- Al-Ahram Hebdo
: Sur quels principes repose TV5 ?
- Marie-Christine
Saragosse : La création de TV5, en 1984, était l’expression d’une
volonté politique de partenaires francophones, dont la France, la
Belgique, la Suisse, et plus tard le Canada, de mieux connaître,
présenter et croiser les points de vue sur l’actualité et les événements
mondiaux. Il s’agissait de tisser entre ces pays des liens de connaissance
mutuelle. Ainsi est née TV5, chaîne de la francophonie, à caractère
généraliste, offrant aux téléspectateurs une sélection des journaux
d’information, diffusée respectivement sur les
chaînes publiques des pays partenaires, à raison de 4 heures par
jour. Aujourd’hui, au bout de vingt ans presque, TV5 est devenue
une société à part entière, assurant une diffusion de programmes
24h sur 24 sur huit canaux, situés chacun dans une grande région
spécifique. Elle a développé un réseau mondial pour les liaisons
internes entre ses partenaires et la diffusion vers un public international.
Au fil des ans, le concept politique qui définit les relations entre
les partenaires a beaucoup évolué. Le positionnement que s’est imposé
TV5 est on ne peut plus d’actualité : être au service de la pluralité
des points de vue et de la diversité des cultures.
— En tant que télévision
internationale, quel rôle entendez-vous jouer ?
— Nous sommes allés vers
le développement de notre production propre. Nous utilisons un bouquet
d’informations recueillies par nos journalistes ainsi que par les
4 000 journalistes de nos partenaires et des images tournées par
eux. Nous disposons d’une banque d’images et de programmes, chargée
de la collecte de l’information dans le monde entier, et d’autre
part d’une société éditrice, responsable de l’organisation de l’information
et de sa mise à l’antenne. Nous produisons des programmes propres
(informations, magazines) et des émissions culturelles. Nos journalistes
traitent l’actualité, mettant en perspective les points de vue et
les images avec objectivité. D’autre part, dans une émission nommée
Kiosque, nous invitons des représentants de la presse étrangère
à Paris pour commenter les informations. Ainsi, des Palestiniens
et des Israéliens sont venus à l’émission exprimer ce qu’ils ont
sur le cœur à propos du conflit les opposant. De même, dans notre
émission Rideau rouge, qui passe une fois par mois, nous réunissons
des présidents, des ministres, des personnalités représentant l’ensemble
de la planète pour débattre d’un thème mondial avec des sensibilités
différentes. Notre philosophie est que le centre du monde est partout,
que chacun est respectable, a un point de vue intéressant, il faut
en parler. Nous fédérons les énergies pour que les différentes opinions
et positions soient connues. En confrontant les points de vue, cela
permet aux téléspectateurs de varier leurs opinions, de ne pas rester
confinés aux réalités locales. Le but de la chaîne est de développer
des solidarités par les échanges d’opinions et des soutiens à des
questions ponctuelles. Par ailleurs, le second axe de notre contribution
mondiale est d’incarner la diversité culturelle que défendent la
France et la francophonie, la culture ne devant pas être un objet
mercantile dans l’économie libérale. Notre émission Caméra sans
visa, animée par Frédéric Mitterrand, diffuse le lundi soir des
films des pays francophones, précédés d’un commentaire. Plus qu’une
vitrine des différentes cultures, TV5 se veut un espace d’expression
de la richesse de nos sociétés, de nos différences, un média unique
qui permet la pluralité et l’objectivité.
— Comment avez-vous
traité l’invasion américaine de l’Iraq ?
— Notre contribution ne saurait
se concevoir que dans le cadre d’une démarche aux antipodes de celle
de CNN. Notre chaîne est fondée sur l’échange, la coopération, certainement
pas sur la domination, ce qui la ferait apparaître comme un média
colonisateur. En dépêchant nos correspondants de guerre en Iraq,
au moment du conflit, ce sont ces reporters qui ont, par contrecoup,
fait progresser la liberté et l’impartialité de la presse. 12 chaînes
ont repris nos reportages et notre sélection d’images. Notre perception
du conflit a été d’autant plus appréciée par les 14 millions de
foyers qui nous reçoivent dans 165 pays. Nous recevions, tous les
jours, 2 000 lettres touchantes et bouleversantes de nos téléspectateurs,
en Europe, en Orient, aux Etats-Unis et ailleurs, nous confirmant
qu’ils ne cautionnent pas la politique de Bush.
— Pensez-vous qu’un
média peut influer sur le cours d’une guerre ?
— Une enquête auprès d’un
panel de personnes, dans différents pays, au moment de la guerre
contre l’Iraq, a révélé que, de toutes les chaînes étrangères, TV5
était la plus regardée pour son objectivité, contrairement à CNN,
une chaîne de scoops. Ce statut fait de TV5 une chaîne originale
dans le monde audiovisuel. Notre conviction est que plus les opinions
publiques sont informées, plus la communication diplomatique internationale
est amenée à changer. Il faut passer d’un monopole de l’information
à une plus grande diversité. Les Américains ont eu l’illusion qu’un
contrôle de l’information leur permettrait d’influencer la perception
des conflits. Pourtant, les thèses américaines n’ont pas forcément
convaincu les différents peuples de la planète. Les images envoyées
par les télévisions américaines ont un effet dévastateur sur les
populations du Moyen-Orient. Leur puissance médiatique se retourne
contre les Etats-Unis comme un boomerang. La leçon de tout cela
? La sagacité des téléspectateurs n’est pas forcément prise en compte
par les médias et les dirigeants. Elle est déterminante. Les questions
de communication et de culture façonnent la paix et la guerre de
demain. |