavant, mais aussi un tempérament
plus généralisé de dérèglement ».
Quant
à Hani Rached, il s'évade d'un réel pesant pour créer un univers
parallèle, quasiment puéril. Ainsi dans sa dernière exposition,
il s'était attardé sur les insectes, il les agrandissait, les
mettait au devant de la toile et créait à partir des simples
créatures anodines un phénomène. Ici, il se lance dans un univers
fantastique, se cantonne dans des traits qui ressemblent à de
la BD et dessine des personnages qui nous rappellent les contes
pour enfants. Contrarié par la cohue du réel, il aime récupérer
dans ses tableaux les valeurs innocentes, consacrer un espace
au rêve.