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Mosquées . Au Caire et à Alexandrie, au XIXe et au XXe siècles, plusieurs mosquées ont été édifiées par des architectes européens. De véritables chefs-d'œuvre.
Trait d'union
entre les civilisations

Qui parle de choc des civilisations ? Ici, il s'agit plutôt d'interaction entre les civilisations. Plusieurs mosquées égyptiennes, bâties par des architectes européens, illustrent encore aujourd'hui la manière dont l'influence occidentale s'est mêlée à l'héritage islamique pour aboutir à des chefs-d'œuvre.

« L'histoire de cette interaction commence surtout lorsque Mohamad Ali pacha a passé commande au grand architecte français Pascal Coste pour édifier une mosquée à la Citadelle de Salaheddine Al-Ayoubi, dans le cadre d'une rénovation complète de cette dernière », explique Ahmad Sedqi, spécialiste à la restauration et à la conservation urbaine et architecturale. L'architecte français est resté 10 ans à étudier les anciennes mosquées du Caire. Il ne s'est pas contenté de les étudier de l'extérieur. Il demande alors au pacha l'autorisation d'entrer dans les mosquées pour s'imprégner de leurs architectures. Complètement subjugué par l'imposant monument du sultan Hassan, Coste a réalisé 76 dessins en l'espace de 10 jours. Il fait également une aquarelle : une mosquée s'élève dans un ciel limpide, à peine esquissée au crayon. « Les projets de mosquées qu'il soumet à Mohamad Ali pacha sont de véritables œuvres d'art, où l'œil de l'architecte doublé de celui de l'artiste donne lieu à une collection unique qui constitue un premier inventaire un peu étendu d'une richesse monumentale dont on n'avait jusque-là qu'une idée très vague », relève André Raymond, chercheur français spécialiste de la période ottomane. Le plan qu'il en fait est un document précieux même si les proportions d'une mosquée ne sont pas tout à fait respectées, comme le fait remarquer André Raymond.

Cependant, Mohamad Ali a fini par rejeter le projet néo-mamelouk soumis par Pascal Coste. Il a dû avoir recours à l'architecte d'origine bosniaque, Youssef Bouchnaq qui a achevé la mosquée en 1857. C'est à partir des œuvres de ces deux architectes que débute le flux des architectes européens auxquels ont eu recours Mohamad Ali et ses descendants pour la renaissance architecturale de l'Egypte.

L'interaction entre les civilisations européenne et islamique devient de plus en plus puissante et a trouvé son essor dans le désir ardent du khédive Ismaïl de faire de l'Egypte une partie de l'Europe. Pour réaliser ce projet, le khédive a ouvert les portes de la Vallée du Nil devant artistes et architectes européens. A l'époque du khédive Abbass Helmi II, il avait une volonté de faire revivre l'art islamique dans des constructions modernes. Ce fut le tour de l'architecte juif, d'origine hongroise, Max Herz, arrivé au Caire en octobre 1880. Il fut nommé membre du Comité de conservation des monuments de l'art arabe (voir encadré). Son poste lui a permis la contribution à la restauration de plusieurs mosquées et madrassas historiques : les mosquées du sultan Hassan Al-Moayyed Cheikh, le complexe du sultan Qalaoun, la madrassa-khanqa Barqouq, la mosquée Abou-Bakr Mazhar Al-Bahlawane ... « Mais le grand travail de Herz en Egypte fut sa participation au sauvetage de la mosquée Al-Réfaï qui n'était pas complète sous sa forme actuelle », souligne le Dr Ahmad Sedqi. La mosquée Al-Réfaï est demeurée telle qu'elle jusqu'en 1906. C'est à cette époque que cet architecte européen a voulu détruire l'ancienne mosquée pour en bâtir une autre à sa place, de style purement mamelouk, témoin du luxe à l'époque.

Les traces des frères italiens Prensevelli ne sont pas moins importantes que celles de leur prédécesseur. « C'est à eux que revient le retour, lors de l'ornementation de la mosquée Al-Réfaï, à l'usage des motifs ornementaux du livre du Coran et The Art of the Book, un style artistique qui tombait peu à peu à l'oubli, laissant libre cours à l'influence européenne », souligne le Dr Ahmad Sedqi. En effet, la mosquée d'Al-Réfaï et celle du sultan Hassan, les deux plus imposantes mosquées d'Egypte, témoignent de cette interaction des civilisations. Et cela, soit par l'amalgame de leur ornement, soit par leurs plans architecturaux d'où l'appellation qui leur est parfois attribuée de « mosquées-cathédrales ».


Rossi, architecte en chef

Le plus important de ces architectes fut l'Italien Mario Rossi (1897-1961), auteur des plus beaux édifices islamiques de l'époque moderne. Au cours de la période 1921-1929, Rossi participa à divers projets patronnés par le roi tel que le réaménagement du palais de Ras Al-Tine. L'intérêt de Rossi pour l'architecture islamique s'éveilla surtout au cours de sa contribution à la restauration de plusieurs mosquées royales au Caire, telles Al-Réfaï, Al-Hussein, Al-Fath et celle de Mohamad Ali à la Citadelle. Mais l'importance de l'œuvre architecturale de Rossi tient surtout à son activité au service du ministère des Waqfs, où il fut nommé architecte en chef de 1929 à 1955. Les projets de Mario Rossi peuvent être regroupés en deux périodes. La mosquée Aboul-Abbass Al-Morsi fut le premier grand projet de Rossi (voir encadré). Un autre exemple de mosquée appartenant à la première période des travaux de Rossi est celle d'Al-Tabbakh, construite en 1933 à proximité de la place Abdine au Caire. « On perçoit dans les esquisses une maîtrise assurée de la forme et de la composition bien que sa proposition n'appartienne à aucun style islamique en particulier. Le style de Rossi représente en quelque sorte une renaissance de la mosquée égyptienne du moins pendant sa première période au ministère des Waqfs », souligne le Dr Ahmad Sedqi. Et d'ajouter qu'il essayait d'épouser les plans symétriques de l'architecture classique italienne et la mosquée cairote traditionnelle de type madrassa.

Il se convertit à l'islam en 1946, un changement majeur dans sa vie. Ce changement transparaît aussi dans ces constructions à venir. A cette époque (en 1948), il a édifié son chef-d'œuvre : la mosquée Al-Qaëd Ibrahim à Mahattet Al-Raml à Alexandrie. Une autre mosquée, encore commencée en 1948, fut celle d'Omar Makram sur la place Al-Tahrir au centre-ville du Caire. La mosquée Al-Zamalek, conçue en 1953, a un plan comparable mais son importance architecturale tient surtout au portail et au minaret. La dernière de ses mosquées et non la moindre est celle de Mohamad Korayem à Ras Al-Tine, à Alexandrie. « J'ai conçu 260 mosquée dont aucune n'est pareille », dit Mario Rossi.

L'architecte italien explora la voie d'une expression plus saisissante de l'architecture islamique du milieu du XXe siècle. « Il utilisa les éléments et les motifs architecturaux islamiques traditionnels dans des agencements simplifiés et modifiés de façon à s'harmoniser avec le mouvement moderne et avec les différents changements survenus dans la société et l'architecture égyptiennes. Rossi était le premier à respecter l'intégration entre le style architectural et son environnement », souligne le Dr Ahmad Sedqi.

Amira Samir
Nada Al-Hagrassi

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Aboul-Abbass Al-Morsi

Dans une place donnant directement sur la corniche, à mi-chemin entre le fort de Qaïtbay et le centre-ville, se dresse la principale mosquée d'Alexandrie qui doit son nom à un pieux musulman d'origine andalouse : Chéhabeddine Aboul-Abbass Al-Morsi, né en 1219. Cet imposant édifice est l'œuvre de l'Italien, Mario Rossi (1897-1961). Commanditaire de la mosquée, il dirigea pendant de longues années le bureau d'architecture du ministère des Waqfs. « La mosquée Aboul-Abbass fut le premier projet que Rossi eut à exécuter après sa nomination au poste d'architecte en chef du ministère des Waqfs. Ce fut aussi son premier défi. Alexandrie était en quelque sorte une ville européenne et si elle abritait plusieurs églises richement décorées, elle était dépourvue de mosquées de stature équivalente », affirme Ahmad Sedqi, professeur spécialiste de la restauration et de la conservation urbaine et architecturale. En outre, la mosquée Aboul-Abbass devait être la mosquée principale de la ville et abriter le mausolée de l'homme le plus populaire de la région et le plus pieux. « La conception de la mosquée devait donc être aussi élégante et impressionnante que possible ; elle fut décrite par James Dickie comme étant une cathédrale islamique à Alexandrie », souligne le Dr Ahmad Sedqi. Il a fallu environ 16 ans (de 1929 à 1945) pour avoir achevé le projet de construction de la mosquée qui a consommé la totalité des crédits du ministère affectés aux constructions neuves, soit environ 140 000 L.E. Le chantier fut interrompu à plusieurs reprises, notamment au cours de la seconde guerre mondiale durant laquelle la mosquée, encore inachevée, a servi d'abri contre les bombardements. La mosquée remplaça en effet une structure érigée en 1767 par des Maghrébins sur la tombe d'Aboul-Abbass Al-Morsi, mort au XIIIe siècle. Cet édifice, plus ancien, avait été ravagé par les flammes quelques années plus tôt.

Le plan de la mosquée qui se développe sur 3 000 m2 est tout à fait inhabituel en raison de sa forme octogonale. Ce type de plan n'est pas commun dans l'architecture des mosquées où le plan quadrangulaire est généralement préféré. La forme octogonale est plutôt réservée aux mausolées et monuments commémoratifs, tel le Dôme du rocher qui fut peut-être la source d'inspiration de Rossi.

Le dôme central à double paroi de la mosquée, de dimension importante, est reposé sur huit colonnes en granit rose extrait, taillé et poli en Italie. Ce dôme est flanqué de quatre petites coupoles. La dentelle de pierre de la façade et celle à dessins géométriques qui orne les quatre coupoles sont remarquables. La mosquée comporte également plusieurs éléments repris directement des mosquées mameloukes et ottomanes. « Le traitement des ouvertures représente un autre aspect intéressant de la mosquée Al-Morsi. Il s'inscrit dans la filiation des mosquées néo-mameloukes édifiées au tournant du XXe siècle durant le règne d'Abbass Helmi ... La compréhension que Rossi avait de l'ornementation islamique apparaît encore dans la riche modénature en stuc qui n'est pas sans évoquer l'ornementation du minaret d'influence andalouse du complexe Qalaoun, construit par Al-Nasser Mohamad ibn Qalaoun au début du XIVe siècle à Bein Al-Qasrein, au Caire islamique », ajoute le Dr Ahmad Sedqi.

Converti à l'islam peu de temps avant sa mort, on doit également à Mario Rossi plusieurs autres mosquées alexandrines dont celles d'Ibrahim Al-Qaëd à Mahattet Al-Raml à Alexandrie, de Mohamad Korayem à Ras Al-Tine, Omar Makram à la place Al-Tahrir au Caire et Al-Tabbakh à Abdine ...

La place où se trouve la mosquée Aboul-Abbass Al-Morsi regroupe plusieurs autres sanctuaires, restaurés ou reconstruits lors de son aménagement, après la première guerre mondiale, citons : les mosquées Al-Bosseiri, Yaqout et Nasreddine, Sidi Daoud ... C'est en fait un des quartiers les plus populaires d'Alexandrie.

A. S.
N. Al-H.

   

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