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Coran . De la main du calligraphe à la mise en pages, l'impression du Coran requiert de multiples étapes et demande une minutie infinie. On ne traite pas le Livre saint comme n'importe quel ouvrage. Reportage.

Impression pas comme les autres

Une sérénité entoure l'atelier. « Au nom de Dieu », déclament les ouvriers, avant d'entamer leur travail. Le bruit des machines se mêle aux murmures des ouvriers qui récitent non sans émotion les versets du Coran. Là, dans cette imprimerie située à Qalioub, à environ 50 km du Caire, sont imprimés des exemplaires du Coran. Les yeux des ouvriers sont braqués sur les quatre machines dédiées à l'impression du Moshaf, Le Livre saint. Les différentes pages du Livre saint sortent les unes après les autres. Et avec chacune d'entre elles, la joie se fait plus grande, pour tous ceux qui ont participé à la production de « ces perles », comme on les appelle dans le jargon. « Le Coran est un message à transmettre, l'imprimer est donc une grande responsabilité. Lorsque les paroles de Dieu arrivent aux gens, nous gagnons des sawabs (récompense) pour chaque lettre lue. Nous jouons un rôle important pour préserver pendant des générations le Zikr, autre nom du Coran comme l'a surnommé Dieu dans ce Livre saint », explique Ahmad, 45 ans, ouvrier qui fait ce travail depuis 20 ans.
 

Il existe une dizaine de maisons d'édition spécialisées dans la production des Moshafs. Selon Ismaïl Mohamad, propriétaire de Dar Al-Mogallad al-arabi, une des plus grandes maisons d'édition pour la production du Coran, il y a une quinzaine d'éditions du Coran en Egypte. La qualité du papier, de l'impression, ou encore la taille du Moshaf varient de l'une à l'autre. Le volume est très important pour le lecteur. En Egypte, par exemple, la taille la plus répandue et la plus populaire est de 14 x 20 cm, appréciée parce qu'il est particulièrement facile à porter et que les caractères sont suffisamment lisibles.


Vente assurée, bénéfices minimums

« La marge de bénéfices dans l'imprimerie du Coran est modeste. Elle ne dépasse pas les 10 %. Les bénéfices se font en imprimant le plus grand nombre d'éditions qui peuvent atteindre les 20 000 exemplaires. Ce qui n'est pas le cas pour les autres livres dont le nombre ne dépasse pas les 1 000 copies », confie Ismaïl qui travaille dans ce domaine depuis plus de 15 ans. « Leur commercialisation est garantie. Qui ne possède pas un Coran chez lui ? Sans compter les hautes saisons du métier comme le mois sacré du Ramadan et le pèlerinage. De plus, certaines familles ont adopté il y a une dizaine d'années une nouvelle tradition, celle d'acheter des éditions du Coran et de les distribuer après la mort d'un proche comme une sorte de charité (Sadaqa gariya) », poursuit un autre éditeur.

La première phase du Coran commence par son écriture. Cette étape dure entre 3 et 4 ans. L'Egypte est riche en calligraphes connus dans le domaine de l'écriture du Coran. Les plus importants sont Abdel-Motaal et le cheikh Osmane Taha. « Bien que certaines imprimeries aient recours aujourd'hui aux ordinateurs pour saisir le Coran, cette méthode n'est pas courante, car les programmes informatiques ne possèdent pas certaines voyelles très spécifiques au Moshaf », explique Métoualli Gharib, directeur adjoint de l'imprimerie Al-Ahram.

La seconde phase exige une autorisation d'impression et de distribution d'Al-Azhar, seule instance en Egypte autorisée à délivrer une telle permission. Un comité formé de six cheikhs révise l'édition et donne son accord. Une révision continuelle a lieu pendant les autres étapes de l'impression comme le montage. Reste alors la mise en pages du Coran qui doit souvent refléter l'esprit oriental et islamique. « Bien que l'innovation dans le domaine de la mise en pages doit être limitée, tous les jours, les différentes maisons d'édition tentent d'innover et d'ajouter leurs propres touches », relève Ismaïl, tout en ajoutant que sa maison d'édition a introduit l'encre rouge par exemple pour le nom de Dieu. Autre innovation. Autrefois, en Egypte, les pages du Coran comptaient toutes le même nombre de lignes, et un verset pouvait courir sur deux pages. Aujourd'hui, c'est le système saoudien qui est appliqué dans l'impression du Coran, où chaque page se termine avec la fin d'un verset.

Dans l'imprimerie, le va-et-vient est incessant. Le bruit des machines ne s'arrête qu'à l'heure de l'iftar. Les ouvriers travaillent sans répit. Il faut à tout prix terminer ce travail avant les dix derniers jours de Ramadan et le pèlerinage. Un défi pour le personnel qui n'a droit à aucune erreur. La précision est impérative. « Imprimer le Coran est une mission très délicate. Tous les détails doivent être pris en considération, les points, les voyelles (tachkil), la ponctuation et les règles de la récitation. Une seule particule de poussière risque de provoquer une erreur impardonnable ».

Ragab Abou-Zeid, directeur du département de la production, explique que le taux de pertes dans l'impression du Coran est plus élevé qu'ailleurs, où le taux de rebut est d'environ 10 %.

« Le verset 9 de la sourate Al-Hijr nous impose une grande responsabilité. Ce sont les paroles de Dieu et nous serons soumis à sa punition s'il y a la moindre erreur. Il suffit d'ajouter ou de supprimer un point pour changer la parole de Dieu », explique Mahmoud, un ouvrier qui connaît de nombreuses sourates du Coran de par son métier.


Responsabilité

C'est le roulement de l'équipe. D'autres ouvriers s'apprêtent à commencer leur travail. Mais avant de se lancer dans leur aventure quotidienne, ils font leurs ablutions. « Le Coran exige qu'il faut être propre avant de toucher le Livre saint, La yamissahou illa al-motaharoun (Ceux qui sont purs peuvent seuls le toucher). Sourate Al-Waqia (Celle qui est inéluctable) verset 79 ».

Les épreuves sont filmées, puis passent au département de la photogravure. Durant toutes ces étapes, les ouvriers traitent le Livre saint comme un trésor. « Nous ne pouvons pas poser le Coran par terre comme nous le faisons pour les autres livres, on est obligés de le déposer sur des échafaudages. Même les copies que nous rejetons, nous les brûlons, pour ne pas les jeter dans une poubelle. C'est le roi de toutes les publications », poursuit un ouvrier.

Le Coran sort des machines découpé en 20 cahiers (malzama). Chaque malzama porte un signe afin d'aider les ouvriers chargés du tirage à savoir si une malzama manque ou si le livre est complet. Là, dans ce département du tirage, le travail exige un grand soin. Les ouvriers auscultent avec énormément de précaution les éditions. Tel un orfèvre qui examine une pierre précieuse, l'ouvrier manie un outil en fer plat qu'il utilise pour éliminer les rajouts et étaler doucement les pages cornées avant que les livres ne passent au département de l'emballage où les dernières touches sont données. « La couverture est rédigée souvent en calligraphie tholos caractérisée par sa beauté, le reste du Coran est écrit en naskh pour sa clarté », explique Hag Salah, ouvrier qui travaille dans l'impression du Coran depuis une trentaine d'années.

Un personnel particulier qui a ses propres codes et une culture typiquement liée au Coran, mais qui a su aussi au cours des années créer une relation intime avec le roi de la publication. « J'ai pu apprendre plusieurs sourates grâce à ce contact quotidien et à la grande attention que je donne à mon produit. D'ailleurs, pour moi, le Coran a été une révélation, aujourd'hui, je suis beaucoup moins indulgent quand je vois des femmes à moitié nues ou maquillées à outrance dans les magazines et les journaux qui sont imprimés pas loin d'ici », explique Mahmoud.

Une chance pour ces ouvriers ? Oui. Beaucoup d'entre eux se considèrent comme étant privilégiés de travailler dans ce mihrab (ermitage), comme ils le surnomment. Mohamad Labib, récitateur de Coran, d'origine provinciale, assure que sa vie a complètement changé à cause du Coran. « Lorsque j'ai commencé à travailler dans cette imprimerie, j'étais un simple ouvrier sur une machine et vu que j'avais appris le Coran par cœur dans le kottab de ma ville Chatanof, je suis devenu un grand responsable à l'imprimerie. Je révise le Coraavant sa présentation à Al-Azhar. Durant ma carrière professionnelle, j'ai eu la chance de réviser le Coran de plusieurs pays comme celui des Emirats arabes unis. C'est la bénédiction du Coran qui m'a ouvert les portes », conclut Mohamad Labib.

Chahinaz Gheith
Dina Darwich

L'héritage du prophète

D'après l’encyclopédie islamique générale publiée par le Haut Conseil pour les affaires islamiques, l'écriture du Coran a été effectuée en trois étapes. La première s’est faite à l’époque du prophète et sous sa surveillance. Le prophète dictait les versets à ses compagnons (sahaba) et en corrigeait les erreurs. La seconde étape s’est faite à l’époque du premier calife, Abou-Bakr Al-Seddiq, qui, suite au décès de nombreux récitateurs du Coran lors de la bataille Al-Yamama, a formé un groupe de connaisseurs présidé par Zeid bin Sabet, un des grands récitateurs et compagnon du prophète. Il craignait que le Coran ne se perde avec la mort des récitateurs. Ce groupe a eu recours aux copies se trouvant dans les foyers des femmes du prophète et des sahabas. Ils ont uniquement utilisé les copies qui avaient été écrites en présence du prophète. La troisième étape a eu lieu à l’époque du troisième calife Osmane bin Affane.

Lorsque plusieurs versions du Coran ont fait leur entrée sur scène, offrant plusieurs lectures différentes aux fidèles, un désaccord est apparu entre les musulmans, dont certains sont allés jusqu'à accuser les autres d’apostasie. Il fallait donc choisir les copies approuvées par la majorité des récitateurs et rejeter les autres. Et c’est ainsi que six Moshafs ont été rédigés manuellement pour constituer l'unique version. Ces exemplaires du Coran ont été distribués dans les quatre coins du monde islamique afin d’être la base essentielle de toute autre copie.

La première copie imprimée a vu le jour au XIXe siècle suite à la campagne française d'Egypte qui a ramené avec elle la première imprimerie. Avec la fin de la campagne, l’Egypte a inauguré, sous Mohamad Ali, l’imprimerie Al-Amériya et le Coran fut sa première œuvre.

   

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