| L'histoire
que je vais raconter me concerne particulièrement et
n'intéresse peut-être personne à part moi aujourd'hui.
Pendant de longues années, je l'ai gardée au fond de
ma mémoire comme le secret d'un crime dont l'aveu conduirait
immanquablement à accuser son auteur de folie ou de
mensonge. Ces deux travers n'en sont pas moins deux
faces d'une même réalité et le meilleur moyen, encore,
de protéger le chemin de la vie. Malgré tout, le fait
de ne plus avoir de nouvelles des témoins de cette histoire
et celui d'être revenu dans mon pays après le drame
sanglant de ces dernières années, m'ont incité, en tant
qu'acteur et le dernier témoin, à transcrire les faits
tels que je les ai vécus.
Caroline
B., cette belle jeune fille qui m'accompagna sur ma
propre pierre tombale peu de temps après l'événement,
a perdu la vie depuis dans un accident de la circulation.
Sa beauté s'en est allée en pure perte. Elle a été enterrée
dans son pays natal, dans ce même cimetière où j'ai
découvert ma propre tombe. Quant à l'autre témoin, Franck
F. qui habitait tout près, j'ai appris qu'il avait terminé
sa vie dans une maison de retraite dans les Pyrénées.
Aucun d'entre nous n'a d'enfant.
Maintenant,
tout cela m'importe peu. J'ai atteint le plus pitoyable
des âges et je m'en irai sans laisser de traces ou de
souvenirs, à part ces pages écrites d'une main tremblante.
Depuis de longues années, j'ai perdu le goût des choses,
je ne ressens plus le désir de vivre, si ce n'est lorsque
je fais appel au passé pour évoquer l'endroit où j'ai
passé mon enfance et ma jeunesse, en compagnie de filles
et de garçons qui n'ont pas survécu à cette belle époque.
Que le
lecteur me pardonne de mentionner des lieux inconnus
et dont plus personne ne se souvient, mais j'y suis
bien obligé : ils servent de repères au cheminement
de ma mémoire. Tout comme ces lieux comparables à des
journaux que la poussière recouvre au fil du temps,
ma mémoire également a perdu son éclat. Je ne m'en tiendrai
qu'à l'essentiel des faits, épargnant au lecteur la
lassitude du retour vers des temps lointains dont il
ne substitue plus que des images confuses flottant à
la surface de souvenir.
Puisse
Dieu me venir en aide afin d'achever ces lignes et présenter
les faits dans leur authenticité.
C'était
un dimanche d'avril de l'année 1984, à ce que je me
souviens. Le vingt-trois du mois. Une journée de printemps,
pure et ensoleillée. Cela faisait dix ans que j'avais
quitté Bagdad. J'avais résidé dans diverses régions
avant de m'installer à Pouziou, un village proche de
Poitiers. Je ne nie pas que j'étais inquiet à propos
de ma terre natale d'où je ne recevais que sporadiquement
des nouvelles et de la guerre qui préoccupait le monde
à cette époque. Aussi lorsque mon ami Franck F. m'appela
pour m'annoncer qu'il revenait d'Iraq, après une mission
commerciale, mon cœur sauta de joie. Nous convînmes
de nous rencontrer et de passer cette journée ensoleillée
dans sa maison de campagne, non loin de Saint-Maixent,
célèbre pour son école de sous-officiers.
Je me rendis
aussitôt à la gare et pris un billet. Le préposé me
dit que j'allais voyager dans « le train de
villages » et m'arrêter souvent. Je lui souris
et lui répondis que ce serait pour moi l'occasion de
visiter la campagne. En le quittant, je l'entendais
fredonner : « Du soleil ... du
soleil ... Bonne journée ! ».
Dans le
train, je m'installai en face d'une jeune fille blonde
occupée à lire. J'étais dans le wagon fumeur, reconnaissable
à son plafond bleu. J'allumai une cigarette et me mis
à regarder les rails sur le sol de la gare comme autant
d'échelles s'entrecoupant dans un dédale sans issue.
Lorsque le train s'ébranla, et peu avant de sortir du
dédale des voies ferrées, je demandai à ma voisine si
le train allait bien à Saint-Maixent. Elle hocha la
tête pour dire oui et sourit en raison du caractère
tardif de ma question, puis elle se replongea dans son
livre. Le train traversa un long tunnel, l'obscurité
nous enveloppa durant quelques minutes. La jeune fille
reprit sa lecture dès le retour de la lumière. Comprenant
qu'il me serait difficile de lier conversation, je sortis
à mon tour un petit livre que j'avais déjà lu plusieurs
fois. Malgré son titre invitant au voyage, il parlait
d'événements remontant à de lointaines décennies et
se déroulant dans une gare désaffectée à laquelle les
souvenirs d'un narrateur en quête de son enfance redonnaient
vie. Après avoir parcouru quelques pages, je délaissai
le livre et me mis à regarder les champs éclairés par
le soleil du début d'après-midi. En moins d'une heure
de trajet, le train s'était déjà arrêté pour interrompre
sa lecture. Elle regardait le paysage et revenait à
son livre dès que le train repartait.
« Est-ce
Saint-Maixent ? », lui demandai-je, lorsque
le train s'immobilisa une nouvelle fois.
« Dans
trois stations », répondit-elle, étonnée, et
avant de replonger dans son livre dont le titre m'échappe
encore (aujourd'hui, rédigeant ces lignes, je me demande
s'il ne s'agissait pas du Livre du Destin dans
lequel étaient enregistrés les événements de ce jour.
Le diable aussi est le témoin de ce qui se déroule dans
le monde des humains et il lui arrive parfois de prendre
leur forme pour assister de près à ce qui leur advient).
Après que
le train eut redémarré, je consultai ma montre. Elle
indiquait deux heures passées de quelques minutes. Je
laissai mon regard errer sur l'étendue verte des champs
qui se déroulait à perte de vue. Quelques arbres en
fleur donnaient au paysage un air d'aquarelle. Des corbeaux
et des éperviers planaient très haut dans le ciel. Leurs
ombres s'étalaient entre les peupliers et les chênes
recouverts de jeunes pousses. Un peu plus loin, on distinguait
les contours des maisons rouges qui firent leur apparition
et disparurent très vite derrière une butte de terre.
Il me sembla que la voie s'était inclinée par rapport
au niveau des champs. Après avoir roulé le long d'un
fossé bordé d'arbres, le train s'arrêta brusquement.
Je me levai et descendis. Mon geste eut l'air de surprendre
la jeune fille qui posa son livre sur la banquette.
A peine avais-je mis les pieds sur le quai que le train
démarra et s'engouffra dans un nouveau tunnel. Lorsque
son image fut totalement effacée, déserte, isolée et
sans nom, je me sentis soudain envahi par la lassitude
et le sentiment d'un arrêt définitif des choses. J'éprouvai
cette sorte de sensation amère qui s'empare de celui
qui capitule devant ses poursuivants (sensation que
j'allais connaître quelques années plus tard). Derrière
un grand platane, je remarquai un portail clos. Je le
rejoignis et pris alors conscience du temps qui s'était
écoulé depuis que le dernier train s'était arrêté là :
un arbre avait poussé au point de jonction des battants
du portail. A travers une fenêtre dont les vitres cassées
avaient laissé la place à des toiles d'araignée et des
feuilles mortes, j'aperçus un registre sur un pupitre
métallique, un sceau, des fanions roulés aux couleurs
rouges et vertes passées. Les objets étaient entassés
les uns sur les autres et une épaisse couche de poussière
les recouvrait. C'était sans nul doute le bureau du
chef de gare. Je détournai mon regard et fis quelques
pas vers la droite, en direction d'une clôture de fils
de fer que les grandes herbes recouvraient en partie.
Je pris appui sur un arbre dépourvu de feuilles et franchis
le grillage. Un paysage moutonnant et vert s'étendait
devant moi. Je me trouvais sur la route goudronnée séparant
la gare des champs. Il n'y avait pas une seule maison
visible à l'horizon, rien que cette route qui brillait
comme un mirage sous le soleil et se déroulait dans
deux directions sombres et opposées. Je tournai la tête
vers la gare et remarquai, sculptés dans la pierre,
les chiffres indiquant la date de sa construction, en
1933. Sur son entrée barricadée, subsistaient encoles
débris d'une affiche annonçant la dernière guerre mondiale.
Je quittai
la gare et suivis la route pour pénétrer au cœur de
ce qui m'attendait depuis l'instant où j'ai fait mon
entrée dans le monde en hurlant à pleins poumons, malléable
comme toute victime d'un temps qui s'ouvre sur des portes
à travers lesquelles s'introduit parfois le destin qui
permet à chacun de voir, de ses propres yeux, toutes
ses autres vies repliées dans l'oubli. Tandis que j'écris,
ces lignes, sans nul doute, seront celles de ma dernière
existence, la chair de poule me saisit comme si j'étais
toujours au milieu de cette lointaine journée d'avril,
quand ma route croisa celle du destin, ou ce que, jusqu'à
aujourd'hui, je n'ose nommer.
A quelques
mètres de la gare, près d'un panneau de signalisation
indiquant un croisement, j'aperçus des ombres s'étalant
sur la route goudronnée, des silhouettes qui avançaient.
Continuant à marcher, je distinguai les traits de cinq
jeunes gens : trois garçons et deux filles. Leurs
motos, garées sur le bord de la route, brillaient sous
le soleil. Les jeunes gens chevauchèrent leurs engins
au moment précis où je repérai le carrefour et la pancarte
indiquant le village de La Rivière. Malgré les années
passées et leurs vicissitudes, je me souviens que la
dureté de leurs visages exprimait quelque chose de non-humain,
comme si, passant par là, à cet instant, ils me reprochaient
de leur barrer la route. Ils arrêtèrent le moteur de
leurs machines. Ce qui se produisit, à partir de là,
allait resté enveloppé d'un voile éclatant pareil à
celui qui enveloppe le corps du nouveau-né. Le temps
lui-même, celui du passé et du futur, ne ressemblait
pas au déroulement étrange de ces quelques heures. Quel
piège et quelle porte avais-je traversés ? Je l'ignore
toujours, mais je sais que mes membres tremblaient devant
les mines patibulaires de ces jeunes gens que je n'avais
jamais vus et ne verrai plus.
Je fis
un geste de la main pour les saluer, mais aucun ne broncha.
« Où
sommes-nous ? Comment s'appelle cet endroit ? »,
bafouillai-je.
L'un d'eux,
un blond, sourit tandis que les autres me regardaient
avec le même air d'hostilité.
« Vous
êtes à Lamothe », répondit-il.
Il mit
son casque sur la tête et fit signe aux autres de démarrer.
Le moteur de leur engin se mit à vrombir. Le vacarme
des motos était assourdissant mais malgré cela, le jeune
homme blond continuait à parler. « Lamothe »,
le mot résonnait dans mas tête ... Je crus qu'il
venait de parler en arabe où ce mot désigne la mort.
Ils arrêtèrent une nouvelle fois leur machine. Le silence
habituel de l'endroit reprit, troublé par le croassement
irrégulier des corbeaux. « Si vous voulez aller
à Saint-Maixent, vous devez prendre la route qui passe
par le cimetière. Là-bas ! », dit le jeune
homme blond en désignant le sud.
Puis ils
relancèrent leurs moteurs, alignèrent leurs machines
de front sur toute la largeur de la route et disparurent
en un clin d'œil.
Dans le
silence qui suivit leur départ, je me retrouvai en train
de répéter ce mot : « Lamothe »,
et à chercher un sens à ce qui se déroulait ici. Le
soleil était à sa place ou bien il s'était très peu
déplacé depuis mon arrivée.
Quelques
jours plus tard, lorsque je revins en compagnie de Caroline
B. le soleil était encore éclatant, mais sa lumière
ne portait plus ce voile qui m'avait contraint à faire
abstraction de la continuité du temps. Dès mon arrivée
à « Lamothe », je m'étais retrouvé
prisonnier d'un cocon dans lequel s'étaient effacés
les événements du passé. Je m'en rends compte, à présent.
Lorsque je suivais la route jusqu'au cimetière, je ne
pensais rien, je m'étais oublié, ignorant la raison
même pour laquelle j'étais venu. J'étais dans un état
proche de l'inconscience.
En pénétrant
dans le cimetière, l'image d'une femme blonde m'avait
traversé l'esprit. Ce n'était ni l'image de la jeune
fille du train, ni celle de Caroline B., mais un mélange
des deux qui ne ressemblait en rien à l'image d'un souvenir.
Je me dirigeai vers la stèle érigée au milieu des tombes
de marbre noir, au centre du cimetière. Elle était en
pierre, recouverte de mousse verte, elle reposait sur
une assise soigneusement taillée comportant trois niveaux.
Derrière elle, s'élevait un pin pignon qu'on rencontre
en abondance dans ces régions protestantes. La tombe
était à l'abandon : avec le temps et l'usure de
la pierre, le socle s'était en partie fissuré, aucun
signe ou prière ne s'y trouvait gravé.
Je contournai
la sépulture et me retrouvai sous les branches du pin.
Je posai la main sur le tronc en partie écorcé. Je remarquai
alors que la pierre tombale située à l'arrière était
la seule à être orientée vers l'est. Je m'en approchai,
elle était couverte de mousse et rongée par l'oxyde.
Je passai le bout des doigts sur cette surface, et,
durant quelques secondes, le cimetière et ses environs
disparurent. Seul mon nom inscrit sur la pierre tombale
était lisible, ainsi que mes dates de naissance et de
décès : « 1909-1942, Bratislava ».
Dans ma
tête, surgit l'image d'un soldat revenant de permission
et arpentant le trottoir de la gare de Bratislava, un
jour ensoleillé du printemps de 1942. Dans son sac militaire,
il y a quelques lettres destinées à ses amis restés
sur le front français et qu'il s'apprête à poster. Il
est vêtu d'un long manteau et marche sur ce trottoir
où sa vie va subitement s'arrêter. Le sifflement des
trains en partance et d'autres bruits résonnent dans
la gare ... Puis, tout bascula et la pierre
tombale reparut devant mes yeux.
J'ignore
comment j'ai fait pour quitter le cimetière et me retrouver
devant une carrière, sur la route menant à Saint-Maixent.
Bien des fois, j'ai essayé de savoir combien de temps
j'étais resté là mais jamais je ne suis parvenu à traverser
le voile noir qui me recouvrit ce jour-là.
Franck
F. m'expliqua ensuite qu'après le passage du train il
était rentré chez lui et avait fait la sieste jusqu'à
ce que mon coup de téléphone le réveille. Lorsqu'il
vint me prendre en voiture. J'étais encore sur la route.
Je lui montrai la cabine téléphonique ainsi que les
chiens prêts à me dévorer derrière la clôture de la
carrière. Lorsque je lui racontai mon aventure, je vis
qu'il avait de la peine à me croire, mais lorsque je
le conduisis devant la tombe, il resta interdit et proposa
que nous quittions sans plus tarder le cimetière dont
il ne me reparla plus jamais. Caroline B., elle, me
crut sur parole, avant même que je lui montre la tombe.
Elle m'apprit par l'occasion l'histoire des pins pignons
que plantaient les protestants en signe secret de reconnaissance
entre eux, à l'époque où ils étaient persécutés par
les catholiques. Nous profitâmes de notre visite pour
aller sur la tombe de sa grand-mère, située non loin
de la mienne. Toutefois, Caroline évita aussi, durant
les années où nous nous sommes fréquentés, d'évoquer
cet épisode.
J'ignore
à présent si sa mort — que Dieu la prenne
en miséricorde ! et le fait qu'elle repose dans
le cimetière de Lamothe — lui ont permis de
découvrir le secret de cette histoire. Je sais qu'elle
était née dans le village qui porte le même nom et qu'elle
connaissait beaucoup de secrets sur les relations des
gens avant que le protestantisme ne devienne un culte
reconnu de tous.
Je sais
qu'on l'a enterrée dans la terre qui l'a vue naître,
probablement près de sa grand-mère et de son père.
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