Hebdomadaire égyptien en langue française en ligne chaque mercredi

Littérature

 

La Une
L'événement
Le dossier
L'enquête
Nulle part ailleurs
L'invité
L'Egypte
Affaires
Finances
Le monde en bref
Points de vue
Commentaire
d'Ibrahim Nafie

Carrefour
de Mohamed Salmawy

Portrait
Littérature
Arts
Société
Sport
Patrimoine
Loisirs
Echangez, écrivez
La vie mondaine
Jabbar Yassine Hussein voyage dans ses contes et nouvelles entre Histoire et mythes, entre Bagdad, sa ville quittée, et la campagne française, où il vit. Dans cette nouvelle tirée du Lecteur de Bagdad, publiée aux éditions Atelier du Gué, l'écrivain iraqien esquisse un univers mystérieux enveloppé de lyrisme.
La Mothe-Saint-Hérary

L'histoire que je vais raconter me concerne particulièrement et n'intéresse peut-être personne à part moi aujourd'hui. Pendant de longues années, je l'ai gardée au fond de ma mémoire comme le secret d'un crime dont l'aveu conduirait immanquablement à accuser son auteur de folie ou de mensonge. Ces deux travers n'en sont pas moins deux faces d'une même réalité et le meilleur moyen, encore, de protéger le chemin de la vie. Malgré tout, le fait de ne plus avoir de nouvelles des témoins de cette histoire et celui d'être revenu dans mon pays après le drame sanglant de ces dernières années, m'ont incité, en tant qu'acteur et le dernier témoin, à transcrire les faits tels que je les ai vécus.

Caroline B., cette belle jeune fille qui m'accompagna sur ma propre pierre tombale peu de temps après l'événement, a perdu la vie depuis dans un accident de la circulation. Sa beauté s'en est allée en pure perte. Elle a été enterrée dans son pays natal, dans ce même cimetière où j'ai découvert ma propre tombe. Quant à l'autre témoin, Franck F. qui habitait tout près, j'ai appris qu'il avait terminé sa vie dans une maison de retraite dans les Pyrénées. Aucun d'entre nous n'a d'enfant.

Maintenant, tout cela m'importe peu. J'ai atteint le plus pitoyable des âges et je m'en irai sans laisser de traces ou de souvenirs, à part ces pages écrites d'une main tremblante. Depuis de longues années, j'ai perdu le goût des choses, je ne ressens plus le désir de vivre, si ce n'est lorsque je fais appel au passé pour évoquer l'endroit où j'ai passé mon enfance et ma jeunesse, en compagnie de filles et de garçons qui n'ont pas survécu à cette belle époque.

Que le lecteur me pardonne de mentionner des lieux inconnus et dont plus personne ne se souvient, mais j'y suis bien obligé : ils servent de repères au cheminement de ma mémoire. Tout comme ces lieux comparables à des journaux que la poussière recouvre au fil du temps, ma mémoire également a perdu son éclat. Je ne m'en tiendrai qu'à l'essentiel des faits, épargnant au lecteur la lassitude du retour vers des temps lointains dont il ne substitue plus que des images confuses flottant à la surface de souvenir.

Puisse Dieu me venir en aide afin d'achever ces lignes et présenter les faits dans leur authenticité.

C'était un dimanche d'avril de l'année 1984, à ce que je me souviens. Le vingt-trois du mois. Une journée de printemps, pure et ensoleillée. Cela faisait dix ans que j'avais quitté Bagdad. J'avais résidé dans diverses régions avant de m'installer à Pouziou, un village proche de Poitiers. Je ne nie pas que j'étais inquiet à propos de ma terre natale d'où je ne recevais que sporadiquement des nouvelles et de la guerre qui préoccupait le monde à cette époque. Aussi lorsque mon ami Franck F. m'appela pour m'annoncer qu'il revenait d'Iraq, après une mission commerciale, mon cœur sauta de joie. Nous convînmes de nous rencontrer et de passer cette journée ensoleillée dans sa maison de campagne, non loin de Saint-Maixent, célèbre pour son école de sous-officiers.

Je me rendis aussitôt à la gare et pris un billet. Le préposé me dit que j'allais voyager dans « le train de villages » et m'arrêter souvent. Je lui souris et lui répondis que ce serait pour moi l'occasion de visiter la campagne. En le quittant, je l'entendais fredonner : « Du soleil ... du soleil ... Bonne journée ! ».

Dans le train, je m'installai en face d'une jeune fille blonde occupée à lire. J'étais dans le wagon fumeur, reconnaissable à son plafond bleu. J'allumai une cigarette et me mis à regarder les rails sur le sol de la gare comme autant d'échelles s'entrecoupant dans un dédale sans issue. Lorsque le train s'ébranla, et peu avant de sortir du dédale des voies ferrées, je demandai à ma voisine si le train allait bien à Saint-Maixent. Elle hocha la tête pour dire oui et sourit en raison du caractère tardif de ma question, puis elle se replongea dans son livre. Le train traversa un long tunnel, l'obscurité nous enveloppa durant quelques minutes. La jeune fille reprit sa lecture dès le retour de la lumière. Comprenant qu'il me serait difficile de lier conversation, je sortis à mon tour un petit livre que j'avais déjà lu plusieurs fois. Malgré son titre invitant au voyage, il parlait d'événements remontant à de lointaines décennies et se déroulant dans une gare désaffectée à laquelle les souvenirs d'un narrateur en quête de son enfance redonnaient vie. Après avoir parcouru quelques pages, je délaissai le livre et me mis à regarder les champs éclairés par le soleil du début d'après-midi. En moins d'une heure de trajet, le train s'était déjà arrêté pour interrompre sa lecture. Elle regardait le paysage et revenait à son livre dès que le train repartait.

« Est-ce Saint-Maixent ? », lui demandai-je, lorsque le train s'immobilisa une nouvelle fois.

« Dans trois stations », répondit-elle, étonnée, et avant de replonger dans son livre dont le titre m'échappe encore (aujourd'hui, rédigeant ces lignes, je me demande s'il ne s'agissait pas du Livre du Destin dans lequel étaient enregistrés les événements de ce jour. Le diable aussi est le témoin de ce qui se déroule dans le monde des humains et il lui arrive parfois de prendre leur forme pour assister de près à ce qui leur advient).

Après que le train eut redémarré, je consultai ma montre. Elle indiquait deux heures passées de quelques minutes. Je laissai mon regard errer sur l'étendue verte des champs qui se déroulait à perte de vue. Quelques arbres en fleur donnaient au paysage un air d'aquarelle. Des corbeaux et des éperviers planaient très haut dans le ciel. Leurs ombres s'étalaient entre les peupliers et les chênes recouverts de jeunes pousses. Un peu plus loin, on distinguait les contours des maisons rouges qui firent leur apparition et disparurent très vite derrière une butte de terre. Il me sembla que la voie s'était inclinée par rapport au niveau des champs. Après avoir roulé le long d'un fossé bordé d'arbres, le train s'arrêta brusquement. Je me levai et descendis. Mon geste eut l'air de surprendre la jeune fille qui posa son livre sur la banquette. A peine avais-je mis les pieds sur le quai que le train démarra et s'engouffra dans un nouveau tunnel. Lorsque son image fut totalement effacée, déserte, isolée et sans nom, je me sentis soudain envahi par la lassitude et le sentiment d'un arrêt définitif des choses. J'éprouvai cette sorte de sensation amère qui s'empare de celui qui capitule devant ses poursuivants (sensation que j'allais connaître quelques années plus tard). Derrière un grand platane, je remarquai un portail clos. Je le rejoignis et pris alors conscience du temps qui s'était écoulé depuis que le dernier train s'était arrêté là : un arbre avait poussé au point de jonction des battants du portail. A travers une fenêtre dont les vitres cassées avaient laissé la place à des toiles d'araignée et des feuilles mortes, j'aperçus un registre sur un pupitre métallique, un sceau, des fanions roulés aux couleurs rouges et vertes passées. Les objets étaient entassés les uns sur les autres et une épaisse couche de poussière les recouvrait. C'était sans nul doute le bureau du chef de gare. Je détournai mon regard et fis quelques pas vers la droite, en direction d'une clôture de fils de fer que les grandes herbes recouvraient en partie. Je pris appui sur un arbre dépourvu de feuilles et franchis le grillage. Un paysage moutonnant et vert s'étendait devant moi. Je me trouvais sur la route goudronnée séparant la gare des champs. Il n'y avait pas une seule maison visible à l'horizon, rien que cette route qui brillait comme un mirage sous le soleil et se déroulait dans deux directions sombres et opposées. Je tournai la tête vers la gare et remarquai, sculptés dans la pierre, les chiffres indiquant la date de sa construction, en 1933. Sur son entrée barricadée, subsistaient encoles débris d'une affiche annonçant la dernière guerre mondiale.

Je quittai la gare et suivis la route pour pénétrer au cœur de ce qui m'attendait depuis l'instant où j'ai fait mon entrée dans le monde en hurlant à pleins poumons, malléable comme toute victime d'un temps qui s'ouvre sur des portes à travers lesquelles s'introduit parfois le destin qui permet à chacun de voir, de ses propres yeux, toutes ses autres vies repliées dans l'oubli. Tandis que j'écris, ces lignes, sans nul doute, seront celles de ma dernière existence, la chair de poule me saisit comme si j'étais toujours au milieu de cette lointaine journée d'avril, quand ma route croisa celle du destin, ou ce que, jusqu'à aujourd'hui, je n'ose nommer.

A quelques mètres de la gare, près d'un panneau de signalisation indiquant un croisement, j'aperçus des ombres s'étalant sur la route goudronnée, des silhouettes qui avançaient. Continuant à marcher, je distinguai les traits de cinq jeunes gens : trois garçons et deux filles. Leurs motos, garées sur le bord de la route, brillaient sous le soleil. Les jeunes gens chevauchèrent leurs engins au moment précis où je repérai le carrefour et la pancarte indiquant le village de La Rivière. Malgré les années passées et leurs vicissitudes, je me souviens que la dureté de leurs visages exprimait quelque chose de non-humain, comme si, passant par là, à cet instant, ils me reprochaient de leur barrer la route. Ils arrêtèrent le moteur de leurs machines. Ce qui se produisit, à partir de là, allait resté enveloppé d'un voile éclatant pareil à celui qui enveloppe le corps du nouveau-né. Le temps lui-même, celui du passé et du futur, ne ressemblait pas au déroulement étrange de ces quelques heures. Quel piège et quelle porte avais-je traversés ? Je l'ignore toujours, mais je sais que mes membres tremblaient devant les mines patibulaires de ces jeunes gens que je n'avais jamais vus et ne verrai plus.

Je fis un geste de la main pour les saluer, mais aucun ne broncha.

« Où sommes-nous ? Comment s'appelle cet endroit ? », bafouillai-je.

L'un d'eux, un blond, sourit tandis que les autres me regardaient avec le même air d'hostilité.

« Vous êtes à Lamothe », répondit-il.

Il mit son casque sur la tête et fit signe aux autres de démarrer. Le moteur de leur engin se mit à vrombir. Le vacarme des motos était assourdissant mais malgré cela, le jeune homme blond continuait à parler. « Lamothe », le mot résonnait dans mas tête ... Je crus qu'il venait de parler en arabe où ce mot désigne la mort. Ils arrêtèrent une nouvelle fois leur machine. Le silence habituel de l'endroit reprit, troublé par le croassement irrégulier des corbeaux. « Si vous voulez aller à Saint-Maixent, vous devez prendre la route qui passe par le cimetière. Là-bas ! », dit le jeune homme blond en désignant le sud.

Puis ils relancèrent leurs moteurs, alignèrent leurs machines de front sur toute la largeur de la route et disparurent en un clin d'œil.

Dans le silence qui suivit leur départ, je me retrouvai en train de répéter ce mot : « Lamothe », et à chercher un sens à ce qui se déroulait ici. Le soleil était à sa place ou bien il s'était très peu déplacé depuis mon arrivée.

Quelques jours plus tard, lorsque je revins en compagnie de Caroline B. le soleil était encore éclatant, mais sa lumière ne portait plus ce voile qui m'avait contraint à faire abstraction de la continuité du temps. Dès mon arrivée à « Lamothe », je m'étais retrouvé prisonnier d'un cocon dans lequel s'étaient effacés les événements du passé. Je m'en rends compte, à présent. Lorsque je suivais la route jusqu'au cimetière, je ne pensais rien, je m'étais oublié, ignorant la raison même pour laquelle j'étais venu. J'étais dans un état proche de l'inconscience.

En pénétrant dans le cimetière, l'image d'une femme blonde m'avait traversé l'esprit. Ce n'était ni l'image de la jeune fille du train, ni celle de Caroline B., mais un mélange des deux qui ne ressemblait en rien à l'image d'un souvenir. Je me dirigeai vers la stèle érigée au milieu des tombes de marbre noir, au centre du cimetière. Elle était en pierre, recouverte de mousse verte, elle reposait sur une assise soigneusement taillée comportant trois niveaux. Derrière elle, s'élevait un pin pignon qu'on rencontre en abondance dans ces régions protestantes. La tombe était à l'abandon : avec le temps et l'usure de la pierre, le socle s'était en partie fissuré, aucun signe ou prière ne s'y trouvait gravé.

Je contournai la sépulture et me retrouvai sous les branches du pin. Je posai la main sur le tronc en partie écorcé. Je remarquai alors que la pierre tombale située à l'arrière était la seule à être orientée vers l'est. Je m'en approchai, elle était couverte de mousse et rongée par l'oxyde. Je passai le bout des doigts sur cette surface, et, durant quelques secondes, le cimetière et ses environs disparurent. Seul mon nom inscrit sur la pierre tombale était lisible, ainsi que mes dates de naissance et de décès : « 1909-1942, Bratislava ».

Dans ma tête, surgit l'image d'un soldat revenant de permission et arpentant le trottoir de la gare de Bratislava, un jour ensoleillé du printemps de 1942. Dans son sac militaire, il y a quelques lettres destinées à ses amis restés sur le front français et qu'il s'apprête à poster. Il est vêtu d'un long manteau et marche sur ce trottoir où sa vie va subitement s'arrêter. Le sifflement des trains en partance et d'autres bruits résonnent dans la gare ... Puis, tout bascula et la pierre tombale reparut devant mes yeux.

J'ignore comment j'ai fait pour quitter le cimetière et me retrouver devant une carrière, sur la route menant à Saint-Maixent. Bien des fois, j'ai essayé de savoir combien de temps j'étais resté là mais jamais je ne suis parvenu à traverser le voile noir qui me recouvrit ce jour-là.

Franck F. m'expliqua ensuite qu'après le passage du train il était rentré chez lui et avait fait la sieste jusqu'à ce que mon coup de téléphone le réveille. Lorsqu'il vint me prendre en voiture. J'étais encore sur la route. Je lui montrai la cabine téléphonique ainsi que les chiens prêts à me dévorer derrière la clôture de la carrière. Lorsque je lui racontai mon aventure, je vis qu'il avait de la peine à me croire, mais lorsque je le conduisis devant la tombe, il resta interdit et proposa que nous quittions sans plus tarder le cimetière dont il ne me reparla plus jamais. Caroline B., elle, me crut sur parole, avant même que je lui montre la tombe. Elle m'apprit par l'occasion l'histoire des pins pignons que plantaient les protestants en signe secret de reconnaissance entre eux, à l'époque où ils étaient persécutés par les catholiques. Nous profitâmes de notre visite pour aller sur la tombe de sa grand-mère, située non loin de la mienne. Toutefois, Caroline évita aussi, durant les années où nous nous sommes fréquentés, d'évoquer cet épisode.

J'ignore à présent si sa mort — que Dieu la prenne en miséricorde ! et le fait qu'elle repose dans le cimetière de Lamothe — lui ont permis de découvrir le secret de cette histoire. Je sais qu'elle était née dans le village qui porte le même nom et qu'elle connaissait beaucoup de secrets sur les relations des gens avant que le protestantisme ne devienne un culte reconnu de tous.

Je sais qu'on l'a enterrée dans la terre qui l'a vue naître, probablement près de sa grand-mère et de son père.

Jabbar Yassine Hussein

Il est né à Bagdad en 1954. Après une brève expérience dans le journalisme, il quitte définitivement son pays en 1976 pour la France. Il est l'auteur de Adieu, L'Enfant, Un Ciel assombri d'étoiles et Le Lecteur de Bagdad, ouvrages traduits de l'arabe vers le français parus à l'Atelier du Gué. Il est également publié à Beyrouth, au Caire, à Cologne. De nombreux textes sont traduits en italien, en catalan, en allemand. Il vit actuellement à la campagne, près de La Rochelle (France). D'une ville à l'autre, entre Histoire et mythe, les récits de Jabbar Yassine Hussein traversent les temps, les lieux , les visages … Ce sont des voyages hallucinatoires et initiatiques.

 

Pour les problèmes techniques contactez le webmaster

Adresse postale: Journal Al-Ahram Hebdo
Rue Al-Gaala, Le Caire - Egypte
Tél: (+202) 57 86 100
Fax: (+202) 57 82 631